21e émission. Complexes intra et interculturels et sentiments xénophobes

Les grandes orientations culturelles
Cours de formation à l’interculturel

Encyclopédie sonore des Universités, Université de PARIS X - Nanterre

III. Relations et complexes interculturels du quotidien au mondial

21e émission : Complexes intra et interculturels et sentiments xénophobes

Une culture est un système plus ou moins unifié, diversifié, évolutif. Un tel système s’établit à partir de certains nouages.

Pour mieux comprendre certaines “duretés” ou certaines “souplesses” des cultures, il faut prendre en compte ces nouages, à la fois « donnés et construits ». Ils se sont constitués au cours des genèses historiques à partir des orientations de conduite des acteurs. On peut les nommer complexes intraculturels. Le terme de complexe ne se réfère pas ici au pathologique selon l’acception fréquente héritée de la psychanalyse. Il indique simplement l’existence d’un nouage. Le terme intraculturel souligne que ce nouage s’effectue à l’intérieur d’une culture et contribue à en constituer le système.

 

Le complexe intraculturel peut n’être pas conscient, n’être pas connu des membres de la culture dans laquelle il se manifeste. Le nouage qui le constitue, produit au cours de l’histoire, a été intégré, repris et transmis, il est devenu de l’ordre de l’habitude et de la normalité pour les membres de cette culture. Un complexe intraculturel articule des conduites situées dans différents secteurs et domaines et à différents niveaux. Système partiel, il établit un point de consistance et souvent de résistance à l’intérieur du système général d’une culture. Les complexes intraculturels se constituent principalement à partir de deux processus différents : les renforcements et les compensations.

 

Les renforcements opèrent à partir de transferts de réponses déjà bien sélectionnées tout en les adaptant si nécessaire. Ils parviennent ainsi à étendre, à intensifier l’usage et l’impact d’une orientation culturelle antérieurement plus limitée. Ainsi l’unification politique dans la culture française et, à l’inverse, la diversification politique dans la culture allemande vont se reproduire, par exemple, dans le secteur religieux. D’où l’apparition des protestantismes dans la culture allemande par résistance à l’unification catholique. D’où, dans la culture française, le développement du gallicanisme exclusiviste de Louis XIV avec l’intolérante révocation de l’Edit de Nantes. Dans ce cas, les conduites culturelles et leurs orientations passent ainsi d’un secteur d’activité à l’autre, ici du politique au religieux. C’est donc un renforcement sectoriel.

 

Mais d’autres types de renforcements sont conjointement à l’oeuvre. Par exemple le renforcement dimensionnel. Il a un aspect quantitatif. Il résulte alors de l’extension d’une orientation culturelle à des couches successives de la population d’un pays. C’est dans cette perspective que sont précieux certains travaux du sociologue allemand Norbert Élias. Il montre qu’en France la culture de Cour s’est progressivement et partiellement diffusée de la Noblesse aux classes moyennes puis au peuple.

 

Renforcement sectoriel – c’est-à-dire transfert d’une caractéristique culturelle d’un secteur à l’autre – et renforcement dimensionnel – c’est-à-dire transfert d’une caractéristique culturelle d’une couche sociale à l’autre – peuvent être ensuite associés. Par exemple, la caractéristique d’autorité liée à la majesté du religieux catholique s’est ajoutée au politique dans la Monarchie absolue en France. A partir de là, celle-ci a pris ses distances à l’égard de la Papauté inventant le gallicanisme. Par la suite, la République française accentuera cette politique pour aboutir en 1905 à la séparation de l’Église et de l’État. En même temps, une large part de la population française se constituera un idéal laïc largement critique à l’égard du secteur religieux. C’est ainsi que se constitue le système d’une culture en reliant différents renforcements et, nous allons le voir aussi, différentes compensations.

