3e émission : les cultures comme systèmes singuliers

Les grandes orientations culturelles
Cours de formation à l’interculturel

Encyclopédie sonore des Universités, Université de PARIS X - Nanterre

I. Les problématiques
1. Les cinq perspectives d’étude des cultures (suite)

3e émission : les cultures comme systèmes singuliers

Le terme de civilisation a évidemment son origine latine dans le mot latin civilis c’est à dire qui a trait au citoyen (civis) d’où la signification très tôt juridique (14e siècle) en concurrence avec civique, issu de civicus.

 

Civil, c’est ce qui est conforme aux usages d’où le sens des civilités. Civiliser, on le voit, c’est donc rendre conforme aux usages. Au début d’ailleurs on trouve seulement « se civiliser » mais ensuite « la civilisation » : c’est ce qui fait passer une société toute entière à un plus haut niveau de développement. Au 18e siècle, on est très vite allé du processus au produit. Cette civilisation est valorisée comme n’appartenant justement pas à de nombreux peuples mais à certains seulement. Et même d’abord au niveau supérieur de la société, aux nobles. Ce qui fit que les Bourgeois allemands s’opposèrent avec leur Kultur (arts, sciences et lettres) à la noblesse allemande pro-française qui se contentait d’être civilisée mais qui manquait de Kultur

 

Ensuite, surtout au 19e siècle, on est passé au pluriel. Dès lors il n’y avait plus la civilisation mais des civilisations. Comment peut-on être persan demandait ironiquement Montesquieu ? Parce qu’on était le produit d’une autre civilisation. Au moment où la notion est largement critiquée – comme valorisant les uns aux dépens des autres – son développement comme pluriel répond justement à cette critique. En ce sens, elle va connaître une grande
fortune comme dans l’œuvre de l’historien anglais Toynbee qui a distingué une vingtaine de civilisations disparues ou encore vivantes. Ce qui prime dans cette optique c’est la vision singularisante. Mais fallait-il la réserver aux grandes sociétés ? Y avait-il des sociétés dépourvues de civilisation, de culture ? En 1871, E. B. Tylor se situe à l’origine de tout un ensemble de recherches nouvelles sur les bases des cultures. L’habitude est au fondement des cultures. La culture s’installe au cours d’une histoire globale, longue, commune. L’un des principaux apports de Tylor est qu’il n’y a plus, pour lui, de société dépourvue de culture. Toutefois, il reste dans son oeuvre un certain évolutionnisme à travers la distinction des degrés de culture.

 

Dès lors se multiplièrent les travaux sur des petits peuples, des tribus, comme, par exemple, Evans-Pritchard étudiant les Nuer, Griaule et Dieterlen, les Dogon, Clastres les Guayaki, etc. Les ethnologues allaient montrer que de plus petites sociétés parvenaient à une singularisation profonde et n’avaient rien à envier aux grandes.

 

La chefferie indienne guayaki : singularité d’une microsociété

 

Clastres, par exemple en donne une démonstration magistrale dans La société contre l’Etat. Loin que les Guayaki soient incapables d’avoir un Etat, ils font au contraire tout pour l’éviter. Et, au niveau de taille où ils sont, ils y parviennent. Ce n’est pas à dire qu’ils ne font rien, au contraire, ils inventent l’institution raffinée, sophistiquée de la chefferie indienne.

 

Cette institution doit résoudre un difficile problème. Comment, avec un seul et même homme, avoir à la fois pour la guerre un chef suffisamment autoritaire, efficace, toujours entraîné au plus haut niveau et, pour le temps de la paix, un homme qui ne fait pas le chef au détriment des autres ? D’abord il est choisi sur ses qualités exceptionnelles en particulier de grand chasseur. Ensuite, dans une société où le déficit de femmes conduit à la polyandrie, le chef, lui, est polygyne. Il a quatre épouses. Certes il est ainsi comme contrôlé par quatre familles mais cela entraîne aussi un grand prestige pour lui. De plus ses quatre épouses l’aideront à répondre aux besoins des uns et des autres.

 

En effet, le chef, en temps de paix, doit s’entretenir et continuer à faire ses preuves. Il le fait à partir de l’abondance de ses tâches. Tous les jours, il doit rappeler aux siens les coutumes fondamentales. Il doit pourvoir à l’approvisionnement de ceux qui sont dépendants, il doit arbitrer les litiges. Faire le chef en temps de paix consiste à servir les autres. S’il l’accepte, c’est en raison de son grand prestige de chasseur, d’arbitre, de beau parleur, et aussi de son statut exceptionnel de polygyne.

