20e émission. Le quotidien des cultures: pratiques, rencontres et gestuelles

Les grandes orientations culturelles
Cours de formation à l’interculturel

Encyclopédie sonore des Universités, Université de PARIS X - Nanterre

III. Relations et complexes interculturels du quotidien au mondial

20e émission : Le quotidien des cultures - pratiques, rencontres et gestuelles

Notre première partie s’intéressait aux problématiques posées par les cultures et par leur étude. Notre seconde partie a traité des différences de conduite selon les cultures dans les principaux domaines. Pourquoi une troisième partie ? – Parce qu’il reste une perspective incontournable : quelles que soient les avancées de la connaissance dans le domaine des cultures, on ne peut pas penser que les échanges, internationaux et interpersonnels, pourraient devenir un jour sans problèmes. Nous allons voir pourquoi en étudiant trois grandes sortes de situations.

 

On a d’abord les situations de l’expérience quotidienne avec les cultures alimentaires, vestimentaires et les civilités quasi rituelles. Appuyée sur une quotidienneté naturellement répétitive, la culture y devient constante, force de l’habitude sans cesse reprise, seconde nature. Comment pourrais-je, par exemple, me mettre à manger ce que je ne mange jamais ? Et quel intérêt, étant donné que nous vivons dans des univers géographiques qui déterminent d’eux-mêmes l’importance de certains aliments ? Dans ces domaines, l’habitude culturelle et l’habitude quasi naturelle se confondent presque.

 

On a ensuite des situations en partie déterminées par l’histoire, car en fonction des circonstances géohistoriques, géopolitiques, elle a entraîné des personnes, des groupes, des populations entières dans certaines orientations. Celles-ci ont été sélectionnées, reprises, maintenues, transmises, développées et se sont associées à d’autres pour constituer des complexes culturels. Ces complexes sont souvent ignorés par les membres qui appartiennent à cette culture.Par contre ceux qui lui sont extérieurs les ressentent vivement. Ils trouvent là, dans l’autre culture, de la dureté, de la rigidité quand elle renforce certaines orientations; ou encore une sorte d’hypocrisie quand elle joue en même temps des orientations inverses . Nous en donnerons maints exemples.

 

On a enfin les situations qui, du local au mondial, relèvent des phénomènes de pouvoir. Ceux-ci ne sont pas hors culture car les pouvoirs puisent leurs moyens dans les ressources des cultures. Par ailleurs, en modifiant les cultures, les phénomènes de pouvoirs conduisent à l’invention de ressources culturelles nouvelles. A travers échanges, chocs, conflits, les sociétés, leurs acteurs et leurs cultures entrent dans une grande interculturation parfois tragique où s’engendre l’histoire humaine.

En Occident, quand trois ou quatre personnes se rencontrent, se disent bonjour et se serrent la main, elles évitent de faire se croiser leurs gestes.

Au Japon, ce sont les paires de baguettes que l’on ne doit pas croiser à table. De même, il ne faut pas laisser ses baguettes enfoncées dans le bol de riz, ce serait signe de mort. En ce qui concerne la boisson, on ne se sert pas soi même, on sert son voisin et c’est lui qui vous sert. Il n’est pas question de refuser de boire ce qui vous a été servi. La cérémonie du thé décrite par Christine Condominas est un exemple de culture collective contraignante par son rituel strict : “L’hôte dépose la poudre de thé vert au fond du bol, verse l’eau chaude et bat le mélange avec un blaireau de vergettes de bambou. Une fois le liquide recouvert d’une mousse verte, il l’offre à ses invités qui doivent le recevoir selon les manières. On admire d’abord le bol dont le maître, ou la maîtresse du thé raconte l’histoire. L’invité d’honneur prend le bol et le fait tourner trois fois, dans le sens des aiguilles d’une montre, avec la main droite : la paume de la main gauche sous le bol, la main droite le serrant, il boit alors quelques gorgées tout en faisant des compliments sur la saveur du thé. Pour le rendre, il le tourne encore trois fois avec la main droite, dans le sens contraire des aiguilles d’une montre, le replaçant ainsi sur le tatamis exactement comme il l’avait reçu : puis il essuie avec du papier le bord où il a porté ses lèvres. Et ainsi de suite pour les autres invités”.