 

On a en effet une seconde sorte de complexes intraculturels : les compensations. Contrairement à la situation précédente, une culture ne s’y renforce pas; au contraire, elle s’y corrige, s’y pondère, s’y nuance : en allant chercher certaines réponses à l’opposé des réponses habituelles.

Le système d’une culture constitue aussi des points de consistance et de résistance à travers les compensations. Et cela en raison d’un équilibre précieux qu’elles réalisent entre des conduites diversement orientées. Un tel équilibre n’a pas été trouvé facilement mais à travers tâtonnements et échecs. En reconstituer un autre n’est sans doute pas impossible mais il faudrait y être contraint. On préférera souvent maintenir cet équilibre acquis. Voici quelques exemples classiques de compensations. En France, la culture d’opposition (Nobles frondeurs, paysans révoltés, peuple révolutionnaire) rééquilibre un système politique autoritaire et centralisé. Toujours à l’inverse, en Allemagne ou aux Pays-Bas, on a une culture du consensus en partie héritée des sociétés communautaires d’hier. Une telle orientation consensuelle rééquilibre un système politique fait d’une multiplicité de sociétés et d’États susceptibles d’entraîner un véritable morcellement. D’où la compensation d’une formule “fédérale” même si elle a largement varié du Saint-Empire romain germanique à la Confédération germanique.

 

Le système de chaque culture est toujours en tension et en équilibration. Les renforcements et les compensations se constituent à partir de processus différents, les premiers favorisant une orientation vers le même et les secondes une orientation vers l’inverse. Mais cela ne les empêche pas d’être associés.

 

Une compensation une fois obtenue dans un secteur peut se généraliser à d’autres et ainsi se renforcer. Par exemple, la culture du consensus s’est renforcée en passant du secteur politique au secteur économique où elle a engendré la Mitbestimmung entre patronat et syndicats.

Un renforcement comme celui de la diversification politique puis religieuse peut conduire à un déficit de son inverse l’unification et entraîner une recherche compensatoire. Ce fut le cas en “Allemagne” avec la double référence à la Prusse (kleine Lösung) et à l’Autriche (grosse Lösung).

La connaissance des différentes sortes de complexes intraculturels, parfois nommés “standards culturels” dans différentes études américaines ou allemandes constitue un apport précieux pour les coopérations et les communications interculturelles. Généralement, les non-membres d’une culture s’étonnent de l’importance, de l’insistance de certaines conduites dans l’autre culture. Ces conduites leur paraissent excessives, voire intolérantes. Sans le savoir, ils sont en présence de renforcements. Sans aller jusqu’à référer ces conduites à un fondement biologique, ils les réfèrent à une acquisition ancienne consolidée, retransmise par l’éducation et qui, loin de se corriger, s’obstine dans le même sens. Dépourvus des connaissances, par exemple historiques, qui leur montreraient la construction successive de ces renforcements, ils ne peuvent que constater une rigidité, une violence et se demander : “Mais comment peuvent-ils être si souvent et si fortement ainsi !” A partir de ces impressions, de ces sentiments pris comme des constats, les attitudes xénophobes se sentiront légitimées.

 

Dans les situations courantes de coopération et de communication, les partenaires ne sont conscients ni de l’existence des renforcements ni de celle des compensations. Dans ce dernier cas, ils sont seulement sensibles à des conduites qui paraissent contradictoires, ambiguës, qu’ils peuvent même percevoir comme confuses ou hypocrites et manipulatrices. Et là aussi les attitudes xénophobes se sentiront légitimées. Reconnaître les complexes intraculturels, c’est donc se donner des moyens non négligeables de définir et de situer les conduites les plus résistantes à l’intérieur des cultures. Comprendre ces complexes à la fois au plan général de l’adaptation humaine et au plan singulier de l’histoire des sociétés.

