13e émission : Cultures de l’économique

Les grandes orientations culturelles
Cours de formation à l’interculturel

Encyclopédie sonore des Universités, Université de PARIS X - Nanterre

II. Domaines et cultures

13e émission : Cultures de l’économique

En Europe, à la sortie de la féodalité, un certain nombre d’acteurs commencent à donner une place prépondérante à l’économique. C’est un long développement qui va prendre quelques siècles. Il n’avait semble-t-il jamais pu se produire. Il ne se produira que dans un cadre exceptionnel propre à l’Europe d’alors : celui d’un affaiblissement du pouvoir politique à la sortie de la féodalité. En plus, il y aura coïncidence avec une reprise du commerce international européen hier mis en cause par la maîtrise arabe en Méditerranée. Au plan européen, en éloignant les chevaliers, les croisades vont, elles aussi, jouer un rôle important. Au plan local, les acteurs économiques vont pouvoir s’autonomiser davantage. Au plan international, ils élargissent les sphères du commerce continental mais aussi maritime. Ils s’appuient pour cela sur le progrès des techniques de navigation (nouveau gouvernail et sur celui des techniques de défense (canons plus légers). Les embarcations commerciales deviennent alors plus rapides que leurs assaillants.

 

Ces acteurs économiques constituent des puissances nouvelles qui s’arrangent avec les pouvoirs politiques d’alors et parfois même s’imposent à eux. Ils le font en particulier en créant des villes et des ports marchands sur la Baltique, la Mer du Nord, la Méditerranée. En créant même, en Italie, des Républiques marchandes dont la plus connue et la plus durable sera la République de Venise. Ce furent les premières sociétés en tout cas européennes où l’économique se mit à primer.

 

Toutefois, le développement de ces activités économiques allait être de nouveau contrôlé par les pouvoirs royaux? En effet certains d’entre eux se renforcèrent à partir d’élargissements territoriaux les uns en Europe et les autres au delà. Avec les grandes découvertes maritimes, la possession de nouveaux territoires hors d’Europe allait élargir ces emprises territoriales et maritimes des royaumes. Au point même que le Pape pouvait couvrir de son autorité un partage de ces nouveaux mondes entre le Portugal et l’Espagne. Les sociétés royales ou impériales rassemblant ainsi des populations importantes et variées devaient s’appuyer sur des institutions politico-religieuses suffisamment fortes. La genèse d’un primat de l’économique fut freinée en raison de cette reprise générale de puissance des sociétés royales, en particulier en Espagne (Los Reyes Catolicos) et en France (Louis XIV). Mais voyons maintenant un pays original…

Il n’y a pas de moment unique, de cause unique de ce passage de l’économique dominé à l’économique politiquement dominant. Plutôt une longue histoire de Venise, aux Pays-Bas et à la Grande-Bretagne, mais en genèse aussi, diversement dans les autres pays.

 

Limitons-nous pour l’instant à l’histoire de la Grande-Bretagne. A travers les stratégies de ceux qui vont devenir des acteurs économiques, va se constituer une culture de la liberté “aristocratique et marchande”. En fait, la genèse de la culture britannique va tourner autour de trois pôles : le courant culturel communautaire encore vivace dans le peuple, le courant culturel royal, le courant aristocratique qui va parvenir à développer un pouvoir économique lui donnant finalement le pouvoir politique. Ce sera la genèse de la Grande-Bretagne comme première nation-marchande achevée. Plusieurs facteurs sont à l’origine de cette évolution singulière. D’abord, l’insularité rend moins importante la fonction martiale de la noblesse anglaise et par là même moins nécessaire sa soumission au Roi. Rappelons qu’en Grande-Bretagne, consécutivement à la Grande Charte (1215) un Parlement, certes formé à l’origine de Barons féodaux, s’est peu à peu mis en place et s’est renforcé au point de pouvoir en 1327 suspendre le Roi. Par la suite, le Parlement se révélera même capable de lever sa propre armée pour s’opposer à l’armée royale.

