10e émission : Des acculturations à l’interculturation

Les grandes orientations culturelles
Cours de formation à l’interculturel

Encyclopédie sonore des Universités, Université de PARIS X - Nanterre

I. Les problématiques (suite et fin)
Mondialisations et mutations dans la pratique et la pensée des cultures

10e émission : Des acculturations à l’interculturation

Les études ethnologiques et anthropologiques ont mis longtemps à se constituer et l’ont fait de différentes façons. Elles ont été considérablement influencées par l’expansion de la civilisation chrétienne occidentale qui minimisait les civilisations et les cultures des peuples dominés. Dans cette optique, la notion d’acculturation ne pouvait guère se faire jour puisque la place était déjà prise par la notion active de civilisation. C’était les Occidentaux qui cherchaient à christianiser et à civiliser.

 

La notion d’acculturation n’apparaît qu’à partir du moment où – du fait même de l’expansion occidentale – certaines populations membres d’autres cultures se trouvent immergées au sein des sociétés occidentales.

 

On considère généralement l’anthropologue américain G. W. Powell comme “l’inventeur”, dès 1880, de la notion d’acculturation. Il l’emploie justement pour désigner les transformations culturelles des immigrants dans la société américaine. Mais la notion est en quelque sorte réinventée par un autre anthropologue américain, M.J. Herskovits, au moment où, en 1928, contrairement à ses collègues qui conduisaient tous des études sur les Indiens, il entreprend d’analyser les populations noires descendant des esclaves africains.

 

En 1936, M.J. Herskovits, R. Redfield et R. Linton présentent leur “Mémorandum pour l’étude de l’acculturation” avec la volonté de donner à la notion un statut scientifique. L’intérêt de l’ouvrage est réel, cependant on y trouve une définition de l’acculturation qui reflète une fausse symétrie. Elle est qualifiée:

d’ensemble de phénomènes résultant d’un contact continu et direct entre groupes d’individus de culture différente et entraînant des changements dans les modèles culturels initiaux de l’un ou des deux groupes.

 

Une définition aussi ouverte peut faire croire que les groupes en contact sont fréquemment à égalité. Or, les uns sont dans leur société d’appartenance ancestrale, les autres ont été transplantés autrefois ou viennent d’immigrer. La définition sous-entend une symétrie qui n’existe pas: dans nos sociétés, les relations de domination sont fréquentes; les relations d’égalité plus rares [1] .

La notion d’acculturation, dans sa généralité, est bien en peine de rendre compte de la diversité des situations et de la complexité des processus. R. Bastide l’avait bien compris en cherchant à perfectionner quand même cette notion d’acculturation. Il est d’abord soucieux de préciser le secteur sur lequel porte l’acculturation. Étudiant les noirs brésiliens, il pose le principe de “coupure”. Les Afro-Brésiliens évitent les contradictions entre leur acculturation professionnelle et leur culture religieuse antérieure. Ils le font en les séparant. S’ils s’avisaient de vouloir harmoniser un certain irrationalisme religieux et un certain rationalisme économique assez étroit, ils échoueraient. Mais pour nombre de leurs partenaires brésiliens, cette “coupure” non analysée, non comprise, se traduit par le stéréotype de la duplicité des Afro-Brésiliens. Sans doute, ceux-ci jouent-ils sur deux tableaux! dit Bastide. Mais c’est qu’il y a réellement pour eux deux tableaux. C’est ainsi qu’ils échappent au “double lien” (double bind) qui les conduirait à nécessairement marginaliser une partie d’eux-mêmes: marginalisation religieuse s’ils référent leur religion aux principes économiques; marginalisation professionnelle s’ils réfèrent leur profession à leurs convictions religieuses [2].

 

R. Bastide développe ainsi un courant d’études visant à restituer plus scientifiquement l’originalité des civilisations et des cultures non occidentales. Pour cela, il veut rendre plus opératoire cette notion d’acculturation.

