14e émission : Sociétés holistes – sociétés individualistes

Les grandes orientations culturelles
Cours de formation à l’interculturel

Encyclopédie sonore des Universités, Université de PARIS X - Nanterre

II. Domaines et cultures

14e émission : Sociétés holistes - sociétés individualistes

L’anthropologue Louis Dumont a souhaité faire une grande distinction entre sociétés holistes et sociétés individualistes. Dans Homo hiérarchicus, il caractérise par le hiérarchique les sociétés holistes. Dans Homo aequalis, il présente les sociétés dites individualistes dont pour lui la valeur dominante est l’égalité. Il ne traite pas des sociétés communautaires qui peuvent être comprises à la fois dans une perspective holiste et dans une perspective individualiste.

 

Quoi qu’il en soit cette forte synthèse de Dumont va nous permettre de mieux comprendre plusieurs grandes problématiques du tout et de la partie, du collectif et de l’individuel, de l’autorité et de la liberté, de l’inégalité et de l’égalité, auxquelles toutes les sociétés doivent trouver des réponses culturelles. Nous allons voir qu’elles l’ont fait de façons fort différentes. Sur la base de la précédente émission qui traitait de la genèse des cultures économiques nous allons voir comment l’individualisme s’est développé en même temps que la culture nationale-marchande. Mais comme il l’a fait dans des contextes de pays déjà culturellement différents ce n’est pas le même individualisme que nous aurons à l’arrivée.

 

Nous regarderons ces genèses du côté de la Grande Bretagne, de la France et des États-Unis. Grâce aux travaux d’Hofstede nous verrons que l’individualisme peut être très fort mais aussi très faible dans les nombreux pays de la planète. A partir de ces bases nous nous interrogerons sur le devenir de ce grand écart situationnel et culturel entre les pays. Les réponses culturellement différentes apportées à la relation “société-individus” restent des armes qu’utilisent les sociétés, les unes contre les autres.
Il y a autre chose à comprendre et à faire et nous pouvons le trouver en comprenant mieux des travaux comme ceux de Louis Dumont.

Ce n’est pas un hasard si Louis Dumont est le préfacier de la version française de La Grande Transformation, de Karl Polanyi. Une “Grande Transformation” qui va se produire au moment des passages difficiles conduisant des sociétés royales-impériales aux sociétés nationales-marchandes. Des passages aussi importants sont rares. Ils n’ont eu lieu qu’une autre fois dans l’histoire humaine quand les royaumes et les empires se sont constitués à partir des sociétés communautaires. Soulignons-le encore, ces passages ne relèvent pas d’un évolutionniste identique et linéaire. Ils sont, au contraire, ici ou là, profondément décalés et différents. De ce fait, les grandes formes sociétales historiques et les courants qui en résultent coexistent diversement selon les époques et les pays.

 

Nous allons ainsi voir comment ces trois courants culturels, communautaire, royal et marchand sont aux prises en Grande Bretagne à travers les associations et les dissociations entre le peuple, la royauté et l’aristocratie. C’est l’appropriation individuelle des terres par cette dernière qui constitue l’enjeu d’une évolution séculaire. Dans l’histoire britannique c’est la question dite des enclosures.

 

La question du courant culturel communautaire doit toujours être traitée en spécifiant bien les situations et les évolutions historiques. Par exemple, dans certains pays d’Europe, pendant une période du Moyen-Âge et encore au début du second millénaire, une large part des terres d’une paroisse étaient communes. Même sur les terres qui demeuraient propriétés privées, sitôt les foins et les moissons terminés, les troupeaux communs pouvaient paître. Par ailleurs, les terres en propriété privée étaient dans l’ensemble réparties de façon à ce que tous en aient également des meilleures et des moins bonnes. Ainsi, déjà, logique communautaire et logique individuelle s’opposaient.

 

La première s’appuyait sur la valeur d’égalité et visait l’harmonie de la communauté villageoise. Mais ce système communautaire impliquait des contraintes. Les habitants d’un même village devaient effectuer ensemble les mêmes travaux dans une successivité réglée, programmée.

 

La seconde logique, le plus souvent d’ordre économique, faisait fond sur la liberté d’initiative de l’individu lui permettant de sortir d’une certaine routine et d’innover au besoin au détriment de groupes sociaux continuant selon les habitudes acquises.