 

Au plan extérieur, dès qu’elle sera libérée des guerres sur le continent, la noblesse anglaise sera peu prise par sa fonction guerrière. Elle sera sur ses terres et ainsi conduite à participer au développement agricole. Les aristocrates rachètent les terres de petits propriétaires en difficulté. Leurs grandes exploitations agricoles dégagent des surplus qui, commercialisés vont être à l’origine du capitalisme agricole britannique. La noblesse rencontre la grande bourgeoisie déjà engagée dans cette voie. Elles s’associent et sur la base d’une réussite économique conjointe, elles sont en mesure de résister à la puissance royale. Cette aristocratie britannique établit dès lors sa “distinction” davantage à partir de la qualité de ses moeurs c’est-à-dire de sa capacité de “self control”. La Cour du Roi adopte ces moeurs plutôt qu’elle n’a à les imposer.

 

Selon le politologue français Guy Hermet “la fonction répressive de l’État sera, elle aussi, minimisée par ce retrait militaire de l’Angleterre vis à vis du continent (du moins jusqu’aux guerres napoléoniennes) et par le caractère “relativement” paisible de la situation sociale à l’intérieur du pays”. Cela permettra donc l’essor de cette nouvelle élite économique intégrant noblesse et bourgeoisie ailleurs “antagonistes”. Elles aspirent, toutes deux, à se transformer en élite politique, pour assumer le pouvoir directement et mettre ainsi un terme aux prétentions du roi de s’appuyer sur le peuple et de réglementer le commerce et la manufacture.

 

L’historien, Michel Mourre, précise : “Alors que la noblesse des pays du continent continuait à constituer une caste séparée du reste de la population, l’aristocratie anglaise se mêle dès le 17 ème siècle, à la classe marchande. Elle a désormais des intérêts communs avec celle-ci et en outre elle-même ne répugne nullement aux activités lucratives”

 

Comme l’indique bien le théâtre de Shakespeare, l’histoire de la Grande-Bretagne fut très tourmentée. A diverses reprises, le roi s’appuya sur le peuple mais de façon insuffisante.

 

Finalement, à travers la longue aventure des enclosures dont nous parlerons dans la prochaine émission, la culture communautaire comme la culture royale sont subordonnées à la nouvelle culture économique. Quand la phase de monarchie absolutiste s’esquisse, elle est interrompue dès la dictature de Cromwell.

 

Même si les revirements ont été nombreux au cours de l’histoire, le contrôle devenu parlementaire de la royauté l’a finalement emporté permettant à ce pays une plus grande prise d’initiatives favorables au développement économique. A travers des circonstances géopolitiques plutôt favorables la Grande Bretagne parvint enfin à limiter la puissance de grands royaumes tels l’Espagne et la France et à intégrer en partie la concurrence nationale-marchande des Pays-Bas.

 

Sur la base des développements scientifiques et techniques, le capital d’abord agricole se développe sur les plans industriel et financier. L’industrie britannique se constitue par l’intermédiaire d’entreprises nombreuses et performantes. Les produits nouveaux trouvent des débouchés sur le continent. Cette révolution industrielle se produit donc pleinement pour la première fois en Grande-Bretagne, la transformant en une société nationale-marchande plus puissante.

L’aristocratie britannique saura réunir ces deux versants marchand et national. Elle y parviendra de façon à ce qu’ils produisent une synergie; au lieu de se porter tort. Cela s’est accompagné d’une culture de l’élitisme inégalitaire qui, à partir d’une réussite bien réelle est apparue justifiée et a constitué une “orientation” de la culture britannique.