  • D’abord, il la situe en fonction du rapport de domination. Trois possibilités: elle est spontanée; elle est le fruit d’une contrainte momentanée ou elle est systématiquement planifiée.
  • Ensuite, il la situe en fonction de l’écart plus ou moins grand des cultures en contact.
  • Enfin, il tient compte de leurs orientations vers plus d’ouverture ou de fermeture. Il précise ainsi la diversité des situations d’acculturation [3].

Dans les oppositions et dans les fermetures entre sociétés l’ouverture n’est totalement exclue qu’aux extrêmes absolus des ethnocides et des génocides. De même, dans les ouvertures, une part de fermeture reste à l’oeuvre. On rencontre ici le paradoxe de l’homogénéisation. Plus l’ouverture à l’autre est grande, plus je peux être influencé par lui et lui ressembler. Notre ouverture totale à l’altérité entraînerait notre submersion voire notre suppression. Il n’y aurait plus d’altérité puisque nous serions devenus “comme elle”. D’où la volonté chez nombre de personnes, de groupes, d’organisations et de sociétés de maintenir des séparations, voire des ségrégations. Mais ce paradoxe incomplet est généralement le fruit de la peur.

 

Pour retrouver le paradoxe dans sa dynamique étendue et profonde, il faut voir que l’homogénéisation redoutée est toujours partielle et même si elle était plus étendue elle ne représenterait qu’un moment de l’adaptation, celui qui est caractérisé par le primat de l’accommodation à l’autre. Dans la suite, cette altération internalisée sera retraitée à partir de nous et de notre culture antérieure qui est aussi encore là. Dans cette situation de dissociation relative, nous allons assimiler le récent changement selon notre propre hétérogénéité, notre spécificité. La pleine conscience de cette complexité évolutive a d’ailleurs été clairement mise en lumière, à propos de sa culture, par l’auteur nationaliste japonais Shintaro Ishihara dans son ouvrage” Le Japon sans complexe”.

 

Généralement, le résultat n’est ni le maintien de notre hétérogénéité de départ ni une arrivée d’homogénéisation avec l’autre. Le plus souvent, il est le fruit du double processus d’accommodation et d’assimilation entre nous-même et l’environnement naturel ou humain. Il y a une suite de transformations réciproques au cours desquelles nous devenons partiellement l’environnement et l’environnement devient partiellement nous, hors de nous (humanisation de la nature et de l’étranger) et en nous-même (modélisation scientifique ou esthétique de la nature et de l’étranger).

 

La logique adaptative complémentariste devrait nous garder des polarisations erronées telles que celles qui consistent à croire que l’autre va totalement nous assimiler ou que c’est nous qui allons totalement l’assimiler. Ouverture/ fermeture, accommodation/ assimilation, homogénéisation/ hétérogénéïsation sont des polarisations modélisées d’ajustement adaptatif. Fruits de constructions élaborées à partir d’échecs nombreux et répétés, elles désignent des orientations opposées qu’il nous faut conjuguer dans notre expérience: le comment dépend du réel et de nous.

 

A partir de là, on pourra mieux éclairer les biais idéologiques pervertissant les notions d’assimilation et d’intégration. Dans la mesure où assimiler l’autre, c’est le ramener entièrement à nous, on a voulu proposer le concept jugé plus ouvert d’intégration. Les modifications importantes ne doivent pas être d’un seul côté car là, on est encore dans l’assimilation. Mais une véritable réciprocité suppose une intégration particulièrement novatrice et englobante, créatrice d’une nouvelle réalité mixte. C’est rarement le cas entre deux cultures de deux pays différents.

 

Nous verrons ci-après que certaines stratégies politiques peuvent conduire à des interculturations importantes. Plusieurs fois dans l’histoire, les conquérants ont imposé aux conquis nombre de caractéristiques de leur culture mais leur conquête ne s’est confirmée que, lorsqu’à leur tour, ils ont accepté nombre de caractéristiques des conquis. Les Romains conquérants de la Grèce se sont largement hellénisés. Les Mandchous conquérants de la Chine se sont largement sinisés.

