16e émission : Tâches, personnes, communications et réunions

Les grandes orientations culturelles
Cours de formation à l’interculturel

Encyclopédie sonore des Universités, Université de PARIS X - Nanterre

II. Domaines et cultures

16e émission : Tâches, personnes, communications et réunions

Nous explorons dans la présente émission trois dynamiques adaptatives relativement liées entre elles : – monochronie et polychronie – modalités explicites ou implicites de communication – relation aux tâches et aux personnes :

 

1) En ce qui concerne cette relation on prétend que certaines cultures, plus opératoires, mettent l’accent sur les tâches tandis que d’autres, plus relationnelles, mettent l’accent sur les personnes. Si dans le concret des conduites on croit constater cela, c’est le genre d’erreur typique d’une méthode comparative-descriptive qui s’arrête aux apparences. Elle est incapable de découvrir dans la profondeur de l’expérience humaine la régulation adaptative antagoniste et complémentaire. Il y a pourtant déjà quelque temps que les travaux de l’École de Palo Alto ont clairement montré que la communication humaine, comme le soulignent E-M. Lipiansky et D. Picard, présentait toujours mais à des niveaux variables l’aspect contenu et l’aspect relation. Les conduites et les cultures ne peuvent pas réduire vraiment l’un ou l’autre. Par contre elles peuvent diversement les aménager. Par exemple, certaines préfèrent remonter des tâches effectuées ensemble à une meilleure connaissance des personnes. Ou, inversement, partir de la connaissance des personnes pour mieux manager la prise en charge des tâches. Les deux orientations ne sont pas exclusives l’une de l’autre mais selon les lieux, les époques et les formes de société, l’une de ces orientations a pu être privilégiée et constituer une modalité culturelle dominante dans tel ou tel pays.

 

2) Monochronie et polychronie. La monochronie est définie comme le fait de préférer éxécuter les choses une par une, en séquentiel, en successif.
Inversement la polychronie suppose que l’on préfère traiter plusieurs choses en même temps, par masse, en simultanéité. Dans la réalité, monochronie et polychronie ont toutes deux des avantages et des inconvénients selon les situations. Dans les entretiens en entreprise conduits par J. Pateau, un manager français se rappelle avoir pris conscience de cette différence : “Je me suis rendu compte rapidement qu’on ne travaillait pas avec des Allemands comme avec des Français… Nous on a tendance à aller trop vite dans la façon de réfléchir, dans la façon de travailler. Moi je vais là-bas pour voir le plus de gens, discuter le plus de sujets, avoir une efficacité quoi. Bon, eux, ils ont une méthode de travail où on fait ça et pas autre chose. C’est pas systématique, mais enfin la majeure partie des gens chez eux c’est comme ça..”. Ce manager français ne cache pas vraiment qu’il trouve la polychronie supérieure. Faut-il le suivre ou soutenir plutôt l’orientation inverse ? En fait on nomme ainsi deux résultats opposés d’une même fonction : l’attention. Celle-ci doit pouvoir se centrer ou se décentrer selon les conduites et les situations. La régulation adaptative, c’est de pouvoir effectuer tous les allers et retours entre centration sur un objet et décentration sur plusieurs objets. Se centrer sur une tâche unique ou se décentrer en même temps sur plusieurs tâches, ce n’est pas être spécifiquement “monochrone” allemand ou “polychrone” français. C’est tout simplement évaluer d’abord une situation incertaine. Suis-je dans des conditions de sécurité qui me permettent une centration sur une tâche exclusive ou dans une situation qui requiert une surveillance alentour. C’est de nouveau là une problématique humaine d’adaptation tout à fait générale. Dans maintes circonstances spécifiques, je devrai trouver un équilibre entre la centration et la décentration de mon attention. Reste que l’une ou l’autre orientation pourra être privilégiée, selon les moments ou les pays, et devenir une orientation culturelle. Nous devrons alors nous demander comment se sont constitués ces orientations culturelles spécifiques. Après l’éclairage apporté par la référence à la régulation adaptative, c’est celui apporté par la référence à l’histoire qui complétera l’approche explicative-compréhensive. Nous y viendrons ci-dessous après avoir pris connaissance de situations interculturelles concrètes dans lesquelles interviennent et s’opposent les orientations différentes que nous venons de présenter.