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Cette vision singularisante d’une société et de sa culture, comme ensemble cohérent et sensé, a toute sa vérité et elle est indispensable. Une culture n’est pas une somme de caractéristiques conventionnelles mais une véritable construction matérielle et symbolique. Elle résulte d’une aventure collective d’hommes qui ensemble inventent espaces, temps et modalités de vie, en élaborant leur expérience historique.

 

Aujourd’hui encore, un Bernard Nadoulek, présente comme des matrices civilisationnelles irréductibles les sept grandes civilisations, indienne, chinoise et japonaise, africaine, latine, anglo-saxonne, slave et musulmane.

La considération des civilisations et des cultures comme singulières est une perspective fondamentale de leur étude. Elle n’est pas pour autant incompatible avec la perspective de la généralisation. L’exercice de la pensée reste limité si nous ne mettons pas en oeuvre les trois processus : particulariser, généraliser, singulariser. Il ne s’agit en aucun cas de ramener les unes aux autres des sociétés, des civilisations, des cultures qui ont leur véritable originalité, irréductible. Généraliser n’est nullement un moyen pour effacer les différences. L’abstraction et la généralisation permettent de hiérarchiser ressemblances et différences de façon à rendre pensables ensemble, jusqu’à un certain point seulement, les différentes aventures humaines. De longues recherches sont souvent nécessaires pour découvrir le véritable niveau à prendre en compte, celui qui rend judicieuse la généralisation. Ainsi en sciences naturelles du critère porteur de mamelles qui définit des mammifères qu’ils soient terrestres, marins ou aériens.

 

Nous devons justement à un grand historien des religions, Georges Dumézil, des travaux étendus, approfondis, rigoureux sur les épopées et les panthéons des Indo-Européens. Ces travaux prennent en compte l’Inde et l’Europe, en particulier les religions grecques, latines et germaniques. Ce que le chercheur a trouvé, ce n’est évidemment pas les mêmes aventures ni les mêmes Dieux mais un ensemble de Dieux et de valeurs semblablement hiérarchisés.

 

En effet, les Dieux et les valeurs du religieux proprement dit se voyaient attribuer la place supérieure : Zeus et Jupiter, par exemple. En dessous se trouvaient les dieux et les valeurs liés au politique et à la guerre : Mars par exemple. Et encore en dessous, les Dieux et les valeurs liés à l’économique. Ainsi dans la religion latine, le dieu Quirinus est loin d’avoir chez les Romains, la place de Mars et surtout de Jupiter, sans parler de sa quasi-inexistence dans nos mémoires.

 

On peut légitimement faire l’hypothèse d’une deuxième généralisation justifiée de cette découverte de Dumézil. C’est une nouvelle grande forme de société, la forme royale ou impériale, qui s’exprime à travers cette hiérarchie. Elle correspond à une première grande transformation qui a conduit l’humanité des sociétés communautaires tribales à leur unification dans des ensembles plus vastes. Nulle part ces unifications n’ont été faciles. Elles se sont accompagnées de guerres. Et certainement les dieux des vainqueurs ont été placés en position supérieure mais une place a sans doute été faite aux dieux des vaincus dans une position inférieure toutefois.

On a, dans l’Antiquité, beaucoup d’exemples d’exclusion des dieux étrangers mais on en a aussi d’accueil. Il y a eu, en quelque sorte, homologie de structure inventée entre la hiérarchie des dieux issue des conflits et la hiérarchie de l’organisation sociétale complexe qui se créait en même temps. Cette organisation n’accordait pas la liberté aux activités économiques. Elle faisait de même concernant les activités d’information. Les unes et les autres étaient sans doute ressenties comme facteurs de division. Cette organisation s’inventait en valorisant par-dessus tout l’unification d’ordre religieux qui avait un avantage symbolique de plus, celui de relier aussi les vivants aux morts. Le religieux dépassait ainsi les réalités conflictuelles du politique. Il validait le pouvoir politique, en particulier à travers la continuité dynastique intégrant par avance les erreurs jugées conjoncturelles de tel ou tel roi ou empereur.

De fait, on peut retrouver, dans quasiment tous les royaumes et les empires, la primauté de cette association du religieux et du politique comme structurant la culture et la société.