 

On connaît, dans le domaine religieux, l’importance des syncrétismes. Le shintô, religion indigène du Japon s’est incorporée un grand nombre de données appartenant au bouddhisme, au taoïsme, au confucianisme. Toutes ces variations ont entraîné la constitution d’un millier de sectes différentes au Japon.

 

Les psychosociologues américains toujours soucieux de vérifications expérimentales ont montré, en particulier Sherif, que des groupes d’enfants conduits artificiellement à se juger différents au point même d’en devenir hostiles pouvaient quand même être ensuite intégrés dans une oeuvre de coopération: à la condition qu’elle soit fondée sur des objectifs particulièrement élevés. C’était là comme une sorte de transcendance qui parvenait à les réunir au-delà de leurs nouvelles identités ressenties comme opposées (7).

 

Cette dynamique d’ouverture et de fermeture, d’homogénéisation et hétérogénéïsation s’applique aux personnes et aux groupes comme aux organisations, aux régions et aux sociétés. De ce fait, on pourra traiter ensemble – même si on les distingue – les ouvertures intra et intersociétales. A l’intérieur d’une même société, séparations et frontières existent aussi entre populations, régions et secteurs d’activités mais les occasions de transferts culturels, collages, greffes ou crases ne manquent pas: ce sont les mariages ou les activités des artistes utilisant plusieurs produits culturels hors de leur site d’origine. Les efforts d’unification nationale sont aussi d’importants facteurs de recomposition culturelle.

 

Aujourd’hui, on assiste à une certaine unification du monde en raison du développement des communications. Ce ne sont plus seulement les transferts intrasociétaux mais aussi les transferts intersociétaux qui se multiplient. Le tourisme diffuse vêtements et goûts alimentaires divers. Les domaines scientifiques, économiques, techniques deviennent en partie les mêmes et dans une certaine mesure aussi les univers médiatiques: des films, des chansons, des jeux vidéo. On craint là aussi une homogénéisation culturelle mondiale: jeans, Coca-Cola, expansion de l’anglais, pratique des réseaux informatiques, etc… Le problème est en réalité mal posé. Il n’y a pas à contester les orientations homogénéisantes. Mais les orientations hétérogénéïsantes du passé sont encore plus nombreuses et toujours vivaces. Que l’on songe à la Chine, à l’Inde aux mille langues.

 

De plus, nous l’avons expliqué, l’hétérogénéïsation est toujours à l’oeuvre et se maintiendra demain. Une langue anglaise qui se généraliserait cesserait d’être la langue anglaise originelle et commencerait à engendrer des langues différentes. Autrement dit, homogénéisation, hétérogénéïsation sont deux tendances antagonistes. Quand on voit l’une se développer, on peut penser que l’autre va disparaître alors qu’elle ne fait que se potentialiser à travers des conditions moins visibles dans l’instant.

Le travail de Georges Devereux a mis en évidence le fait que nombre de modifications voire d’inventions culturelles ne sont pas simplement le produit d’emprunts à l’autre culture mais tout autant les fruits des oppositions et résistances. Pour un pays, ses acteurs et sa culture, refuser activement la culture d’un autre pays peut, en fin de compte, laisser plus de traces que dans le cas d’une attitude de réception passive.

 

Devereux nous introduit à plusieurs notions clefs pour une compréhension de la mondialisation. L’interculturation est première : c’est à partir d’elle que les cultures se produisent ensemble alors même qu’elles s’isolent ou se combattent. Dans ce processus, il y a toujours des rapports de domination mais cela ne signifie pas, comme on le pense naïvement, que les cultures, hier différentes, vont devenir semblables demain. On est dans un processus antagoniste qui entraîne les cultures à devenir en même temps homogènes et hétérogènes. Il faut être en mesure de définir ce qui circule entre les cultures et peut même, à un moment, s’installer chez toutes.
L’interculturalité entraîne bien une intérité qui risque d’être déniée. Les oppositions stratégiques se poursuivent et rendent impossible d’avouer et souvent même de voir ce qui nous vient de ceux avec lesquels nous sommes en conflit.