De quoi s’est-il agi en Europe du XIème au XXème siècle ? D’un changement culturel fondamental : pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, l’économie va se hisser au niveau du pouvoir politique mais elle ne pourra pas y parvenir sans être aussi valorisée à partir du religieux. C’est ce que le sociologue allemand Max Weber a découvert le premier. Par delà des critiques de détail, sa thèse est confirmée par les travaux qui ont suivi. Cette valorisation de l’économique s’est effectuée à partir de l’un des plus grands bouleversements culturels de l’Europe : la Réforme. La crise de l’Église catholique en a fourni le tremplin. Avec le culte des reliques des saints, les pèlerinages, la vente des indulgences, l’Eglise était infidèle aux prétentions de son anti-économisme et à sa vocation spirituelle. Luther, au départ, souhaitait réformer l’Eglise catholique et non s’en séparer. Mais en invoquant le chrétien face à Dieu et à l’écriture sainte, il abaissait l’Église catholique. Il libérait ainsi en Allemagne les forces stratégiquement opposées des nobles et des paysans. Il fondait à nouveau la nécessité du recours au politique en s’appuyant sur les Princes allemands et en les confortant dans leur pouvoir face à l’Empereur. On sait que le mot protestant vient de la protestation que les Princes adressent à l’Empereur quand celui-ci prétend que c’est à lui qu’il revient de choisir les religieux dans les Etats y compris princiers. La Réforme luthérienne opère une coupure nette entre le religieux – valeur suprême inspiratrice de la communauté des croyants comme de chaque individu en son coeur – et l’Eglise, usurpatrice de cette valeur.

 

Le calvinisme ne s’en remet pas semblablement au politique. Calvin était un juriste humaniste et, chez lui, la société civile inspirée par la foi se doit de prendre en charge la gestion de la cité terrestre. Le calvinisme, comme humanisme juridique et comme appel direct à la seule toute puissance divine, s’oppose aux pouvoirs établis, qu’ils soient religieux ou politiques et restitue aux fidèles, élus de Dieu, ces pouvoirs. Il y a une conjonction historique entre les perspectives calvinistes globales et le nouveau pouvoir économique qui exigeait pour s’établir des efforts importants. Ceux qui avaient pris cette voie devaient donc être considérés comme particulièrement sérieux et estimables, alors que les valeurs communes anciennes les méprisait plutôt de s’adonner à l’économique.

 

Ainsi c’était la totalité de la culture qui allait changer. Guy Hermet () peut écrire :

Le calvinisme n’apporte pas seulement le fondement éthique d’un certain égalitarisme évangélique…Pour les calvinistes ceux qui parviennent à acquérir la richesse démontrent par là même qu’ils sont oints de Dieu, que la puissance doit leur revenir pour ce motif transcendant. En outre, cette puissance matérielle inégalitaire tire une légitimité supplémentaire de l’usage qu’il convient d’en faire…. Symbole concret de la volonté divine, la richesse acquise ne constitue en somme qu’un usufruit, dont le détenteur doit gérer la croissance indéfinie comme pour confirmer sa propre vertu efficace.”

Dès lors, les trois activités, le religieux, le politique et l’économique peuvent se retrouver moins séparées que réunies, toutes valorisées semblablement par la foi et le courage que l’on met dans leur réalisation sous le regard de Dieu. Le sérieux intériorisé des diverses autorités (politique, familiale, économique) va être la source d’une refondation de la spiritualité religieuse à l’intérieur de chaque croyant. Celui-ci étant désormais relié directement à Dieu sans intervention abusive de l’autorité d’une Église.

 

Dans la perspective de la prédestination, tout cela est encore renforcé. Le Dieu particulièrement sérieux et même sévère qui est évoqué connaît déjà mon salut ou ma damnation. Je ne peux rien changer, aucune Église ne le peut. Dans cette anxiété, je n’aurai un sentiment de la probabilité de mon salut que dans la mesure où, faisant de mon mieux – selon la loi, dans tous les domaines et tout au long de ma vie – les réussites obtenues pourront être considérées comme des signes encourageants. Mais, toutefois, jamais comme des certitudes. Le croyant ne peut, au mieux, que bénéficier de probabilités et seulement s’il reste profondément attaché à sa foi et à son devoir. Les conséquences en seront un nouveau renforcement du sérieux consacré à toutes les tâches de la vie quotidienne, y compris les tâches économiques.. L’économique sort ainsi de la zone de sa réprobation sociale antérieure. Les personnes s’y adonnant pouvaient s’estimer et être estimées. Nombreux furent ceux qui s’y engagèrent avec un réel sérieux aussi bien dans le travail que dans le réinvestissement des bénéfices et le développement de leur entreprise.