Les difficultés liées aux réunions franco-allemandes sont bien connues mais elles demandent toujours à être mieux comprises. Fréquemment, des Allemands arrivent à une réunion, et même à la première, avec un ordre du jour précis et entendent s’y tenir. Ils ont d’ailleurs préparé cette réunion et produisent même une documentation écrite, remise aux partenaires. En présence de cette conduite, des Français l’interprètent comme pure stratégie sans savoir se référer à la culture nationale allemande qui la sous-tend. Ils pensent que les Allemands ont pris les devants, leur imposent perspectives et solutions, les mettent devant le fait accompli. Les Français manifestent leur désaccord en mettant, comme on dit, des bâtons dans les roues. Les Allemands ont alors le sentiment d’un manque de sérieux irréductible des Français et d’une susceptibilité à fleur de peau et irrationnelle. Les Français vont systématiquement résister et la réunion perdra toute efficacité et tout intérêt.

 

Ce sera même bientôt le malentendu tenace où chaque groupe et chaque personne se donnent raison à eux-mêmes et tort aux autres. On dérive vers des stéréotypes bien connus où l’on oppose efficacité et convivialité. Sur une telle base on présente les deux cultures, allemande et française, de façon caricaturale. La première serait plus respectueuse des tâches et moins des personnes; la seconde plus respectueuse des personnes et moins des tâches.

 

En fait, les deux cultures cherchent à promouvoir le meilleur ajustement personnes – tâches. Mais les acteurs de culture allemande essaient plus souvent de déterminer le mieux possible les contraintes des tâches pour faciliter le consensus des personnes au travail ensemble. Les acteurs de culture française veulent plus fréquemment s’ajuster d’abord au mieux entre les personnes pour faciliter ensuite le traitement des tâches en commun.

 

De fait, dans toute réunion, il faut lier souci des personnes et souci des tâches. Trop penser aux tâches instrumentalise les personnes. Trop penser aux personnes détourne des contraintes irréductibles des tâches.

 

Dans cette opposition entre préparation préalable des tâches et préparation préalable des personnes, chaque être humain peut librement choisir entre les deux perspectives. Les circonstances peuvent aussi requérir plutôt un choix ou plutôt l’autre. Mais l’adaptation, qui se fait souvent à chaud, exige de la rapidité. C’est pourquoi les réponses culturelles, déjà disponibles, sont plus souvent prises et reprises : elles sont prêtes en nous. Nous pouvons toujours recourir à d’autres réponses, encore faudrait-il les inventer, les composer avec justesse et vitesse, ce qui, souvent, ne va pas de soi.

 

Les réponses d’une autre culture ne sont pas hors de notre portée mais elles nous demanderaient plus d’efforts pour être produites. Sans être à proprement parler étrangères, elles ne nous sont pas familières. Parvenir à cette connaissance ne changera pas les habitudes culturelles mais permettra de les tenir à distance si les circonstances le permettent ou l’exigent. Ensuite on sera peut-être capable d’aller plus loin en intégrant les cheminements culturels différents dans une adaptation commune correspondant aux exigences d’une situation interculturelle.

Dans une rencontre internationale de jeunes adultes, encore étudiants, certains Allemands entrent en crise du fait de certaines conduites des Français. Les chercheurs responsables tentent de permettre à chacun d’exprimer son malaise et obtiennent des appréciations négatives sur la conduite des autres. Que disent les Allemands ? Que “les Français ne les laissent pas vraiment parler. Ils n’attendent pas qu’ils aient fini de s’exprimer. Ils se permettent de les interrompre sans cesse. Ils parlent trop vite d’une manière peu compréhensible et même finissent par discuter entre eux plus qu’ils n’écoutent les Allemands.

 

“Les” Français, pour justifier leurs conduites, disent que les arguments “des” Allemands (manque de respect de l’autre, comportement antidémocratique) sont des arguments excessifs à la limite de la mauvaise foi. De leur point de vue, ils n’ont vraiment rien fait d’aussi grave, simplement, ils sont emportés par la passion de leur conviction. Ils se laissent aller à leur spontanéité. Mais c’est comme ça justement qu’ils manifestent leur intérêt pour l’échange avec leurs partenaires allemands. Ils leur coupent la parole mais c’est pour la leur rendre après information pour une meilleure poursuite de l’échange. En ne l’acceptant pas, “les” Allemands font comme si eux seuls détenaient à tout moment la loi du bon échange. C’est, s’ils ne disaient rien, que « les » Français manqueraient de confiance dans leurs partenaires en se taisant hypocritement contre leurs convictions. D’ailleurs, ils acceptent que leurs partenaires allemands soient tout aussi spontanés, et ce n’est pas de leur faute s’ils ne le sont pas !