 

Pour l’Inde, à la suite de Dumézil, Durand-Dastès souligne qu’en dépit de la réalité des divisions et des variations des constructions territoriales, un modèle d’Etat demeure le même au cours du temps. Il est fondé sur l’association du roi appartenant à la caste royale et guerrière des Kshatriyas avec celle des “prêtres”, les Brahmanes. Ce couplage du palais et du temple, au centre de l’Etat, entraîne l’étendue et la durée de ces sociétés. Certaines, “sans être pan-indiennes, ont connu des extensions et des durées supérieures” aux autres sociétés dans le monde et particulièrement en Europe.

Pour l’Égypte, Georges Duby, par exemple, écrit dans son Atlas historique: “L’art égyptien atteint presque sa perfection dès l’Ancien Empire. Il exprime trois idées : majesté du pharaon, puissance des dieux, croyance en l’au-delà. Il poursuit : “La liaison entre politique et religieux est évidente dans le culte des morts à travers le gigantisme des sépultures royales”

 

Pour la Chine, on a une autre étonnante invention culturelle : la fondation d’une société parfaite à l’origine en raison d’un contrat passé par les empereurs avec le Ciel. Mais chaque empereur puis chaque dynastie impériale ne réussissent que sur la base de vertus propres qui vont s’épuiser. C’est alors la corruption, le désordre et la perte de l’empereur et de sa dynastie. Apparaît un nouvel empereur avec de nouvelles vertus. Régimes et dynasties changent mais la forme d’unification de la société subsiste en dépit d’effondrements momentanés, externes ou internes, si graves soient-ils dans l’instant. La Chine n’a été déstabilisée gravement qu’au 19e siècle par les Occidentaux. Auparavant ce sont ses envahisseurs mongols et mandchous qui se sont sinisés. En ce sens la culture de ceux qui étaient militairement vaincus a fait la preuve d’une certaine supériorité en devenant celle des vainqueurs.

 

Certains auteurs ont estimé que le communisme maoïste a été comme un équivalent du contrat du pouvoir avec le Ciel dans la mesure où, à travers lui, la Chine a retrouvé son indépendance perdue et, pour l’essentiel, son unité ainsi que son autosuffisance alimentaire.

 

Pour l’empire byzantin, la démonstration détaillée a été apportée par Gilbert Dagron dans son livre au titre éminemment significatif : Empereur et prêtre. Étude sur le Césaropapisme byzantin.

 

Toutefois cette alliance – grâce à laquelle le religieux et le politique dominent l’économie et l’information – finit par se défaire. Ainsi, en Europe, les querelles de la Papauté avec l’empereur du Saint-empire romain-germanique sont célèbres. En France et en Angleterre, le gallicanisme et l’anglicanisme sont les noms bien connus de cette libération recherchée du politique à l’égard du catholicisme.

 

Et pour l’Islam ? Hichem Djaït parle d’emblée de La grande discorde, en traitant Religion et politique dans l’Islam des origines.

 

De son côté, dans son dictionnaire du 21e siècle, J. Attali écrit : “L’Islam, c’est une civilisation pas un empire. Et une civilisation qui n’a ni centre, ni discours unifié, car la communauté des croyants développe une loyauté vis à vis du groupe, et non vis à vis d’un pouvoir. L’idée de nation lui est étrangère.

 

Du fait que l’Islam se moule sur les civilisations qu’il investit, des différences se creuseront entre islam d’Europe et islam d’Afrique, islam du Moyen Orient, islam d’Asie (de l’est, du sud, centrale).”

 

Mais n’en a-t-il pas été de même du christianisme engendrant catholicismes, orthodoxies et protestantismes en dépit des violentes tentatives de contrôle ?

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On peut retrouver les mêmes données chez un René Guénon dans une optique ”purifiée”, abstraite, philosophique voir théosophique. Cela permet à l’auteur de rapprocher de nombreuses civilisations sur ces bases. Le principe est celui d’un lien entre le ciel et la terre, on dira plus tard le spirituel et le temporel. Ce lien ou ce pont entraîne l’invention du pontife et du pontificat, sous une forme ou une autre. L’idée est celle de deux natures divine et humaine. Guénon remonte des deux natures du Christ aux deux natures du Sphinx égyptien. Le religieux a précisément pour sens de relier ces deux univers. Il est seul à faire cette unification “supérieure”. D’où sa prééminence sur le politique voué au pouvoir terrestre. Guénon voit là une séparation effectuée lors de l’invention des sociétés royales à partir des sociétés communautaires. Pour lui, le fait que “la royauté est implicitement contenue dans le sacerdoce est sans doute un souvenir de l’époque lointaine où les deux pouvoirs étaient encore unis, à l’état d’indistinction primordiale.”