 

La hiérarchie impériale des valeurs (religieux au sommet) a basculé de la verticalité à l’horizontalité et s’est ensuite inversée: l’économique venant au sommet avec en dessous le politique et le religieux; l’informationnel étant disséminé dans les autres secteurs mais de plus en plus mobilisé par l’économique comme nous allons le voir ci-après.

 

Il s’agit d’une composition culturelle inédite. Elle va contribuer à la prise de conscience valorisée du développement autonome d’une société civile marchande. Dès lors, les dimensions politiques sont tout autant mises en question. L’économie va devenir politique. Elle va se fonder plus tard dans une discipline scientifique nouvelle qui se voudra la discipline maîtresse des devenirs des sociétés. Guy Hermet peut poursuivre :

Le politique n’a plus vocation d’autorité, il n’est que l’exercice du minimum de gouvernement toujours nécessaire. La Déclaration d’indépendance américaine de 1776 illustre cette vue lorsqu’elle proclame que “c’est afin de garantir ces droits inaliénables (dont le Créateur a doté tous les hommes) que les gouvernements ont été institués”.

Voyons maintenant un fait qui aura beaucoup d’avenir…

Nous avons eu l’occasion de rappeler que dans les royaumes et les empires, les acteurs des domaines religieux et politique contrôlaient fortement les acteurs des domaines économique et informationnel. D’ailleurs, à cette époque, les activités informationnelles se manifestaient principalement dans le domaine religieux, secondairement dans les domaines techniques indispensables aux activités économiques et accessoirement dans les domaines esthétiques et ludiques. Ce domaine informationnel s’est agrandi avec la naissance de la philosophie et des sciences particulièrement en Grèce. Il s’est progressivement développé dans la chrétienté et dans l’islam jusqu’à la Renaissance. Le développement des activités économiques va entraîner une nouvelle culture de l’écriture liée au commerce. Ce que l’invention de l’imprimerie va relayer et développer encore. Le progrès des connaissances qui s’en suivra conduira à la philosophie des “Lumières”, à ses attitudes critiques à l’égard des pouvoirs royaux et à ses références aux sciences, aux techniques, aux métiers. Certes, à mesure que les pouvoirs royaux se libéraient des pouvoirs religieux, ils encourageaient davantage la formation des savoirs pour en tirer aussi bien évidemment des profits d’ordre économique. Cependant, le développement du secteur informationnel débordera sans cesse la culture religieuse et la culture royale-impériale et confortera bien plutôt le secteur économique.

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Les nations-marchandes vont finalement l’emporter sur les royaumes et les empires pour quatre raisons principales.

  1. L’économique pouvait être un domaine d’activités autrement accessibles que les charges religieuses et politiques.
  2. Ces activités économiques étaient constantes et non momentanées et ponctuelles comme les activités militaires d’autrefois.
  3.  Plus partagé, plus constant, l’économique bénéficiait aussi d’un développement indéfini à travers des activités multiples et variées. L’association des sciences et des techniques lui offrait la base de son renouvellement permanent tant en ce qui concerne les processus de production que les produits surtout industriels.
  4. Par la suite, le domaine informationnel s’est encore développé à travers la naissance et la diversification des médias. Les conséquences du partage possible des connaissances ont été décisives dans tous les domaines. Elles n’ont pas seulement nourri les développements économiques, elles ont permis la constitution des opinions politiques. Elles ont donné une base aux revendications démocratiques.