 

A l’intérieur de la maison, on ne doit pas être en chaussures, on se déchausse dans l’entrée. Sur des tatamis, on ne marche même pas en chaussons mais pieds nus ou en chaussettes. A l’intérieur des toilettes, on trouvera généralement une paire de chaussons réservée à cet endroit. On laissera donc les siens à l’extérieur : cela indique en même temps que la place est prise. Enfin, une salle de bains japonaise n’est pas une salle de bains française. On se déshabille dans une petite entrée attenante. On entre nu dans la salle de bains avec ce qu’il faut pour se laver soigneusement en dehors de la baignoire. L’eau s’écoule par le carrelage. Une fois propre, c’est seulement pour se détendre que l’on entre dans l’eau de la baignoire qui est constamment maintenue entre 40 et 45° C. On laisse ainsi l’eau propre pour les suivants comme on l’a trouvée soi-même.

Le langage des gestes varie avec les cultures. En Occident, pour se désigner soi-même généralement on porte sa main à sa poitrine. Les Japonais montrent leur visage avec leur index. Pour montrer qu’il pleut, en France on tend le bras droit plus souvent dos de la main vers le ciel. Au Japon, c’est plus souvent la paume. Dans ce pays encore, de nuit, par temps de pluie, deux doigts en l’air ne signifie pas “victoire” mais que vous êtes prêt à payer deux fois le prix de la course si un taxi passe et veut bien s’arrêter. D’ailleurs en Occident, ce signe est un signe de victoire inventé par Churchill. Il suppose que la main soit orientée vers les autres, du côté paume. Dans le sens inverse, le signe est très injurieux dans plusieurs cultures européennes.

 

Certes, les cultures sont importantes pour la détermination des gestes et des signes mais il faut aussi souligner que certains signes, sans doute rares, peuvent être considérés comme quasi universels. Il en va ainsi des signes oui et non qui manifestent accord et désaccord à partir de mouvements de la tête. Pour l’assentiment, on abaisse la tête puis on la relève une ou plusieurs fois avec une accentuation dans la position basse. C’est un peu comme si l’on commençait une révérence. Les aborigènes australiens faisaient ainsi bien avant l’arrivée des blancs. Chose plus étonnante que souligne Desmond Morris, ce signe a “même été observé chez des sourds-muets de naissance et chez des microcéphales incapables de parler”. Bien entendu, cette grande généralité du signe n’en rend pas pour autant l’interprétation facile. On peut, avec Morris et d’autres auteurs, distinguer plusieurs significations du signe. On a le signe simplement phatique : “oui, j’écoute toujours”; le signe d’encouragement : “oui, c’est intéressant”, je vois ce que vous voulez dire”; le signe d’approbation simple : “oui, c’est correct”. Enfin, le signe d’accord : “oui, je le ferai”.

 

Le désaccord s’exprime lui aussi de façon quasi-universelle par une rotation de la tête à l’horizontale, de gauche à droite et de droite à gauche. Ce mouvement est alors très proche du mouvement qu’effectue spontanément le petit enfant pour refuser sa nourriture. Il détourne sa bouche successivement, à droite et à gauche pour ne pas la maintenir face à la nourriture. Par la suite, cela va recouvrir diverses significations voisines. Morris distingue : “je ne sais pas”; “je ne peux pas”; “je ne veux pas”; et donc aussi : “je ne suis pas d’accord”.