C’est cela qui nous donne la possibilité de prévoir où vont se situer les complexes interculturels entre les pays comme entre les personnes. Pour peu que les renforcements des uns et ceux des autres, les compensations des uns et celles des autres se trouvent inversés, les malaises affectifs et cognitifs se développent, la compréhension ne peut pas s’effectuer et les coopérations deviennent impossibles. La répétition de telles expériences négatives, la publicité qu’on leur fait, installent durablement des complexes interculturels qui mobilisent et remobilisent sans cesse les préjugés sur les cultures des autres. Les complexes interculturels se reproduisent ainsi au fil du temps en dépit du changement des personnes et des groupes d’autant plus que le système d’une culture à la fois se maintient et s’adapte.

 

Ainsi le primat d’une orientation vers la diversité (culture allemande) et le primat d’une orientation vers l’unité (culture française) se sont renforcés à travers nombre de secteurs: politique, économique, religieux. Toutefois ces primats sont aussi régulés par certaines compensations : consensus compensant la diversité morcelante ; dissensus pondérant l’unification en partie forcée. Chaque culture a constitué à travers des nouages multiples (renforcements et compensations) un ensemble de complexes intraculturels autour de ses orientations préférentielles. Même si cet ensemble est mis en cause, ici ou là, les nouages sont tels que l’ensemble résiste. Et deux cultures manifestant nombre d’orientations opposées entraînent pour leurs membres en situation interculturelle, de réelles difficultés de compréhension, de communication et de coopération.

Pour remédier aux difficultés interculturelles que nous venons de mentionner – au-delà des bonnes intentions de lutte contre les préjugés – il faut donc se fonder sur deux compréhensions : 1) celle des problématiques humaines générales; 2) celle des histoires singulières des sociétés et des cultures. Nous allons maintenant voir justement comment ce que l’on a généralement nommé le sérieux allemand qui est un type spécifique de sérieux s’est progressivement constitué et renforcé au cours de l’histoire de l’Allemagne. C’est au moins quatre genèses à la fois sectorielles et dimensionnelles qui ont contribué à la production de ce complexe intraculturel par renforcement.

 

1) Genèse sociopolitique. Plusieurs siècles avant l’ère chrétienne mais aussi après, c’est-à-dire plus longtemps qu’ailleurs, il y a eu, dans le nord de l’Europe et dans le nord de l’Allemagne une dominante culturelle communautaire. Le développement d’un opératoire collectif d’ajustement entre les personnes de la communauté dans le but de réussir une tâche pratique difficile occupe dans ce type de culture une place centrale. D’où un premier sérieux, pratique, issu des contraintes de la réalité et de la nécessité de s’y soumettre pour être ensemble plus efficaces.

 

Cette culture communautaire-tribale implique aussi l’existence d’entités politiques plus limitées. Cela entraîne l’intériorisation d’une autorité sociale de proximité caractérisée davantage par un contrôle constant de tous sur tous que par le contrôle ponctuel d’un chef. Ces caractéristiques perdurent
relativement dans la suite de l’histoire allemande en raison du maintien de nombreux pays d’étendue limitée.

 

2) Genèse économico-familiale : travaux d’Emmanuel Todd. Cette seconde genèse va venir renforcer la genèse socio-politique. Dans la structure familiale allemande, l’héritier va vivre sous l’autorité de ses parents jusqu’à leur mort. La continuité de gestion du bien familial à travers les générations va se manifester par la qualité des opérations perfectionnées et transmises. D’où une définition précise des finalités et des modalités des objets, des ressources, des conduites et aussi une nouvelle intériorisation d’une autorité de proximité, régulière et constante. La communication explicite, définissant les techniques et leurs emplois, inscrit le sérieux dans les liens réguliers entre espaces et choses, gestes et mots, pour mieux maintenir et développer la qualité de l’économie fermière.

 

3) Genèse communicationnelle. A côté de cette source élitaire de la communication explicite qui s’inscrit du côté des héritiers, on mettra en évidence une seconde source plus élémentaire. Elle résulte de la situation des non-héritiers qui doivent s’installer ailleurs. Pour y parvenir, ils devront voyager à travers des États allemands nombreux et différenciés : 350 en 1648. En conséquence, ils devront se fabriquer une communication de base la plus explicite possible. Leur but est de se faire comprendre des autochtones de langue et de culture différentes en vue de réussir dans l’essentiel : se faire accepter, travailler, se loger, fonder un foyer.

