23e émission : Conclusions et Bibliographie

Les grandes orientations culturelles
Cours de formation à l’interculturel

Encyclopédie sonore des Universités, Université de PARIS X - Nanterre

 Conclusions et Bibliographie

Après avoir vu comment le dernier quart du XXe siècle avait en quelque sorte engendré la société informationnelle-mondiale, en tout cas dans son actuelle version plutôt américaine, nous devrions nous interroger sur le devenir de cette quatrième grande forme sociétale. En effet, on peut s’interroger sur la manière dont les autres pays du monde sont plus ou moins touchés par cette nouvelle forme et sur la manière dont ils vont y réagir diversement, selon qu’il s’agit de l’Amérique latine, du Japon, de la Chine, de l’Europe ou de l’Afrique. Ce serait là un travail qui dépasse les possibilités de ce cours et les nôtres. Prenons simplement connaissance de quelques réactions positives ou négatives qui ont été formulées à l’égard de la société informationnelle-mondiale actuelle. Lévy, Sini, Surya et Noël seront nos introducteurs à des analyses et à des réflexions que chacun pourra prolonger.

Pour Pierre Lévy, trois grandes formes sociétales et culturelles sont produites au cours de l’évolution humaine. Il nomme la première “totalité sans universel”. Elle correspond aux sociétés “communautaires”. Le second type de sociétés (“royales-impériales” et “nationales-marchandes”) conjoint “universel” et “totalité”. Pour lui, ces deux types de sociétés utilisent le même ressort fondamental en délivrant un sens global commun longtemps lié au “religieux” avant de chercher à se substituer à lui dans certains nationalismes.

Les nations-marchandes ont repris ce sens global en s’appuyant sur les conquêtes de la science et de la technique soutenant le mythe d’un progrès sans limite. Mais nous entrons dans un troisième type de sociétés et de cultures que Lévy nomme “cyberculture” et qu’il caractérise comme “un universel sans totalité”. On y pose, en effet, les conditions de réalisation d’un lien possible entre tous les humains composés en réseaux de réseaux. Mais, sans totalité, parce que cette communication, forme pure, exclut toute référence à un contenu de sens qui est d’avance jugé limité, déplacé, dépassable. Y prime la pluralité de sens renouvelés, non totalisables (2).

 

On a répliqué à Lévy que cette communication universelle, sans totalité, posée par exemple, à partir d’Internet est plus projetée que réelle. Cette communication semble venir tout droit des traditionnels mots d’ordre du libéralisme économique : “laissez-faire, laissez-passer”. Cette libre-communication reste théorique car les hommes sont déjà membres de sociétés et de cultures stratifiées, hiérarchisées dans lesquelles tous ne disposent pas des mêmes conditions.

 

Si, dans une certaine mesure, la révolution informationnelle crée, avec Internet, un nouveau forum d’échanges et de discussions, un nouvel espace de liberté conviviale, il faut aussi voir les limites et la profonde labilité du phénomène. Sans compter que, comme pour les autres média, des cristallisations et des structurations peuvent se mettre en place et rendre prépondérantes et massives des formes d’actions et de pensées uniques.

Le philosophe italien Carlo Sini a manifesté, depuis plus de deux décennies, une profonde inquiétude concernant la menace d’une information visant à s’installer en lieu et place de la culture. “L’information, comme allant de soi neutre, objectif, sans limite, dépossède l’humain de la recherche du sens.

Sini écrit : “La culture doit être atteinte et c’est aussi pourquoi elle doit être conservée, transmise et dispensée” (3). L’information en fait partie à la condition qu’elle ne veuille pas en devenir le tout. Il dénonce “la lutte à mort pour la reconnaissance sociale et juridique” et “l’aliénation aux techniques de l’information et du consensus”. S’y ajoute “l’insignifiance “nihiliste” des valeurs en apparence pluralistes mais réduites ensuite monolithiquement au pur “utilitarisme” du système auquel les individus, dans leur illusion de liberté, se trouvent soumis”. Il se demande, avec Paci, “comment les concepts les plus élevés peuvent s’abâtardir en cette petite paix de millions d’âmes libres de choisir la chaîne de télévision et l’itinéraire touristique des vacances”.