 

La réforme de ce système communautaire commença en Angleterre dès le 13e siècle et s’accéléra au15e. Le jeu était inégal entre nobles réunissant les parcelles achetées en de vastes pâturages entourés d’une clôture (enclosures) et populations agricoles qui se trouvaient dépossédées, la monarchie anglaise tenta de freiner le mouvement en prenant diverses ordonnances de régulation des évolutions: de 1489 à 1597. Freiné, le mouvement cependant se poursuivit et atteignit son terme au 18e siècle. La paysannerie dépossédée de
ses terres allait constituer la base populaire qui, dans les villes, permettrait le développement de la révolution industrielle au 19e.

 

En France, les pratiques communautaires ne furent mises en cause qu’à la fin du 18e et encore sur une partie seulement du territoire national. Une noblesse désargentée vendait plutôt les terres. Selon Michel Mourre : “On estime qu’en 1789, près des 2/5 du sol français appartenaient à des petits et moyens propriétaires qui s’occupaient eux-mêmes de leurs terres”.

 

Aux Etats-Unis, l’abondance des développements économiques possibles dut d’abord se libérer des contrôles britanniques. Toutefois cette libération nécessita la constitution d’une union politique. L’adhésion des couches populaires fut obtenue dans la mesure où elles se sentirent promises à un avenir ouvert et donc moins inégalitaire. Cette pondération politique plus démocratique de l’économique entraîna l’invention d’un nouvel idéal de société : la réussite individuelle offerte à tous.

Wallerstein écrit :

La nation américaine a inventé la possibilité de l’ascension individuelle et en a fait une institution que le reste du monde lui a reprise”.

Cette invention culturelle se développera plus facilement que partout ailleurs en raison des conditions géohistoriques du pays. Le mélange ouvert d’acceptation des inégalités et de recherche de l’égalité trouve sa résolution dans la liberté offerte à chacun de travailler à sa promotion individuelle. la liberté et l’égalité sont supposées être en synergie et pas en opposition. C’est ce que Myrdal a nommé “le dilemme américain”.

 

Wallerstein reprend l’expression. Il y voit l’un des moyens les plus efficaces de préserver dans la société américaine “un mélange d’esclavage et de liberté”. Il écrit :

La promotion individuelle légitime la réalité de la polarisation sociale. Elle maintient l’agitation sociale au plus bas niveau en privant la moitié inférieure de la société de nombreux meneurs potentiels pour ses revendications…Elle transforme la quête d’une meilleure existence en concurrence entre les individus”.

Cela ne signifie pas pour lui que l’ascension individuelle ne soit que leurre ou mythe. De toute façon, lle contient une forte charge symbolique universelle. D’un côté, on a une exaltation de la liberté (individuelle) comme absolu des solutions; de l’autre, on est bien obligé de constater l’inégalité persistante et même croissante. Wallerstein voit dans ce dilemme américain “la combinaison d’une hybris démesurée et d’un sentiment de culpabilité profondément calviniste.” Ce fut, pour lui, tout au long de l’histoire “le pain quotidien des Américains de toutes origines et de toutes confessions”. Il précise :“Au cours de notre passé depuis 1791 – ou 1776 ou 1607 – jusqu’à 1945, la liberté a été une vraie bénédiction mais aussi un fardeau moral parce que, jusqu’à présent, elle a toujours été – et à vrai dire n’a jamais pu être davantage – qu’une bénédiction pour quelques uns d’entre nous seulement, à l’exclusion des autres; même s’il est vrai que ces quelques uns furent nombreux ou plus vraisemblablement (j’y insiste) justement parce qu’ils furent nombreux”

 

Wallerstein souligne ainsi que des conditions plus favorables étaient réunies aux États-Unis et qu’elles auraient du entraîner davantage d’invention culturelle orientée vers la valeur de l’égalité.

 

Les résultats des travaux d’Hofstede que nous allons regarder maintenant confirment que les cadres IBM aux Etats-Unis affichent l’indice le plus élevé d’individualisme.

A partir de la moyenne de l’indice de l’individualisme (43), nous pouvons distinguer quatre grands groupes de pays.

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Un premier groupe de pays essentiellement anglo-saxons place l’individualisme au sommet. Ainsi, l’indice d’individualisme des cadres I.B.M. de Grande-Bretagne, Australie, États-Unis est de : 89 – 90 – 91. Il est de 80 au Canada et aux Pays Bas, de 79 en Nouvelle-Zélande.