 

Cet ensemble de données historiques concourent à constituer la culture allemande comme une culture de respect du code de communication, de respect de la rigueur de l’expression, avec pour résultat un possible déficit de fantaisie de l’expression qui cependant pourra se retrouver dans des moments ad hoc. C’est là une des sources du cloisonnement, autre caractéristique forte de cette culture.

 

4) Genèse religieuse. Ces genèses politiques, familiales, communicationnelles vont se généraliser à partir des mutations religieuses. Les protestantismes vont étendre les “sérieux” antérieurs aux activités économiques. Elles étaient jusqu’ici dévalorisées dans le catholicisme. Pour les nouvelles religions, les activités qu’elles soient religieuses, politiques, économiques, méritent la même estime si elles sont effectuées sous le regard de Dieu. Renforcement sectoriel et par là dimensionnel du sérieux avec sa généralisation sacrée à toutes les activités humaines. Plus encore a-t-on dit dans le calvinisme, où Dieu connaît déjà mon salut ou ma damnation. Dans l’incertitude, ai-je d’autre moyen d’apaiser mon angoisse que de me conformer aux prescriptions divines, rigoureusement, tout le temps et dans tous les domaines ?

 

5) On comprend mieux ainsi le renforcement : une conduite culturelle est née et s’est développée de différentes façons dans plusieurs secteurs. Elle s’en est renforcée, fortifiée et apparaît maintenant comme prégnante, intense, fréquente. Dans la relation interculturelle, elle paraît excessive, elle inquiète
celui qui – du fait de son appartenance à une autre culture – trouve plus normal de ne pas ressentir les choses ainsi.

Attention, les complexes intraculturels ne doivent pas être constitués en standards. Il n’y a pas pour les acteurs de déterminisme à strictement parler. Le sérieux caractéristique de la culture allemande est un renforcement de tendances entrelacées. Cela lui confère une réelle résistance mais il est cependant susceptible de variations importantes individuelles et collectives en fonction des situations et des stratégies. Ce sérieux peut s’affaiblir, se renforcer à nouveau mais non disparaître car il est lié à trop de données. Nous ne sommes pas dans un processus mécanique et automatique. Si l’une ou l’autre dimension du sérieux allemand s’affaiblit, cela peut engendrer des fluctuations, des transformations de ce sérieux non une disparition.

Bref un complexe intraculturel n’est pas un code qui s’applique c’est une réponse vivante que tous les acteurs contribuent à maintenir, à réduire, à transformer. Or, justement, dans une demi-page de “Die Welt”, le 28 juillet 1995, le consultant japonais Minoru Tominaga posait un diagnostic sévère concernant l’état du sérieux à l’allemande. Il écrit “les Allemands se contentent de récolter le fruit du travail des générations précédentes. Les choses ne pourraient s’améliorer que s’ils cessaient d’avoir peur du travail collectif et du changement”. Claude Chancel résume : “dans les entreprises allemandes, l’accueil de la clientèle et le suivi des dossiers laissent à désirer. On a les plus longs congés en relation aux temps de travail hebdomadaire les plus courts…aux charges salariales et aux salaires les plus élevés pour les champions du monde des congés maladie du vendredi ou du lundi”. Les Japonais avaient été surnommés “les Allemands de l’Asie” mais aujourd’hui “l’organisation du commerce et de la distribution est paralysante…la production manque de flexibilité. Les travailleurs, cadres en tête, ne s’impliquent pas assez dans le processus productif, lequel ne sait pas s’adapter aux besoins de la clientèle”. Claude Chancel conclut : “si cet entretien avec le consultant japonais n’était pas paru en plein été, sa présentation des Allemands – qui contredit des idées reçues – aurait eu, sur l’opinion allemande, l’effet peut-être salutaire d’une douche glacée ”.