Dans l’évolution générale qui conduisit l’Europe des royaumes aux nations-marchandes, l’évolution de la Grande-Bretagne a été décisive mais sans que l’on puisse conclure à la genèse d’une culture économique unique. Cette genèse historique a naturellement donné naissance à une forte culture économique anglo-saxonne qui s’est montrée et se montre encore dynamique. Mais d’une façon générale, la culture de l’économique s’est partout affrontée à des cultures antérieures déjà là. Et cet affrontement a conduit à divers compromis conduisant à des cultures économiques spécifiques selon les pays.

 

Les économistes de l’École de la régulation ont montré qu’il n’y avait pas une seule culture économique ou un seul capitalisme. Les capitalismes aussi sont culturels. L’économiste français Michel Albert s’est rendu célèbre en publiant Capitalisme contre Capitalisme. Il opposait plus particulièrement le capitalisme anglo-saxon qui paraissait alors en difficulté au capitalisme rhénan qui était alors florissant. A partir des travaux de l’Ecole de la régulation nous présenterons maintenant quatre capitalismes culturellement bien différents

 

1) Le capitalisme anglo-saxon a été défini par Robert Boyer comme celui ou

le mécanisme du marché tend à gouverner la quasi-totalité des sphères de l’activité économique et sociale : l’innovation est stimulée par l’appropriation individuelle des bénéfices et s’organise sur la base d’un respect strict des droits de la propriété intellectuelle. L’accès à l’éducation est régi par un calcul en termes de rendement du capital humain, l’allocation du crédit passe par des marchés financiers extrêmement sophistiqués et la législation vise à maintenir une rigoureuse concurrence. La compétition prévaut aussi en matière de programmes et de carrières politiques et l’accent est mis sur la limitation du pouvoir central, ce qui implique une faible couverture sociale et une fiscalité peu redistributive…En termes de résultats, les points forts sont “l’avancée des connaissances fondamentales et les innovations susceptibles d’être brevetées: la biologie, les logiciels, l’industrie des loisirs”.

2) Le “capitalisme social démocrate” est celui dans lequel la négociation entre patronat, syndicats et représentants de l’Etat est l’outil privilégié pour assurer la compétitivité à long terme et la progression permanente du revenu dans le respect de la plus grande égalité possible”. Ce capitalisme est certes entré en crise depuis 1989, mais ce n’est pas pour autant que la “logique social-démocrate a dit son dernier mot”. Comme le souligne Boyer: “Le capitalisme suédois, même s’il est aujourd’hui en difficulté, a été particulièrement capable d’innover en matière de protection de l’environnement, de services médicaux, d’humanisation du travail.” Cette forme du capitalisme est à mettre en relation avec l’influence évolutive des cultures consensuelles dont les racines lointaines sont à chercher dans les cultures communautaires. Celles-ci ont davantage influencé la genèse culturelle dans des sociétés restées longtemps de taille relativement limitée favorisant les relations de proximité.

 

3) “Le capitalisme à impulsion étatique” domine dans les pays latins.
En France, par exemple, les acteurs du religieux et du politique ont maintenus un fort contrôle sur les acteurs économiques. Sous Louis XIV, quand les Néerlandais répliquent aux droits de douane français en instaurant aussi des droits de douane, la réponse française est militaire.

 