 

Bien après Carlo Sini, Bernard Noël développe aussi cette inquiétude face à la révolution informationnelle en particulier avec la distinction faite par Michel Surya entre pouvoir et domination (4). Il décrit ainsi cette opposition: “le pouvoir disposait de la force, donc de l’obscur et il fondait – sur sa capacité de violence – sa supériorité. Le pouvoir s’appropriait ainsi la justice mais pas au point de s’identifier à elle puisqu’il savait éventuellement revendiquer contre elle la raison d’État. La domination ne prétend pas être à la hauteur, elle se réclame volontiers de la justice, elle s’efforce de remplacer la contrainte par le consensus, et le supérieur par le diffus. Elle vise au fond à régner par la contagion de sa luminosité. Bien entendu, elle n’a pas pour autant renoncé au pouvoir, mais elle travaille à en métamorphoser les procédés, afin qu’il ne soit plus conditionné par des méthodes qui, un jour ou l’autre, dénoncent sa relativité…. Le pouvoir se situait au-dessus de la société, en un point d’où en effet il la dominait, alors que la domination règne à l’intérieur même de la société, à travers des réseaux qui s’infiltrent en elle et se confondent avec l’activité principale qu’est devenue l’économie”.

 

Bernard Noël, dans un autre texte, poursuit l’inventaire de l’idéologie culturelle propre à la domination économique et informationnelle, avec ses maîtres-mots la transparence et le consensus. En fait, cette culture, pour Bernard Noël, entraîne “une castration mentale”. Pour mieux la définir, il a créé le néologisme de “sensure”. Il entend par là désigner la censure du sens même. Il écrit: “le pouvoir a compris depuis longtemps que censurer la liberté d’expression n’était qu’un pis-aller et que, pour être efficace, il lui fallait s’attaquer à la liberté de penser, c’est-à-dire au lieu qui, en chacun de nous, est la matrice du sens”. Il précise : “quand le sens a pour base la marchandise, il est si périssable qu’il doit constamment être consommé, renouvelé.

Ce sens, toujours en voie d’apparition-disparition dans le tremblé de l’actualité, est le leurre auquel est prise aujourd’hui notre société. Le système du leurre est l’invention qui permet au pouvoir économique de s’attaquer à la liberté de penser. Il en capte l’attention en exerçant sur elle non pas la fascination d’un contenu idéologique mais l’entraînement d’un mouvement irréversible dont les séquences successives s’imposent d’elles-mêmes”.

Il conclut : “le pouvoir économique sait qu’il est purement dynamique: son développement perpétuel est sa seule valeur. Il doit sa force d’attraction au fait que son mouvement s’identifie à celui de la vie mais sous le seul aspect mécanique. L’économie associe vitalité et accélération : elle génère ainsi la précipitation vers sa propre fin, mais ne veut pas le savoir. Le sens lui est donc intolérable puisqu’il ne saurait se présenter à elle autrement que pour la mettre en question. Au besoin de sens, c’est son propre mouvement qu’elle oppose en guise de sens.

Pour cela, il lui suffit de tout ramener à l’immédiat en conférant à l’actualité une vitesse qui lui tient lieu de présence : la consommation du défilé devient l’illusion de la réflexion” (6).  Bernard Noël reconnaît que son exposé peut paraître pessimiste mais il voulait souligner à quel point la privation de sens peut être “indolore, imperceptible et invisible”.

Bernard Noël, pour mieux comprendre, étudie “les manières successives qu’a eu l’homme d’extérioriser ses facultés en les multipliant”. D’abord, la bouche, libérée par l’activité de la main, forme la parole et émet la pensée. Ensuite, la main et le corps sont eux-mêmes libérés par l’invention des outils et des machines qui en extériorisent les capacités techniques. Enfin, écrit-il “les machines nouvelles extériorisent nos capacités mentales”. Il importe au plus haut point que ce ne soit pas pour faire croire qu’elles s’y substituent, alors qu’en réalité, le sens global continue à se décider dans les mêmes pauvres conditions d’intérêts particuliers, bien à l’opposé des perspectives même limitées d’une recherche de la démocratie.

Poser la question en termes de modèle néolibéral américain et signaler l’échec des autres modèles, c’est imaginer de façon fictive les sociétés en train de lutter entre elles pour produire le meilleur modèle. Mais les sociétés ne peuvent être considérées comme des volontés personnelles engagées consciemment ou inconsciemment dans une telle recherche.

 

Au cours de leur développement historique, elles produisent des orientations culturelles qu’elles renforcent, qu’elle compensent, qu’elles séparent selon un système complexe, évolutif au gré des conditions favorables ou défavorables qu’elles rencontrent. Dans une telle rencontre, les autres, intérieurs et extérieurs, jouent un grand rôle.