Nous avons étudié certaines données historiques pouvant permettre de comprendre les sentiments fréquents selon lesquels la culture allemande – avec toutes les réserves que nous avons déjà faites – peut être caractérisée par un “sérieux” spécifique. Dans les entretiens auxquels nous nous référons, nombre de cadres d’entreprises, d’après leurs expériences, trouvent dans la culture française un complexe intraculturel opposé. Il s’agit d’une fantaisie, d’un esprit critique voire oppositionnel. On en souligne tantôt les inconvénients qui peuvent alors s’opposer au sérieux à l’allemande et tantôt les avantages : prises d’initiative, élans d’innovation, créativité. Là encore, l’éclairage historique peut être judicieusement sollicité. La culture française, avec pourtant certaines orientations égalitaristes des cultures communautaires-tribales, s’est de plus en plus engagée, au cours des siècles, dans une culture royale-impériale.

 

Quatre grandes unifications centralisatrices se sont relayées au cours de l’histoire française : impériale-romaine, catholique, royale et républicaine. Cette insistance millénaire a conduit à la production d’un mode de communication implicite dans la mesure où les Français ont pris l’habitude de références communes à l’intérieur d’un contexte devenant de plus en plus partagé y compris dans ses oppositions mêmes. Ces unifications poursuivies ont entraîné la constitution d’un vaste territoire par rapport à l’étendue duquel l’autorité centralisatrice ne pouvait qu’être trouvée lointaine dans les conditions de déplacement de l’époque. De là, concernant cette autorité, une identification affaiblie ici ou là, d’autant qu’elle s’était souvent imposée avec violence. Le centralisme autoritaire, ressenti comme excessif par les populations, a entraîné la recherche d’une compensation. Celle-ci pouvait être héroïque et, selon les couches sociales et l’ampleur, revêtir différentes formes: jacqueries, frondes, révoltes et révolutions. Mais cette compensation pouvait être aussi simplement critique avec là encore bien des formes différentes : chansons moquant le pouvoir comme les innombrables et célèbres mazarinades, remontrances, pamphlets, caricatures. Ainsi cet esprit critique, oppositionnel, cette propension au dissensus devaient souvent, par crainte des sanctions, se dissimuler, se camoufler, se déguiser, contribuant par là même à stimuler l’imagination. Le côté oppositionnel (perception critique) et le côté inventif (imagination créatrice) ont réalisé un certain nouage au long des siècles.

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Observons maintenant des échanges et des coopérations entre Allemands et Français. Nous pourrons voir comment les uns et les autres, dans la mise en oeuvre de leurs propres complexes intraculturels souvent opposés, vont constituer des complexes interculturels. L’un des principaux porte justement sur l’autorité. Quelles sont les autoperceptions et les interperceptions courantes ? Une majorité de Français se perçoivent comme moins soumis et perçoivent les Allemands comme plus soumis à l’autorité. Une majorité d’Allemands a le sentiment contraire. Pour eux, l’autorité est très marquée en France et beaucoup plus pesante qu’en Allemagne. Pour fonder leur perception, les Français se réfèrent à une image de la culture allemande héritée de la Deuxième Guerre mondiale. Si tragiques qu’aient été ces événements, ils ne peuvent être pris comme unique référence pour comprendre l’autorité dans la culture allemande. Il faut considérer une histoire plus ancienne qui n’efface pas les événements récents mais respecte la complexité et la singularité des évolutions antérieures et postérieures à la Seconde Guerre mondiale. En utilisant les mots hiérarchie et autorité, les Allemands et les Français ne regardent pas dans la même direction et ne parlent pas de la même chose. Les Allemands regardent la réalité des structures hiérarchiques françaises. Mais les Français regardent les possibilités qu’ils ont de s’y opposer et les estiment bien supérieures à celles que les Allemands mettent en oeuvre chez eux. De leur côté, les Allemands ne se sentent pas privés de possibilités d’opposition. Souvent, ils estiment qu’ils en ont même plus. C’est particulièrement vrai par exemple actuellement dans le secteur militaire où les subordonnés peuvent engager des procès contre les chefs qui ont une assurance pour cela. Rien de tel dans l’armée française actuelle.