 

Hier, le religieux pouvait parvenir à être l’expression acceptée de cette intérité.

 

Aujourd’hui, la référence intéritaire semble bien être les technologies qui deviennent communes à partir de pays d’origine souvent différents.

 

Il faut être aussi en mesure de comprendre ce que chaque pays continue à produire comme culture spécifique, reprenant, modifiant, inventant au besoin sa singularité profonde.
L’acculturation antagoniste de Devereux est née en même temps que la théorie de Piaget qui pose clairement l’antagonisme adaptatif entre perspectives à la fois conjointes et opposées : celle de l’accommodation quand le sujet se soumet à l’influence des structures des objets externes, celle de l’assimilation quand il essaye à l’inverse de soumettre les objets à ses structures propres.

 

Dans cet échange, sans cesse interactif et mobile, l’intérité est difficile à saisir. Structures et contenus “entre” vont se constituer comme un mixte de contraintes et d’appropriations. Cette intérité va plus ou moins travailler les cultures antérieures et les transformer. On a dénoncé, par exemple, l’imitation des Japonais alors qu‘eux-mêmes ont mis en évidence à quel point sur cette base ils étaient inventeurs (8).

 

Grâce à l’oeuvre de Devereux, indépendamment des mots employés, on est passé de l’acculturation à l’interculturation.

 

Celle-ci pose que les relations sont souvent antagonistes et ne se ramènent pas à la seule influence assimilatrice des dominants sur les dominés. Il faut cependant se rendre compte de l’hétérochronie des sociétés : elles ne sont pas dans les mêmes développements historiques. D’où un choc quand elles se rencontrent sur leurs bases culturelles spécifiques. Le processus d’interculturation peut être pacifique mais il est souvent violent.

 

La perspective simplificatrice de l’évolutionnisme qui déclare certaines sociétés en retard et d’autres en avance est très insuffisante. En réalité, les sociétés dites en avance ont des atouts nouveaux mais pour les acquérir elles ont souvent dû abandonner des atouts anciens que conservent justement les sociétés prétendues en retard.

 

Une analyse prospective de l’interculturation doit mettre en évidence la dynamique de ces différents atouts.

 

Il lui faut découvrir comment les atouts nouveaux travaillent les sociétés qui ne les ont pas; et comment les anciens atouts travaillent toujours dans les sociétés qui sont en train de les perdre. Les sociétés sont sans cesse prises dans un double mouvement de ressemblance et de différenciation. Chacune y cherche la synthèse qui la rend unique, singulière, universelle dans ses particularités.

Un type d’interculturation complexe à la fois intra- et intersociétal s’est manifesté à plusieurs reprises dans l’histoire sur plus d’un millénaire. Ce type d’interculturation engendre, à un moment donné de son évolution, des phénomènes pour lesquels il nous faudrait des termes appropriés à la spécificité des variations effectives: court-circuit, collage, greffe, crase interculturels. Une religion, venue d’ailleurs mais qui a de plus en plus progressé dans la conquête des populations autochtones, se voit reconnue comme religion officielle de cette société par le représentant du pouvoir suprême, prince, roi ou empereur.

 

Citons, parmi d’autres, quatre exemples, historiquement bien différents.

  1. Açoka, de la dynastie des Maurya de l’Inde du Nord, le premier empereur à réaliser une large unité de l’Inde se convertit au bouddhisme, en 257 av. J.-C., et le diffusa tout en restant tolérant à l’égard des autres traditions, en particulier brahmaniques [9].
  2. L’Empereur Constantin rétablit l’unité de l’empire romain et opta pour le christianisme. Celui-ci, de ce fait, influença la législation mais l’Église dut accepter l’intervention de l’État [10].
  3. Clovis, roi des Francs se convertit au christianisme en 496. Cette religion est celle des autochtones et il est, lui, le conquérant qui vient de l’étranger. Grâce à cette conversion, il va pouvoir bénéficier de l’administration locale tenue par les évêques de l’Église catholique (11).
  4. Le prince de Kiev, Vladimir 1er Sviatoslavitch, doté de 80 concubines et meurtrier de son frère, se convertit au christianisme byzantin, en 988, sur la base d’une entente avec l’empereur Basile II. Il sera par la suite sanctifié comme fondateur de la Sainte Russie [12].