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Un second groupe composé de Pays de l’Europe de l’ouest, devenus nations marchandes, place encore l’individualisme très haut mais commence à le pondérer par rapport aux pays anglo-saxons dans la mesure où ces pays ont antérieurement connu une importante période historique royale et catholique. On a ainsi 76, 75, 74, en Italie, Belgique et Danemark. 71 en Suède et en France; 70 en Irlande; 69 en Norvège; 67 en Allemagne (de l’Ouest alors).

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Pour un troisième groupe de pays, l’indice d’individualisme de leurs cadres nationaux IBM se situe autour de la moyenne. Là aussi les genèses historiques de ces pays permettent de comprendre les résultats. On a ainsi 48 en Inde, l’un des pays d’Asie qui a constitué spontanément une démocratie; On a 46 au Japon, pays d’Asie qui a inventé son propre capitalisme, 38 au Brésil et dans les Pays arabes, 30 au Mexique.

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Pour un quatrième groupe de pays, comme nous allons le voir, l’indice d’individualisme s’effondre. Cela est inévitablement lié à la faiblesse du développement économique. Du point de vue des conduites, cela entraîne des attitudes trop peu soucieuses des situations de misère qui menacent individuellement la vie des personnes. Ou encore une tolérance à l’égard des guerres civiles sanglantes, des terrorismes et des prises d’otages.

 

Une évolution économique favorable finirait, bien évidemment, par entraîner à la longue des changements culturels.

 

Par là, nous ne définissons pas un strict déterminisme culturel. Toutefois un ensemble lié de circonstances et de conséquences oriente la perception des conjonctures et la conception des projets par les acteurs.

La plupart des pays à faible indice d’individualisme des cadres IBM se trouvent en Asie mais aussi en Afrique et en Amérique latine. Donnons, toujours par ordre décroissant, les chiffres de ces indices : 26 en Malaisie, 25 à Hongkong, 23 au Chili, 20 à Singapour et en Afrique de l’Ouest, 19 au Salvador, 18 en Corée du Sud, 17 à Taïwan, 16 au Pérou, 15 au Costa-Rica, 14 au Pakistan et en Indonésie, 12 au Venezuela, 11 à Panama; 13 en Colombie et 8 en Équateur : deux pays entre lesquels, naguère, un match de football dégénéra en guerre. Il est enfin de 6 au Guatemala : un pays où, depuis des décennies, la mort des personnes a été quotidienne.

 

Cependant redisons encore une fois que ces chiffres ne sont en rien des absolus mais des indications à recouper avec d’autres. Ils ont maintenant près de deux décennies et ont évolué selon les évolutions mêmes des pays.

Il est utile de référer aux grandes formes sociétales la distinction de Dumont entre holisme et individualisme. Les sociétés royales-impériales sont à dominance holiste même si, au sommet de ces sociétés la dimension de l’individualisme n’est pas absente. A leur base, avec le temps, les circonstances, les volontés, le pôle individuel, peut finir par se mettre en place.

Que l’on songe, par exemple, aux extensions successives de la citoyenneté romaine. Ou, dans le christianisme, à la filiation “divine” de tout homme, fut-il esclave.

 

Plus tard, avec le développement des initiatives économiques individuelles contre les contrôles étatiques, cette valorisation de l’individu va constituer un attracteur fondamental dans le développement de la culture nationale-marchande. L’individualisme se présente comme un signe de modernisme contre l’archaïsme, une preuve et un emblème de supériorité des sociétés et des cultures nationales-marchandes. Autour de lui, elles organisent les Droits de l’Homme, ce qui conduit des pays différents qui restent encore influencés par la culture impériale (pays arabes ou Chine) à suspecter ces Droits de l’Homme d’être en réalité une arme idéologique plus qu’un idéal universel. D’autant plus que les pays – qui se réclament des Droits de l’Homme et de la “valeur suprême” de l’individualisme – abandonnent, quotidiennement, un nombre considérable de membres de leur société à la solitude, à l’indignité, à la misère et à la mort. Dans ces conditions, l’individualisme peut être aussi rejet de l’autre ou, du moins, indifférence à la solidarité.