 

Ces remarques de René Guénon nous conduisent à recommander une ouverture compréhensive en ce qui concerne les grandes inventions culturelles. On ne peut pas leur donner une seule signification.
En effet, ces inventions se sont effectuées au cours des siècles voire des millénaires et des strates de significations successives se sont mêlées et ont diversement fusionné. On peut donc avoir légitimement des visions différentes et même opposées. Par exemple, on peut avoir une vision critique sur la royauté compte tenu de politiques autoritaristes comportant l’esclavage ou la déportation de populations. Mais, longtemps certains ne verront là que déviations condamnables en soi sans mettre en cause le principe royal. On peut aussi par ailleurs avoir une vision simplement sociologique théorisant la constitution du lien sociétal dans les royaumes et les empires. On peut avoir enfin cette vision épurée de Guénon qui correspond à une longue élaboration d’une donnée culturelle d’abord stratégique mais devenue ensuite une donnée symbolique de toute aventure humaine. Les grandes institutions culturelles manifestent leur vérité à plusieurs niveaux. Et même, au départ, leur invention relève rarement d’un seul sens, tant elles répondent à des situations complexes. On en a déjà donné un exemple ci dessus avec l’invention de la chefferie indienne.

 

Avant de franchir un seuil supplémentaire dans l’étude des grandes généralisations, précisons mieux leur intérêt et leur nécessité pour l’étude des cultures.

 

Les grandes formes sociétales peuvent être considérées comme des idéaux-types, pour reprendre le concept précieux de Max Weber. Cela signifie qu’elles représentent un schéma reprenant les caractéristiques principales qui se retrouvent dans nombre de sociétés singulières de la même grande époque historique.

 

En faisant face à des problèmes relativement partagés, comme celui de parvenir à unifier une pluralité de tribus hier séparées voire hostiles, les sociétés singulières royales-impériales se sont inventées avec leurs formes nouvelles. Ainsi, en Egypte, les clans de l’époque prédynastique ont donné les nomes, sortes de régions administratives ayant déjà à leur tête cependant un nomarque (sic) héréditaire. Cette féodalité fit obstacle aux tentatives d’unifications dont la plus célèbre fut inventive du monothéisme même si, dans ce premier moment, elle ne parvint pas à s’imposer bien longtemps.

 

Ainsi la menace que les Philistins faisaient peser sur les Hébreux – divisés en douze tribus – les obligea “à dépasser le régime tribal et à renforcer leur unité nationale en se donnant une monarchie” avec Saül. Les querelles entre la tribu de Benjamin et celle de Juda dépassées, ce furent les règnes célèbres des rois David et Salomon.

 

Les sociétés singulières de cette longue époque historique sont ainsi fort diversifiées mais elles relèvent toutes d’une grande forme sociétale qu’elles ont contribué à créer, chacune à sa façon diversifiée. En poursuivant leur développement, elles vont continuer à s’inventer depuis leur forme première jusqu’à leur forme suivante.

En Europe, à la sortie de la féodalité, un certain nombre d’acteurs commencent à donner une place prépondérante à l’économique. Ils profitent de la faiblesse des royaumes d’alors ou de la vacance de leurs pouvoirs liés aux Croisades. Ils élargissent les sphères du commerce international continental mais aussi maritime. Ils s’appuient pour cela sur le progrès des techniques de navigation et sur celui des techniques de défense des embarcations. Ils constituent des puissances nouvelles qui s’arrangent avec les pouvoirs politiques d’alors et parfois même s’imposent à eux. Ils le font en particulier en créant des villes et des ports marchands sur la Baltique, la Mer du Nord, la Méditerranée. En créant même, en Italie, des républiques marchandes dont la plus connue et la plus durable sera la République de Venise.

 

Toutefois, le développement de ces activités économiques allait être de nouveau contrôlé par les pouvoirs royaux du fait des élargissements territoriaux qui permirent à l’institution royale de manifester de nouveau son autorité. Ces élargissements de territoires eurent lieu en Europe même. En effet, l’unification de populations importantes et variées rendait nécessaires des institutions politico-religieuses fortes.

 

Avec les grandes découvertes maritimes, la possession de nouveaux territoires hors d’Europe allait encore élargir les emprises territoriales et maritimes des royaumes. Au point même que le Pape pouvait couvrir de son autorité un partage de ces nouveaux mondes entre le Portugal et l’Espagne.