 

Mais ce que “les” stagiaires allemands signalent concernant la conversation à la française l’est souvent par d’autres ! En premier lieu, par des Américains des Etats-Unis ou du Canada. Raymonde Caroll (1987), une Française vivant aux U.S.A. l’a parfaitement souligné dans son ouvrage intitulé « Evidences invisibles ». De son côté, Lauwrence Willie (1972, 1995), un spécialiste de la communication interculturelle développe largement ce point dans son ouvrage intitulé « Dans la peau des Français ». Cependant, ces auteurs, bons observateurs, en restent à l’approche comparative-descriptive.

 

Faisant un pas de plus en direction de l’approche explicative-compréhensive des différentes cultures de la conversation. Nous l’avons souvent remarqué, les êtres humains, dans la réalité, sont aux prises avec des contradictions. Ainsi, dans la conversation, faut-il suivre la spontanéité de son coeur et de ses affects ou faut-il suivre un ordre qui ménage à chacun une juste place ? On sait très bien que, dans le premier cas, on est menacé par le désordre. Mais dans le second cas, avec, par exemple, un tour de table égalitaire et systématique, on peut n’avoir plus que des expressions contraintes dont la richesse et l’intérêt peuvent devenir faibles. Dans le feu d’un échange interculturel avec ses irritations, ses énervements mutuels, les interlocuteurs peuvent, chacun de leur côté, durcir leurs réponses culturelles habituelles. “Les” Français ne cherchent même plus à modérer leur spontanéité. “Les” Allemands ne cherchent plus à pondérer un fonctionnement organisationnel qui leur paraît le seul garant. L’adaptation qui serait de mise – à l’intérieur de chaque culture, allemande et française, et entre les deux cultures – est, au contraire, abandonnée. On tombe même en dessous du niveau d’exigence d’une situation mononationale banale. L’une des difficultés de la situation interculturelle, c’est ainsi qu’elle peut empêcher les membres de chaque groupe national de réussir même leur adaptation habituelle conçue pour leur groupe mononational. Dès que le dispositif adaptatif s’effondre on va trouver un bouc émissaire. Chacun reporte la faute sur l’autre et la querelle est sans fin.

 

Pourtant, au plan des processus, l’adaptation demeure possible. Un Français qui veut absolument parler peut aussi se retenir, noter ce qu’il a à dire s’il a peur de le perdre. Un Allemand qui n’aime pas être interrompu peut aussi se rendre compte qu’il a peut-être été un peu lent et long. Mais il ne s’agit déjà plus de régler de simples modalités de conversation. Celles-ci sont déjà devenues des identités auxquelles on adhère. Dès lors, c’est nous tout entier que l’autre méprise et blesse et cela est intolérable.

 

La connaissance des différences culturelles est certes précieuse comme savoir sur soi et sur l’autre permettant d’améliorer ponctuellement une communication, une négociation, un échange, une coopération. Elle l’est surtout parce que ce savoir court-circuite la globalisation stéréotypique qui part d’un désaccord partiel pour s’opposer à l’autre en totalité. Toutefois la connaissance des cultures ne peut pas être un simple savoir appris. Les différences culturelles doivent être comprises en tant qu’elles sont des produits des stratégies humaines sur le long terme historique en même temps que sa réalité d’aujourd’hui est prouvée à travers enquêtes par questionnaires et entretiens approfondis. Faute de quoi nous continuons à croire que notre conduite, par exemple en conversation, est la bonne et celle de tout le monde. Et cela en dépit de constant démentis de notre expérience. Il ne suffit pas de vouloir communiquer pour y parvenir.