 

Comme toujours en présence d’une forte généralisation, il faut moins la critiquer par rapport à une inévitable insuffisance descriptive que savoir l’apprécier dans la problématique fondamentale qu’elle peut nous livrer. C’est tout à fait le cas ici. Holisme et individualisme apparaissent comme des termes dont l’opposition pure et simple peut constituer un leurre. Certes on peut définir des sociétés en les opposant ainsi. Il s’agit de souligner leur orientation dominante mais chaque type de société doit articuler les deux directions opposées. En effet, comment des sociétés individualistes pourraient-elles se désintéresser de leur propre cohérence d’ensemble ? En ce sens, toute société est nécessairement holiste, même si elle ne l’est pas de la même manière. L’individualisme est l’un des moyens à partir desquels les sociétés modernes ont cherché, au delà du religieux, à maintenir leur cohérence sociale en offrant à leurs membres de plus grandes possibilités de développement personnel, en apparence ou en réalité. De cette façon, l’individualisme est aussi la bannière à partir de laquelle les sociétés qui s’en réclament sont parties à l’assaut des sociétés holistes traditionnelles.

 

Pour Vincent Descombes,

la question n’est pas de savoir si holisme et individualisme peuvent coexister. L’un et l’autre sont donnés en toute vie sociale selon des proportions variées. Elle est plutôt de savoir comment ils peuvent coexister sans provoquer des tensions insupportables et, à terme, des catastrophes”.

Soit il y a coexistence de principes modernes et de pratiques traditionnelles. Soit les sociétés individualistes ont des institutions correctrices. Soit il y a invention de sociétés aux représentations hybrides. Il écrit :

Ces représentations combinent sans le dire un principe individualiste et un principe holiste. Elles sont dangereuses, non pas parce qu’elles réunissent les deux principes opposés mais parce qu’elles le font de façon confuse sans tenir compte de l’impossibilité de les placer sur un pied d’égalité.”

Le danger ici n’est ni théorique, ni unique, il est concret et multiple. Il a empli le XXe siècle. Rien ne nous garantit qu’il sera absent du XXIe siècle. Ce n’est pas dit qu’il soit possible de l’éviter d’autant que les formes de sa manifestation peuvent changer. Il ne faudrait pas négliger d’être mieux en mesure de l’anticiper. Vincent Descombes poursuit :

Il n’existe pas de culture isolée. Toute culture est sans cesse en interaction avec les autres. Il en résulte des phénomènes d’acculturation de part et d’autre, de sorte que nous devons envisager un futur dans lequel s’intensifieront les constructions hybrides. Comment nous y préparer ? Peut-être en nous demandant comment le principe individualiste et le principe holiste, qui coexistent en réalité dans toute vie sociale, le font pacifiquement quand ils ne sont pas confondus l’un avec l’autre”.

Louis Dumont et Vincent Descombes nous font ainsi sortir du faux semblant des oppositions idéologiques entre sociétés du passé qui seraient dépassées et sociétés du présent qui seraient l’avenir. Constamment, nous dévalorisons les cultures d’hier et valorisons les cultures d’aujourd’hui. Ecartons ce schématisme caricatural et sachons constater que certaines dimensions des cultures passées sont toujours à prendre en compte au lieu d’attendre que les cultures actuelles les reprennent plus tard comme des nouveautés qu’elles ont produites elles-mêmes.

 

Les cultures holistes apparaissent bien comme des cultures dans lesquelles priment le politique et le religieux alors que les cultures individualistes apparaissent bien comme des cultures dans lesquelles prime l’économique et l’informationnel.

Louis Dumont se situe ainsi dans une perspective semblable à celle de Dumézil. Le changement fondamental de forme sociétale est lié à un changement dans la hiérarchie des activités humaines. De fait, Louis Dumont écrit :

Le libéralisme, apparu un siècle plus tôt avec la révolution industrielle, était une puissante innovation, un cas unique, dont l’explication…ne vaut que pour cette société même… L’innovation consistait… en ce que pour la première fois on se représentait une sorte particulière de phénomènes sociaux, les phénomènes économiques, comme séparés et constituants à eux seuls un système distinct auquel tout le reste du social devait être soumis”.