 

Dans tous ces exemples, il y a une interculturation complexe: intrasociétale (constitution d’une unité sociétale) et intersociétale (partage d’influences avec les sociétés communautaires ou royales-impériales proches. Elle est intersectorielle représentant le plus souvent une alliance politico-religieuse. Elle est emblématique, fondatrice de la nouvelle culture d’un pays: “l’Empire chrétien d’Orient”, la France catholique “fille aînée de l’Église”, “La Sainte Russie orthodoxe”.

Des oppositions sont toujours à l’oeuvre à l’intérieur d’une même société nationale. Ainsi actuellement, dans les pays les plus développés dits du “Centre”, des produits de “communion-consommation” de plus en plus raffinés déterminent une élite dont l’une des marques de distinction est un certain cosmopolitisme nomade. Le pouvoir de cette élite est déterminé par un contrôle en temps réel des informations nécessaires à la maîtrise de certains devenirs sociétaux et sociaux. Par exemple à travers l’informatisation des sources de savoirs concernant les évolutions économiques et monétaires. Cette élite est presque déjà en voie d’extra-territorialité (bateaux au large, avions personnels en vol, etc..). En attendant de devenir peut-être extraterrestre (satellites).

 

Cette communion-consommation est censée, du moins à son niveau minimal, devoir être assurée au plus grand nombre. D’où des opérations humanitaires visant à prouver, comme en Somalie, que c’est possible. En réalité, on voit se maintenir, se développer ou se constituer toute une série de traînes autodestructrices: famines, épidémies, accidents de la route, suicides, drogues, délinquances violentes, folies sectaires, révoltes à l’intérieur des ghettos, guerres civiles et guerres externes, partiellement déjà génocidaires…

 

En effet, lorsque le réglage de l’ouverture et de la fermeture interculturelles n’est plus possible, à l’intérieur d’un même pays, on peut avoir une guerre civile et ce pays peut exploser ou imploser. Les États-Unis ont connu leur guerre de Sécession. Au vingtième siècle, de nombreux pays se sont ainsi morcelés: le Pakistan a du laisser naître le Bangladesh, et l’Éthiopie, l’Érythrée. Mais la Yougoslavie est le cas actuellement le plus connu d’effondrement d’une nation. La Fédération de Russie n’a pu maintenir l’unité de tous les États qui composaient l’ex-U.R.S.S. Les Tchèques et les Slovaques se sont aussi séparés. Le Liban, hier exemple de multiculturalisme pacifique, et de ce fait nommé “Suisse du Moyen-Orient”, a connu presque deux décennies de guerre et son unité maintenue reste très fragile. L’Afrique du Sud, après des années d’apartheid et de violences extrêmes, a retrouvé un équilibre mais le conservera-t-elle maintenant que le temps affaiblit la portée des symboles unificateurs que furent De Klerk et Mandela, prix Nobel de la Paix ?

 

Mais les oppositions sont tout aussi vives au plan international. Ce n’est pas d’aujourd’hui. L’expansion coloniale européenne s’est accompagnée de violences extrêmes : pour les Africains soumis à la traite négrière, pour les Indiens des deux Amériques dont les civilisations ont été anéanties et les populations chassées de leurs terres, pour les Asiatiques soumis de force à une occupation totale ou partielle et à des “traités inégaux”. L’ethnologue Robert Jaulin a, pour rendre compte de tels phénomènes, forgé les notions de décivilisation et d’ethnocide (13). Conjointement Serge Latouche a proposé le concept d’occidentalisation du monde en le faisant pour une part coïncider avec une déculturation des autres sociétés. Nous venons de voir ci-dessus que, dans une certaine mesure, l’occidentalisation de l’Occident lui-même s’accompagnait d’une tragique déculturation pour ses propres populations minoritaires (14).