Les difficultés de communication entre membres de cultures différentes font maintenant partie des constats reconnus. Lors d’un colloque international qui traitait des entreprises et des cultures, une conférencière danoise a suscité la bonne humeur dans la salle avec ces paroles : « Je ferai mon exposé en français. Il sera structuré en trois parties, à la française. Mais ma culture danoise sera présente aussi. En particulier, je ne parlerai pas aussi vite que les Français. Certains d’entre eux pourront s’ennuyer mais ils auront le loisir de considérer cela comme un juste retour ».

 

En règle générale, quand les conférenciers français s’expriment, les conférenciers et les auditeurs allemands sont peu satisfaits. Ils trouvent les exposés brillants en ce sens qu’ils jettent des lueurs dans toutes les directions mais ne constituent pas un sens clair et cohérent. Les exposés sont ressentis comme des morceaux de bravoure verbale, finalement superficiels, des jeux de langage. Du côté français, les exposés allemands sont souvent jugés longs, peu originaux, peu enrichissants, trop pédagogiques. On l’a vu ci-dessus, il en va de même lors des réunions binationales dans les entreprises. L’échange est clairement structuré et ordonné en fonction des objectifs dans les contributions allemandes. Il est bien plus informel et dépendant du jeu des personnes dans les contributions françaises. Tous ces exemples qui peuvent être multipliés sont cependant susceptibles de laisser les sceptiques insatisfaits. Ceux-ci s’ingénieront toujours à trouver des communications – allemandes ou françaises – qui échappent à ces orientations différentes.

 

Si l’on veut fonder une réflexion et une pratique interculturelles plus objectives et plus fiables, nous ne pouvons pas nous contenter de constats qui relèvent toujours d’effets statistiques. Il nous faut atteindre le niveau des processus générateurs de différences culturelles. C’est-à-dire montrer pourquoi les différences sont possibles. Et ensuite comment elles ont été produites.

 

On peut répondre à la première question : les différences culturelles sont possibles parce que les conduites humaines sont élaborées à partir d’orientations opposées, par exemple l’une explicite, et l’autre implicite, dans la communication. Dans le premier cas, pour un interlocuteur qui ne me comprendrait pas, je dois préciser le sens des mots que j’emploie. Mon message s’allonge de ces définitions mais s’il perd en brièveté, il gagne en précision. Dans le second cas, mon interlocuteur est bien au courant des réalités que j’évoque. En lui développant ce qu’il sait, je le lasserais. Pour éviter cela mon message se fera allusif pour lui et, en conséquence sera elliptique pour ceux qui sont étrangers à notre commun contexte de référence. Selon l’heureuse formule : « on se comprend à demi-mot ». Mais le message, certes plus bref, perd alors en précision. Une tierce personne présente, et qui ne partage pas la connaissance des mêmes réalités, ne comprendra pas ce qui est dit. Quelle que soit notre culture, nous devons tous, en fonction des situations, produire tantôt des messages plus explicites, tantôt des messages plus implicites. Il y a là une économie de la communication que les individus, les groupes, les sociétés doivent nécessairement gérer en fonction des catégories différentes d’interlocuteurs : adultes ou enfants, familiers ou étrangers.

 

A la question “comment les différences sont-elles possibles ? nous venons de répondre en indiquant que tous les êtres humains ont la possibilité de produire des réponses différentes car sans cela ils ne pourraient pas s’adapter aux situations différentes et changeantes dans lesquelles ils vivent. C’est cela précisément la régulation adaptative. La question suivante est : comment des différences indéterminées et multiples que des acteurs humains en général peuvent fonctionnellement produire, vont-elles devenir ces différences déterminées et limitées ? A savoir, celles qui ont été produites, sélectionnées, conservées, transmises par des ensembles singuliers d’acteurs humains; et cela, au point de devenir leurs réponses habituelles caractéristiques d’une large part de leur identité et de leur culture comme ensemble humain unique ?

 

Par exemple si, dans le domaine de la communication, tout individu, tout groupe, toute société sont censés pouvoir produire toutes les conduites possibles de communication, pourquoi, en fin de compte, produisent-ils plutôt les unes que les autres ? Ainsi, pourquoi les communications des Suisses et des Allemands sont-elles majoritairement plus explicites alors que les communications des Français sont souvent plus implicites ?