En dépit de l’explosion révolutionnaire et de sa rupture brutale avec la monarchie, la France eut besoin d’un siècle avant d’entrer vraiment dans son devenir de démocratie marchande. L’économie, souci pour la royauté
française l’est aussi pour la République Française. Elle est, en effet perçue comme un ensemble d’activités qui, sans contrôle, peuvent suivre leur logique propre et par là même trahir les desseins nationaux; ou diviser la nation en raison d’un jeu d’intérêts opposés. Entre la Royauté et la République, c’est l’Empire qui a fait la transition. Dès lors, le contrôle de l’État français sur l’économique n’a cessé. Ce sont ses moyens qui ont changé. Ce contrôle s’est en particulier exercé par l’intermédiaire de ce qu’on appelle en France, les “grands corps”, expression évidemment intraduisible. Ces grands corps sont le Conseil d’État, la Cour des Comptes, l’Inspection des Finances, le corps des Ponts, le corps des Mines. On y accède seulement par les grandes Écoles. Les Français sont habitués culturellement à une domination du politique sur l’économique; et le capitalisme français reste à “impulsion étatique” selon la dénomination de R. Boyer. Pour lui, l’Etat reste en France “le maître Jacques de la régulation…Il attire et sélectionne les élites à travers le système scolaire public”. Cela jusqu’au plus haut niveau comme l’ont montré les travaux précédemment étudiés de Bauer, Bertin-Mourot et Mendras.

Ce n’est pas seulement un Etat keynésien en charge de la conjoncture, il organise aussi et surtout les conditions de la compétitivité structurelle: sous son égide se règle une grande partie de l’ajustement de l’offre et de la demande. Les analystes anglo-saxons en sont fort déroutés. Naguère, ils sont ainsi passés d’une appréciation favorable du “miracle français” à un jugement particulièrement sévère en termes d’eurosclérose. Lorsque le moteur public s’essouffle ou se bloque, le dynamisme de ce capitalisme s’affaisse, et l’on voit croître le nombre des partisans d’une révolution libérale”.

 

Pourtant des changements culturels importants sont en cours. L’attitude réservée à l’égard de l’économique diminue, même si l’effort contre sa propre culture reste difficile. On en prendra pour témoins les nombreuses exhortations et les nombreux efforts des ministres, des premiers ministres et mêmes des Présidents de la République pour mettre en oeuvre le développement du commerce extérieur de la France. En même temps, ces remarques confirment encore, s’il en était besoin, l’importance de l’impulsion étatique.

 

4) Disons quelques mots du capitalisme méso-corporatiste japonais. Le Japon est sommé en 1853 par les États-Unis de sortir de son isolement plus que biséculaire. La culture japonaise tant agricole qu’administrative va fournir les bases d’accomplissement d’une révolution industrielle qui ne pourra pas être accomplie dans d’autres pays culturellement différents. Le Japon va faire sa révolution industrielle pour soutenir sa défiance à l’égard de l’Occident. Après sa défaite à l’issue de la Deuxième Guerre mondiale, le Japon ne va ni se soumettre ni simplement copier le capitalisme américain. Il va inventer son propre capitalisme, à partir de ses stratégies propres, sur ses bases culturelles propres; et mettre ainsi en difficulté les économies occidentales. Le capitalisme méso-corporatiste, d’où son nom, est bâti sur une myriade de processus de coordination des forces du marché. “Ainsi, l’innovation résulte de la mise en commun de savoir-faire pratiques, dont la
constitution suppose une grande stabilité de la main d’oeuvre qualifiée au sein de la firme qui est le lieu ou coopèrent gestionnaires et salariés (plus qu’elle n’est la propriété et l’objet du contrôle d’actionnaires). La sélection des élites est confiée au système éducatif plus qu’à la mobilité sur le marché . Des participations croisées et des relations étroites entre entreprises et banques permettent un horizon long pour les investissements. La mobilisation des effets d’apprentissage et la sophistication des procédures de coordination induisent une spécialisation dans des secteurs à forte économie d’échelle et différenciation de produits, tels que l’automobile, l’électronique grand public, la robotique, soit les secteurs dans lesquels le capitalisme marchand anglo-saxon avait d’abord montré certaines limites”.

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Mais ces cultures économiques et ces capitalismes différents ne sont-ils pas conduit aujourd’hui à s’uniformiser dans la nouvelle forme sociétale informationnelle-mondiale ? Nous traiterons cette question dans l’émission terminale de ce cours dans laquelle nous étudierons la genèse de la forme sociétale informationnelle-mondiale.

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–           Economie & Société, trad. 1982

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