 

Les mondialisations en cours montrent que les sociétés et leurs cultures sont dans des évolutions différentes en raison des différences de leurs situations actuelles et de leurs parcours historiques antérieurs. Si les sociétés sont désormais plus présentes les unes aux autres qu’elles ne l’ont jamais été, les humains n’ont pas encore acquis les conceptions permettant de contribuer à leur coexistence au coeur de ces décalages évolutifs. Cette coexistence risque donc de comporter également des conflits et même des destructions et
des meurtres en chaîne. Hier, le génocide arménien puis pendant la seconde guerre mondiale le génocide nazi des Juifs ont marqué le vingtième siècle. Un siècle qui s’est poursuivi avec la guerre civile libanaise, les purifications ethniques des Balkans, le génocide rwandais. Ainsi la conjonction enchevêtrée des hétérochronies culturelles et des stratégies momentanées peut conduire jusqu’au génocide. Pour paraphraser Paul Valéry, au son de notre actualité tragique:

Nous autres civilisations savons maintenant que nous sommes criminelles”.

Divers travaux ont bien montré que les valeurs fondamentales des sociétés et des personnes demeuraient fortement contradictoires. Les exemples concernent tous les domaines. Ne rappelons ici que deux exemples: – celui de l’Imam Khomeiny condamnant le romancier anglais Salman Rushdie pour le passage de son roman “Les versets sataniques” jugé sacrilège à l’égard de l’Islam; – celui du désaccord quand au traitement de la forêt amazonienne.

 

Les nombreuses oppositions qui continuent à se manifester entraînent toujours aujourd’hui le recours, de part et d’autre, à des violences extrêmes au point que l’Américain Samuel Huntington a même pu aller jusqu’à nous annoncer “la guerre des civilisations” (15).

Bibliographie

1) HERSKOVITS M.J., Les bases de l’anthropologie culturelle, Paris, Payot, 1952.

2) BASTIDE Roger, Le Proche et le Lointain, Cujas, Paris, 1970.

3) BASTIDE Roger, Anthropologie appliquée, PBP, Payot, Paris, 1971.

4) DEVEREUX G., Ethnopsychanalyse complémentariste, Flammarion, Paris, 1972.

5) “Irréductibles Cunas”, France 3, 29.08.1997).

6) IVANOFF J.,  Article “Moken”, in “Conceptualisation des sociétés traditionnelles, p.3144 à 3147:  Les notions philosophiques, tome II, Paris, Puf, 1990.

7) SHERIF M., Des tensions intergroupes aux conflits internationaux, trad.fr., Paris, E.S.F., 1971,.

8) ISHIHARA Shintaro, The Japan That Can Say No, Simon & Chuster, N.Y., 1991; tr.fr., Le Japon sans complexe, Paris, Dunod, 1991.

9) MOURRE M., article “Açoka” , p. 33, in Dictionnaire encyclopédique d’Histoire,      Bordas,1978.

10) MOURRE M., article “Constantin 1er Le Grand, p.1148, in Dict.op. cit.

11) MOURRE Michel, article “Clovis”, p. 999, in Dictionnaire, op. cit.

12) MOURRE Michel, article “Vladimir 1er Sviatoslavitch,” , p. 4742,in Dictionnaire, op. cit.

13) JAULIN Robert, La paix blanche, introduction à l’ethnocide, Seuil, 1970.

14) LATOUCHE Serge, L’occidentalisation du monde, La Découverte, 1986.

La Planète des naufragés, essai sur l’après-développement, La Découverte, 1991.

15) HUNTINGTON S., L’affrontement des civilisations in Commentaire, Eté 1994.

HUNTINGTON Samuel, The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order, Simon & Schuster, NY, 1996, 367 p.

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