 

La réponse est à trouver du côté de l’histoire grâce à la connaissance qu’elle peut nous donner des stratégies choisies par les acteurs humains dans les situations qui ont été historiquement les leurs. Une communication plus implicite ne pourra exister que dans un contexte social commun largement partagé. C’est en effet à partir des mêmes expériences communes que les références seront comprises. Mais un contexte commun peut se créer plus ou moins et c’est souvent une longue création qui occupe des siècles.

 

La France est davantage dans ce cas d’un contexte, relativement commun, progressivement constitué à travers au moins quatre unifications historiques qui furent souvent à la fois politique, religieuse, économique et informationnelle. La première unification est issue de l’Empire romain. La seconde est issue de la Chrétienté puis de la Catholicité. La troisième est liée à la constitution progressive du territoire national depuis Clovis et pendant tout l’Ancien Régime. La quatrième unification a été l’oeuvre des Républiques par la création des départements, la guerre faite aux patois, l’instruction publique et obligatoire, la séparation de l’Eglise et de l’État.

 

Tout à l’opposé, du côté allemand, l’unification sans cesse tenue relativement en échec à laquelle s’essayait le Saint-Empire romain-germanique (962-1806), le maintien voire le développement des morcellements territoriaux politiques (les principautés) et religieux (le catholicisme et les protestantismes) ont obligé la communication allemande à se maintenir dans des limites contextuelles strictes, bien définies. Il ne pouvait être question de développer une communication plus allusive. En effet, ceux qui circulaient à travers de nombreux États – en particulier tous les fils qui n’étaient pas l’unique hériter et devaient quitter la ferme familiale – ne connaissaient pas les caractéristiques des différents lieux traversés. Ils devaient donc s’efforcer de s’en tenir aux données simples, précises, claires qui pouvaient être échangées de façon compréhensible avec ceux, différents d’eux, que, jour après jour, ils rencontraient.

 

Dans un lieu géographique tout différent, la communication japonaise, par exemple, est encore plus implicite que la française. Mais c’est sur la base du même processus renforcé : la création d’une forte unification religieuse, politique, économique, écologique et informationnelle consécutive à deux siècles et demi de fermeture des frontières aux étrangers.

 

A l’opposé, la communication américaine, dans un pays constitué de nombreux États, aux racines culturelles diversifiées, aux immigrations multiples, privilégie des modalités de communication explicite. A la suite de Hall, comme le fait par exemple J. Cl. Usunier, on présente généralement une classification qui, sur cette question, ordonne une dizaine de pays. En allant du plus explicite au plus implicite, on a la Suisse, l’Allemagne, la Scandinavie et les États-Unis. Dans une position médiane, on a la Grande-Bretagne, la
France, l’Italie, l’Espagne. Enfin, dans une perspective fortement implicite, on trouvera l’Amérique Latine, le Moyen-Orient, le Japon.

 

Généralisons maintenant les apports du travail fait à l’instant sur la communication. Soulignons que, pour les comprendre mieux, il est nécessaire de référer les différences culturelles : 1° à leurs sources dans les systèmes de conduites adaptatifs, 2° aux orientations de ces systèmes adaptatifs à partir des stratégies historiques des acteurs sur le long terme historique.

 

Sur cette base minimale, les énoncés sur les cultures peuvent commencer à faire partie des études scientifiques. Cela fournit un contrôle argumenté des expériences des uns et des autres et des études empiriques toujours limitées. On peut enfin échapper aux constats toujours récusables et à reprendre qui confondaient le stéréotype et la vérité, la différence réelle et le préjugé. Cela ne signifie pas que les caractéristiques culturelles sont éternelles. Hier, nées de l’histoire, elles continuent à en naître aujourd’hui. Les cultures poursuivent bien évidemment leur existence à travers des transformations successives. Toutefois, si les différences culturelles ne sont pas éternelles, elles ne sont pas non plus superficielles. Elles se prolongent à travers leurs métamorphoses. Seule la conjonction des enquêtes actuelles et des études historiques poursuivies permet de trier ce qui passe et ce qui demeure. C’est le cas de la communication franco-allemande où l’on a pu déceler par exemple une certaine évolution de la publicité allemande dans un sens un peu moins explicite. C’est le cas pour d’autres communications internationales. Leur compréhension approfondie contribuera à leur indispensable amélioration pratique par exemple dans les toujours difficiles négociations commerciales internationales. Dans ce domaine, des études précieuses sont faites par Guy 0livier Faure concernant les négociations sino-européennes et sino-américaines.