 

Les États-Unis ont leur histoire en parallèle et en prolongement de celle de l’Europe, et plus spécialement de celle de la Grande-Bretagne. Quand on parle à leur sujet d’un modèle néolibéral américain, on confond en fait leur prééminence et leur culture. Ce n’est pas parce qu’ils sont dans une situation de prééminence historique à un moment donné que leur système culturel doit être pensé comme une réussite définitive, promise à tous dans l’avenir. Tout positionnement en terme de modèle n’est qu’une voie pauvre qui ne tient pas compte des réalités.

Un problème classiquement lié à celui de la prééminence d’un modèle américain est celui de la prééminence de l’anglais. Mais une unification linguistique en anglais est proprement impossible. Soumise, sur un certain temps, à des contraintes diverses, cette langue ne pourrait que se diversifier.

 

Il en va a fortiori des sociétés comme des langues, elles ne sauraient se diriger à partir et vers un unique modèle organisationnel. Il n’y a donc pas à chercher comme le fait Fukuyama si l’on peut trouver au moment présent un modèle opposable au modèle américain. La réalité est à la fois plus complexe et plus simple. Il y a dans les différentes sociétés qui constituent le monde un vaste ensemble de conduites nées de l’histoire Ces modalités différentes peuvent échouer ou réussir. Elles peuvent être présentées comme supérieures ou non, généralisables ou non. Il est, par contre, exclu qu’elles n’aient rien à nous dire en tant qu’elles sont produites par des sociétés humaines et que volens, nolens, elles sont aussi notre histoire. Il n’y a aucune raison de confondre la mondialisation et l’homogénéisation même si, par impossible, on ramenait la mondialisation à la seule mondialisation économique et financière. La mondialisation fait apparaître aussi la diversité des sociétés et de leur culture ainsi que leur genèse historique interdépendante (10). Les sociétés singulières vont certes se mondialiser mais c’est singulièrement qu’elles vont le faire.

Pour accompagner mieux ces évolutions qui seront inévitablement conflictuelles, il nous faut pouvoir suivre l’interculturation du monde à travers ses principales dimensions. Ce travail d’analyses et de synthèses, rétrospectives et prospectives, peut seul être fondateur d’une citoyenneté nouvelle articulant perspectives nationales, européennes et mondiales. Pour éviter si possible au XXIème siècle le retour des barbaries du XXème.

Les études interculturelles dépendent de nombreuses disciplines. On a la sociologie historique avec les travaux de l’allemand Norbert Elias sur l’évolution de la civilisation et celle de l’Etat, les travaux de l’américain Immanuel Wallerstein et du français Jean Baechler, sur la genèse culturelle du capitalisme.

On a la psychologie sociale, avec les travaux de l’américain E.T. Hall sur la communication interculturelle en entreprises, et ceux du néerlandais Geert Hofstede montrant la force des cultures nationales au sein des cultures d’entreprises.

Citons encore les travaux des Français, Carmel Camilleri, Edmond-Marc Lipiansky, Geneviève Vinsonneau, Margalit Cohen-Emerique, Gabrielle Varro, Nelly Carpentier.

D’un autre côté, on a aussi les travaux philosophiques avec les analyses de Gilles Deleuze et de Félix Guattari sur les “sauvages, les barbares et les civilisés”, celles de J-P. Vernant sur la culture des Grecs, de D-R Dufour sur les logiques unaire, binaire, ternaire.

On a encore les travaux d’histoire des religions, particulièrement ceux du Français Georges Dumézil sur la hiérarchie “religieux, politique, économique” dans les sociétés royales indo-européennes.

Comment oublier l’ethno-psychiatrie avec les travaux de Georges Devereux sur la notion d’acculturation antagoniste; l’ethnologie avec les travaux de Bruce Chatwin sur Le chant des pistes, ceux de Pascal Dibie sur son village dans l’Yonne ou sur L’ethnologie de la chambre à coucher.

Citons encore l’anthropologie politique avec les travaux de l’américain Marvin Harris comparant Cannibales et monarques, ceux du français Pierre Clastres qui met en évidence l’existence de La société contre l’Etat.

On a de même l’anthropologie familiale avec les travaux d’Emmanuel Todd : L’invention de la France, La diversité du monde, Le destin des immigrésL’origine des systèmes familiaux…

On a enfin la psychologie et les sciences de l’éducation avec les travaux de l’allemand Christoph Wulf, des Genevois Pierre Dasen et Tania Ogay-Barka, des Québécois Fernand Ouellet et Jacques Proulx, ceux des Français Jacques Ardoino, René Barbier, Martine Abdallah-Pretceille, Geneviève Vermès, Remi Hess et Lucette Colin de Paris-Saint-Denis.