 

La genèse d’un primat de l’économique était largement freinée en raison de la reprise générale de puissance de ces sociétés royales, en particulier en Espagne (Los Reyes Catolicos) et en France (Louis XIV).

 

Toutefois, en Grande-Bretagne, consécutivement à la Grande Charte (1215) un Parlement, certes formé à l’origine de Barons féodaux, s’est peu à peu mis en place et s’est renforcé au point de pouvoir en 1327 suspendre le Roi.

 

Par la suite, les aristocrates britanniques, relativement délivrés des tâches guerrières, accrurent leurs territoires agricoles en rachetant les terres de petits propriétaires en difficulté. Ces exploitations agricoles dégagèrent des surplus qui furent commercialisés. Ce fut l’origine du capitalisme agricole britannique.

 

Sur ces bases, la genèse du national-marchand entrera dans le début de son étape politique, la plus importante, avec les deux coups d’arrêt “sacrilèges” donnés à la toute puissance royale. Ils eurent lieu à cent quarante ans de distance, à travers deux révolutions régicides : la première en Angleterre contre Charles Ier (1649), la seconde en France contre Louis XVI (1789).

 

A travers une succession de circonstances géopolitiques tantôt favorables et tantôt défavorables, l’Angleterre parvint à limiter la puissance des pays royaux comme l’Espagne et la France et à intégrer en partie la concurrence nationale-marchande des Pays-Bas.

 

Par la suite, sur la base des développements scientifiques et techniques, le capital d’abord agricole se développa sur les plans industriel et financier. L’industrie britannique se développa à travers des entreprises plus nombreuses et plus performantes. Les produits nouveaux trouvèrent des débouchés en Angleterre mais aussi sur le continent.

 

Ainsi, la révolution industrielle se développa pleinement pour la première fois en Grande-Bretagne, la transformant en une société nationale-marchande plus puissante.

 

Les autres pays continuaient à se développer, non sans contradictions, dans cette perspective. La France, à partir de sa rupture brutale avec la monarchie, rejoignit difficilement son devenir de démocratie marchande à la fin du XIXe. En raison de ses données culturelles antérieures, elle fut profondément secouée, n’aboutissant à la “Troisième République” qu’en mêlant quatre révolutions (1789, 1830, 1848, 1871), trois restaurations royales, deux empires s’accompagnant de guerres internationales finalement perdues (1815, 1871).

*

Karl Polanyi nomme “grande transformation” les graves conséquences survenues au 20e siècle à la suite du choc entre forme sociétale royale-impériale et forme nationale-marchande qui allait primer sur les royaumes et les empires. On avait des sociétés organisées sur la base de croyances religieuses soutenant une hiérarchie politique qui contrôlait l’économie et l’information. On a désormais des sociétés qui donnent la primauté aux initiatives privées commerciales et industrielles comme aux activités informationnelles. Elle y trouvent une nouvelle source plus renouvelable et durable de richesse et de puissance. Toutefois, elles ne peuvent éviter les crises économiques et politiques et leurs conséquences conduisent aux deux Grandes Guerres mondiales avec leurs extrêmes violences.

 

Sans ces données de généralisation profonde, nous serions incapables de mettre en oeuvre la perspective comparative-descriptive et moins encore la perspective explicative-compréhensive. Cela devient possible dès que nous traitons de façon complexe les situations structurelles et conjoncturelles des acteurs, dans les sociétés singulières qui sont les leurs.

 

Nous le pouvons en référence conjointe aux problématiques communes de l’adaptation humaine, à la dynamique des grands secteurs d’activités – religieux, politique, économique, informationnel – comme aux formes sociétales historiques qui s’y sont construites et s’y construisent encore aujourd’hui.

 

L’esprit des royaumes et des empires continue à se mêler à l’esprit des sociétés nationales-marchandes. Et tous deux maintenant à l’esprit de nos sociétés informationnelles-mondiales en train de naître. Cette complexité est diversement en devenir selon les sociétés singulières et leurs acteurs. C’est là que se situent les conflits ou les résolutions présents et à venir.

Bibliographie

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Dumézil G., (1968-1971-1973) Mythe & épopée I-II-III., Gallimard, 1995.

 

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Guénon René, Autorité spirituelle et pouvoir temporel, Editions Véga, 1984.

 

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Nadoulek Bernard, Guide mondial des cultures, Les Editions EFE, 1998.

 

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Tylor, E.B., Primitive Culture, II., (1871), 1958, N-York., Harper Torchbooks.

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