Les études précédentes devraient permettre de se persuader que la possession d’une lingua franca peut représenter fréquemment une aide mais non une solution de fond aux multiples et difficiles problèmes des communications humaines. En effet, les langues sont en elles-mêmes des trésors culturels et on voit mal comment il pourrait être sage de les perdre. Bien évidemment elles ont toujours évolué. Certaines sont mortes, d’autres sont nées. Parfois ces naissances ont résulté des diversifications d’une même langue évoluant différemment en étant parlée dans des lieux différents. Ainsi du latin parlé en présence de locuteurs aussi différents que par exemple les Allemands pour les Français ou les Arabes pour les Espagnols, ce qui selon le linguiste Van Lier est l’une des sources de la genèse des langues romanes.

 

Dans sa recherche de reconnaissance sans limite, chaque société a toujours la possibilité de poser sa culture comme universelle et sa langue aussi. Mais se faisant, elle ne fait que montrer l’inconscience où elle est des particularités de sa situation géohistorique et géostratégique. Ce n’est que dans la mesure où les sociétés singulières reconnaîtraient leurs limites qu’elles cesseraient d’être simplement particulières et pourraient se définir comme singulières avec et parmi les autres dans un horizon d’universalité. Cela signifie que, pour se situer au delà des violences, la recherche de reconnaissance ne peut aboutir qu’en étant partagée.

 

Comment, dans ces conditions, les sociétés pourraient-elles se voir imposer un modèle universel par une seule d’entre elles ? Ce serait croire en un idéal d’unification total et définitif !

 

A cet égard, un problème lié à celui de la prééminence d’un modèle américain est celui de la prééminence de l’anglais. Une telle unification linguistique est peu vraisemblable sauf si une contrainte majeure externe en faisait un atout, par exemple dans le cas d’une stratégie d’unification d’une partie de l’humanité contre l’autre. Même dans ce cas extrême, il est très probable qu’ensuite des pratiques – ici et là différentes – de cette langue unique, réenclencheraient des processus de diversification.

 

On invoque aussi les nouvelles technologies de l’information et de la communication comme facteur d’unification alors qu’elles sont tout autant facteur de diversification. A ce sujet, François Pignet souligne qu’il existe déjà “sur Internet des moteurs de recherche qui offre une option de traduction automatique…[Certes,] elle est rudimentaire mais elle fonctionne”. Pignet signale encore : qu’un “laboratoire offre sur Internet un service de synthèse de paroles”. Grâce à la conjonction de la traduction automatique et de la synthèse de paroles, il voit déjà réalisé, sur Internet, le mythe de la Pentecôte. “Chacun parlera dans sa propre langue et sera compris instantanément par un interlocuteur étranger dans la langue de celui-ci”. Il en conclut : “qu’une avancée apparemment purement technique peut entraîner des bouleversements culturels, et dans un sens plus égalitaire puisqu’elle ferait tomber la domination d’une langue sur les autres”. Il en va a fortiori des sociétés comme des langues, elles ne sauraient se diriger à partir et vers un unique modèle organisationnel. Il n’y a pas à chercher avec Fukuyama si l’on peut trouver actuellement un modèle opposable au modèle américain. Même s’ils ne sont pas au premier plan, d’autres modèles sont à l’oeuvre.

Bibliographie

Carroll R., Américains et français au quotidien, Seuil, Paris, 1987
Faure G-0., Mermet L, Touzard H., Dupont Ch., La négociation. internationale, Nathan, Paris, 1998.
Fukuyama F. La fin de l’histoire et le dernier homme, Champs, Flammarion, 1992.
La confiance et la puissance, Plon, 1997.
Retour sur la fin de l’histoire, Le Monde des Débats, 07-08.1999.
Hall E.T.& Hall Reed Mildred, Guide du comportement dans les affaires internationales, Seuil, 1991.
Lipiansky E-M., & Picard D., L’Ecole de Palo-Alto, Retz, 2000
Pignet F., Réponse à Wolton, Le Monde des Débats, août 1999, p.14-15.
Usunier J-C., Commerce entre cultures, P.U.F., Paris, 1992.
Wylie L., Les Français, Harvard University, 1972.
« Communication with The French », The French Review, mai 1985

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