Toutefois, cette situation de l’économique au sommet de la hiérarchie des conceptions, des pratiques et des valeurs, a toujours donné lieu à de vives résistances de la part des corps sociaux à l’intérieur de chaque nation en construction. Ou de la part de certaines nations défavorisées par rapport aux autres. La grande crise de 1929 met en question les prétentions autorégulatrices du libéralisme économique. Des institutions publiques ont du se mettre en place pour remplacer par une responsabilité “sociale” la charité défaillante. On est là en présence d’une contradiction importante : la référence au social fait problème quand la référence fondamentale est l’économique. Et pour Polanyi, ce serait cette éjection du social – autrefois plus ou moins pris en charge par le religieux et le politique quand ils contrôlaient l’économique – qui va faire retour comme refoulé dans les fascismes. En effet, ce social négligé est perçu comme un véritable réservoir de forces humaines. Divers responsables politiques de certains États européens continentaux s’imaginent alors capables de le mobiliser et de remonter ainsi leur retard économique et leur déclin par rapport à la Grande-Bretagne et aux États-Unis. C’est précisément cette perspective partagée au moins par l’Italie, l’Espagne, l’Allemagne et, en Asie, le Japon, qui va conduire à la Deuxième Guerre mondiale. D’autant plus que ce social négligé et les forces humaines qui l’accompagnent sont également mobilisés par l’U.R.S.S et par les mouvements communistes qui vont engendrer de nouveaux Etats sur plusieurs continents.

Holisme – individualisme : on a, au départ, une distinction entre deux grandes sortes de sociétés. Mais, sous l’opposition, on découvre une problématique fondamentale commune à toutes les sociétés. Nous commencons à comprendre que les sociétés sont aux prises avec de grandes problématiques semblables dont elles doivent assurer la régulation. Elles doivent le faire au coeur même de leurs rivalités. Ce sont là des conditions contraignantes et dangereuses qui peuvent conduire à des réactions plus ou moins précipitées et parfois même désespérées, voire folles.

 

Parmi ces grandes problématiques, l’opposition entre sociétés holistes et sociétés individualistes a en fait une triple signification.

 

1° En premier lieu, elle a une signification historique générale. Nombre de sociétés humaines sont historiquement passées des premières aux secondes
et c’est justement ce que Polanyi a nommé “la grande transformation”. Mais un tel passage ne signifie pas que le nouveau type de société remplace simplement le type antérieur. A la surface de la planète, sociétés antérieures et sociétés nouvelles sont ensemble présentes. Et selon des gradations nombreuses.

 

2° En second lieu, la problématique holisme-individualisme a une signification systémique générale. Aucune société holiste ne peut se passer de traiter d’une façon ou d’une autre son rapport aux individus. Par exemple, elle le fera en les segmentant, en les opposant. Aucune société individualiste ne peut se dispenser de toute référence à sa cohérence d’ensemble. Mais elle peut stratégiquement l’occulter, voire inconsciemment la dénier comme c’est le cas dans la métaphore de la main invisible, simple laïcisation britannique de l’ancienne harmonie préétablie de Leibniz dans la métaphysique allemande.

 

3° En troisième lieu, elle a une signification adaptative singulière. Dans toute société, les acteurs sont dans la nécessité d’inventer une hiérarchisation et une équilibration singulières entre perspective holiste et perspective individualiste.

 

Bien d’autres problématiques communes et leurs antagonismes adaptatifs sont à considérer pour éclairer les remarques précédentes. Par exemple, les oppositions entre unité et diversité, centralisation et décentralisation, continuité et changement, sédentarité et mobilité, temps hiérarchisé et temps aléatoire, profane et sacré, public et privé, dissensus et consensus. Toutes sont à traiter de façon complémentaire par chaque société. C’est ce dont rend parfaitement compte J. Adda. Il éclaire la problématique holisme-individualisme à partir de l’opposition entre organisation sociétale stable et concurrence économique. Il écrit :

le développement historique du capitalisme peut être, à bien des égards, interprété comme une intrusion du principe de concurrence dans des ordres sociaux jusque là organisés sur un mode hiérarchique, ne tolérant qu’à la marge et sous des formes très contrôlées, les “jeux de l’échange”.

Fortement déstabilisatrice, cette intrusion suscite des réactions de défense… pouvant aller de celle de la Russie de 1917 à celle de l’Iran de 1979. Dans ces deux cas, certes différents, il y a eu, écrit-il, rejet de la “greffe” capitaliste. En même temps, il souligne que dans d’autres pays, “un encadrement institutionnel du principe concurrentiel a permis d’en atténuer les effets négatifs sur le plan social”. Il ajoute: “après la guerre, un équilibre fut trouvé au sein de chaque économie occidentale entre les deux principes de concurrence et d’organisation” .

 

Mais trois points méritent d’être précisés. D’abord, chaque pays a dû réaliser un équilibre différent, inventant à partir de son passé sa propre culture actuelle. Ensuite, il faut souligner que c’était en partie au détriment d’autres pays du monde qui, eux, ne trouvaient pas cet équilibre. Enfin, cet équilibre qui, en Occident, a reçu la dénomination de compromis fordiste, a finalement été remis en cause avec la reprise d’une interculturalité vivement concurrentielle dans la Triade.