 

Surtout, ce qui n’est pas bien compris dans cette interperception inversée des Allemands et des Français concernant les problèmes d’autorité, c’est le jeu dialectique propre à chaque culture. Les Allemands ont davantage intériorisé l’autorité. S’ils s’y soumettent, c’est en y adhérant. Ils ont donc le sentiment qu’ils sont tout à fait libres de le faire. Et, grâce à cette intériorisation, les structures d’autorité de la vie quotidienne, publique et privée, s’en trouvent allégées. Par exemple, la distance hiérarchique dans les entreprises est effectivement plus courte en Allemagne. Le poids de cette hiérarchie est également moins lourd. Mais, vue par un Français, cette intériorisation de l’autorité est interprétée comme une adhésion acquise au cours de l’éducation et comme une soumission. La conscience d’être libre et volontaire dont elle s’accompagne n’est ici, aux jugements de bien des Français, qu’une illusion, une preuve supplémentaire de soumission profonde devenue inconsciente. Ainsi, une fois obtenu, le consensus est strictement appliqué mais c’est aussi en relation avec l’orientation explicite de la culture allemande (rigueur et précision) ainsi qu’avec l’orientation plus forte vers la constance et la continuité. Nombre de Français ont alors l’impression qu’il y a chez les Allemands comme un abandon à une autorité quasi-instituée.

 

Pour une majorité d’Allemands, la culture française peut être caractérisée comme cumulant deux erreurs fondamentales : l’autorité est en excès et est relativement inefficace. Les Français n’ont pas assez le respect des institutions et des normes. Ils restent toujours un peu flottants dans leurs engagements. Ils ne les précisent pas suffisamment et se réservent ainsi le droit d’en changer.

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En partant des remarques précédentes, on pourrait croire que la compensation – complexe intraculturel inverse du renforcement – serait propice à l’évitement de la xénophobie. Ne montre-t-elle pas une culture qui se corrige ou du moins se rééquilibre d’elle-même ? En réalité, la xénophobie va trouver là une nouvelle matière. Pour les non membres, la culture des autres leur apparaît dans ce cas comme contradictoire. Elle a l’air d’aller dans un sens, par exemple: le non autoritaire; mais aussi dans l’autre sens : l’autoritaire. Elle apparaîtra incohérente ou hypocrite. Parvenus à ce stade, les interlocuteurs risquent de se retrouver dans l’impasse des complexes interculturels. Leur sentiment normal et leur fierté identitaire les conduiront à voir essentiellement les inconvénients des conduites des autres et les avantages des leurs. Si les membres des deux cultures procédaient en toute franchise à un échange, ils découvriraient leur réciprocité d’interprétation négative. Mais les recherches de compréhension restent partielles et confuses, subjectives et partiales. Les complexes interculturels empêchent ainsi la compréhension et sont largement à l’origine des hostilités maintenues – et même quasi-instituées – entre membres de culture différente. Seule une recherche explicative approfondie conjuguant l’étude des problématiques humaines générales et celle des genèses historiques peut constituer le terrain d’une compréhension partagée.

 

Ce niveau d’exigence est indispensable d’abord pour sortir l’interperception de l’opposition des fiertés identitaires étroitement comprises. Il l’est ensuite, pour que l’interperception puisse être prise en charge par l’échange compréhensif seul apte à fonder – affectivement et cognitivement – de véritables coopérations interculturelles.

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Bibliographie

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TODD E., La diversité du monde, Seuil, 1998.

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