Reste que des disciplines non citées sont tout aussi cruciales comme – l’épistémologie avec les travaux d’Edgar Morin, la logique transductive soutenue encore récemment par René Lourau, la nouvelle discipline, intitulée “médiologie” proposée par Régis Debray; la nouvelle histoire avec la poursuite des travaux de Fernand Braudel; ou l’économie de la régulation avec les travaux de Robert Boyer et de Michel Aglietta.

Ces notes bibliographiques, on s’en doute, sont bien incomplètes et bien d’auteurs ne sont pas cités du seul fait de nos choix arbitraires comme des limites de nos connaissances.

C’est en nous référant à nombre de ces travaux que nous avons contribué à l’élaboration d’une théorie fondatrice de l’interculturel dans nos ouvrages:

L’homme antagoniste paraît en 2016 chez Economica – et, en 2017, en roumain, trad. par le Professeur Victor Untila (ULIM, Chisinau) sous le titre Omul Antagonist Editura Fundatiei Romania De mâine, Bucuresti.

Complexité des cultures et de l’interculturel  – 5e édition en 2015  – dans la continuité d’une perspective programmatique et développée autour d’un important chapitre supplémentaire : le chapitre XI intitulé « Devenirs des cultures à l’échelle du monde ». Cela résulte d’une profonde initiative de recherches prise par le penseur moldave Victor UNTILA. Il a fortement relié l’interculturel à 4 grands domaines : histoire, sémiologie, pragmatique, herméneutique.

Jacques Demorgon s’y est volontiers associé à travers quatre études fondamentales publiées dans La Francopolyphonie, n° 7, 8, 9, 10, revue de l’ULIM, Chisinau, Moldavie. 

Histoire des cinq éditions de Complexité des cultures et de l’interculturel :

1ère édition en 1996, Complexité des cultures et de l’interculturel est coéditée, en France et en Allemagne par Economica et l’OFAJ & par DFJW et Campus.

En 2000, la seconde édition est sous-titrée « Contre la pensée unique ». Elle est remaniée et complétée en ce qui concerne les cultures de l’Europe. Elle se libère des études sur les Etats-Unis et le Japon qui figuraient en 3e partie

Une troisième édition – en 2004 – avec un nouveau sous-titre Contre les pensées uniques. L’ouvrage comporte trois nouveaux chapitres concernant trois perspectives différentes prises sur les cultures : en les particularisant, en les généralisant, en les singularisant.

En 2010, la quatrième édition comporte un 1er chapitre Objets et méthodes, en partie nouveau qui ajoute aux deux méthodes classiques – comparative-descriptive et compréhensive-explicative – qui relève de la connaissance – une troisième méthode « dialogique-implicative » qui surmonte la trop continuelle coupure de la connaissance et de l’action.

 

L’histoire interculturelle des sociétés, en 1998 et en 2002  avec le sous-titre Pour une information monde également chez Anthropos-Economica, fonde les six approches à partir de toute une série d’études de différentes disciplines relatives à l’histoire longue chère à Braudel.

Sur l’Europe, pour une information détaillée qui n’en reste pas à l’économique comme c’est le cas de nombreux ouvrages on attend la réédition mise à jour de l’ouvrage de Mermet intitulé Euroscopie. On a encore Six manières d’être européen de Mendras. Mais signalons surtout l’ouvrage fondamental d’Emmanuel Todd L’invention de l’Europe.

 

Limitons-nous maintenant aux pays dont nous avons nous-mêmes étudié la genèse culturelle. Sur l’Allemagne, la France, la Grande-Bretagne, on consultera les bibliographies détaillées que nous en avons données avec l’étude de leur genèse culturelle. L’étude comparée des cultures de l’Allemagne et de la France occupe la seconde partie de Complexité des cultures et de l’interculturel. L’étude de la Grande-Bretagne occupe le chapitre XII de L’histoire interculturelle des sociétés.

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Le Japon a été étudié par de très nombreux auteurs. Nous en avons traité dans la troisième partie de Complexité des cultures et de l’interculturel, et dans L’interculturation du monde, paru chez Anthropos-Economica, dans lequel nous donnons une importante bibliographie sur ce pays mise à jour. Signalons juste que E.T. Hall a publié antérieurement un ouvrage intitulé Pour comprendre les Japonais. Et Christine Condominas, un ouvrage intitulé “Bonjour en japonais”.

De même, pour les États-Unis, on trouvera surtout dans L’interculturation du monde, nos analyses culturelles et stratégiques et des bibliographies mises à jour jusqu’en 2000.

Pour une vue d’ensemble, même si elle demeure incomplète, on pourra se référer au Guide de l’interculturel en formation réunissant les contributions d’une trentaine de spécialistes internationaux de différentes disciplines.

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