 

Ces analyses rejoignent un approfondissement semblable présenté par le sociologue allemand Ferdinand Tönnies à la fin du XIXe siècle dans son ouvrage “Gemeinschaft et Gesellschaft”. Par Gesellschaft, F. Tonnies dénommait une caractéristique commune aux sociétés royales-impériales et aux sociétés nationales-marchandes. Il définissait cette caractéristique en l’opposant à la “Gemeinschaft”, des sociétés communautaires-tribales, caractéristique qui, sous des formes au besoin nouvelles, s’est toujours largement prolongée dans la culture allemande.

 

Comme dans le cas de l’opposition entre société holiste et société individualiste, Tönnies faisait déjà remarquer que la perspective systémique devait primer sur la perspective historique. Gemeinschaft et Gesellschaft méritaient sans doute d’être distinguées comme des formes sociétales successives. Mais en réalité, les deux dimensions étaient bien plutôt nécessaires à l’équilibre de toute société.

 

Une fois de plus, on voit bien ce que cache ce va-et-vient réflexif entre description d’une réalité historique et projet d’analyse systémique. Il cache une grande problématique commune et non simplement une trace historique. Par exemple, les sociétés communautaires tribales ont presque fini par disparaître comme organisation sociétale. Mais d’autres sortes de “tribus” se constitueront. Les sociétés se constituent sur certaines problématiques et sur certaines réponses singulières. Ainsi les sociétés communautaires sont des sociétés de dimension réduite dans lesquelles la connaissance en face à face est une donnée constitutive. Elle va cesser de l’être dès les sociétés royales-impériales. Mais cette dimension de la connaissance en face à face persistera comme problématique à résoudre, et, dans les formes sociétales successives, il faudra toujours la résoudre que ce soit à travers des méthodes religieuses, des méthodes psychologiques ou des technologies telles que les téléconférences, la visiophonie, l’Internet avec les “Internautes” et les “Internénettes”

 

Pour nous, il sera temps de comprendre l’importance de cette conjonction d’études qui tantôt part des grandes formes sociétales et tantôt des grands secteurs d’activités et qui éclairent singulièrement les sociétés d’hier et les sociétés d’aujourd’hui. De Tönnies à Dumézil, ces perspectives sont largement développées par les historiens, les politologues, les économistes. Nos précédentes citations de Pierre Clastres, Karl Polanyi, Jean Baechler, Immanuel Wallerstein, Guy Hermet, Jacques Adda le montrent.

 

L’intérêt de ces outils d’analyse, c’est qu’ils sont en mesure de nous permettre une compréhension des continuités et des discontinuités historiques. Ils font le lien entre cultures acquises et cultures en genèse. Il nous donnent accès à cette multiple et toujours en acte, interculturation du monde.

Bibliographie

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La Découverte, 1996.

 

BAECHLER J., WALLERSTEIN I., L’avenir du capitalisme, in Comment peut-on être anticapitaliste ?    Revue du MAUSS, n° 9, 1er sem. 1997

BAECHLER J.,  Le capitalisme, 2 tomes, 1995, Gallimard, folio

BAECHLER J., Démocraties, Calmann-Lévy, 1985

 

DESCOMBES V., Louis Dumont ou les outils de la tolérance, Esprit :

09-1999, 65-85

 

DUMONT Louis., Homo-hiérarchicus, Gallimard, 1967

Homo aequalis, Gallimard, coll. Tel, 1977.

Homo Aequalis II L’Idéologie allemande, France-Allemagne et retour          (Idéologies nationales comparées) Paris, Gallimard, 1991.

 

HOFSTEDE G., D. BOLLINGER, Les différences culturelles dans le management.       Comment chaque pays gère-t-il ses hommes ? Editions d’Organisation, 1987.

 

POLANYI K. La grande transformation, Gallimard, 1983.

 

TÖNNIES F., Communauté et société (1887), P.U.F, 1946 & RETZ, 1977.

 

WALLERSTEIN I. :“L’avenir n’est pas écrit” in Le Monde des Débats,

08-1999, p. 22

WALLERSTEIN I., L’Histoire continue,  Ed. de l’aube, 1999.

WALLERSTEIN I., L’après libéralisme, Editions de l’Aube, 1999

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