 

On a cherché des exceptions à ces façons d’exprimer l’accord et le désaccord. On en a même dans une certaine mesure trouvé. Ainsi, dans certaines parties de la Grèce, de la Bulgarie, de la Yougoslavie, de la Turquie, de l’Iran, du Bengale, on a trouvé pour dire “oui”, un balancement de la tête proche de ce qu’est ailleurs le hochement de tête négatif. Cette donnée fut particulièrement remarquée au XIXe siècle en Bulgarie lors de l’occupation russe. Elle donna lieu à des difficultés de communication importantes. En réalité, le mouvement effectué n’est pas observé soigneusement. Dans la négation, la tête est fixe et pivote horizontalement sur son axe de droite à gauche. Dans le “oui” bulgare, c’est toute la tête qui penche alternativement à droite et à gauche. Cette flexibilité symbolise une attitude conciliante, comme si l’on allait poser sa tête sur une épaule. “La langue bulgare a d’ailleurs des expressions évoquant le sens de ce balancement de tête. On dit “prêter l’oreille à son partenaire”.

 

On signale dans certaines parties de la Turquie et de la Grèce, un “non” “vertical”. Mais là encore, si l’on y regarde mieux, on n’a pas une verticalité complète. Il s’agit d’un simple rejet de la tête en arrière non suivi d’un abaissement. C’est ce dernier mouvement qui est soumission ou acceptation et signifie “oui”. Le rejet de la tête en arrière mime au contraire physiquement un écart pour refuser quelque chose. De nouveau, on constatera que le petit enfant adopte aussi cette attitude pour éloigner sa bouche du sein ou de la nourriture avancée.

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A l’opposé de cette quasi-universalité des “oui” et des “non”, on trouve de nombreux gestes et signes dont les significations changent avec les cultures et produisent des malentendus. L’un des plus remarquables de ces gestes à signification variable, est celui par lequel l’index va rejoindre le pouce en dessinant un zéro. Au Japon, on a simplement une allusion à la pièce de monnaie donc à l’argent. En France, le même geste signifie : “c’est zéro, c’est sans valeur”.

 

Au contraire, pour les Américains, il signifie “C’est OK”, “c’est parfait”. Cette signification se répand désormais en Europe. L’origine du geste vient d’une visée de précision dans la saisie de quelque chose entre le pouce et l’index.

 

On a encore une quatrième signification dans les pays méditerranéens, où ce signe est plutôt une insulte obscène destinée à l’un ou à l’autre sexe, par exemple, en Grèce et en Sardaigne. A Malte, on désigne ainsi l’homosexuel. Cette référence sexuelle du geste est d’ailleurs toujours pratiquée. Elle était déjà présente dans des peintures anciennes ou sous forme d’amulettes ou de sculptures.

 

Enfin en Tunisie, l’index et le pouce sont couplés et les trois autres doigts bien serrés forment un couperet. Le message est très menaçant : “je te tuerai demain car tu ne vaux pas cher”.

 

Autre exemple de signes à messages multiples : celui par lequel l’index tapote l’aile du nez. Son intérêt tient à ce que, de Grande-Bretagne en France et en Italie, sa signification varie selon l’histoire de ces pays. En Grande-Bretagne, cela signifie : “je vous le dis mais soyons malins c’est un secret, on garde ça pour nous !”. Par contre, dans le centre de l’Italie, il signifie “attention, méfions-nous d’eux, ils sont rusés ! ” Un autre geste voisin consiste, toujours avec l’index, à toucher le visage juste sous la paupière en tirant la peau vers le bas, ouvrant ainsi l’oeil. En Grande-Bretagne et en France, ce geste a pour signification dominante : “Je sais que vous voulez m’avoir mais vous n’allez pas me tromper”. Par contre, en Italie, le même geste signifie : “ faîtes attention ! gardez l’oeil ouvert, car on veut vous tromper”. Cette différence des significations entre d’une part Grande-Bretagne et France et, d’autre part, Italie, s’explique par l’histoire : au long des siècles, l’Italie fut régulièrement envahie par les Grecs, les Carthaginois, les Arabes, les Espagnols, les Autrichiens, les Français, les Allemands.

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Si un même geste peut avoir des significations multiples, il existe aussi pour une seule signification des gestes bien différents à travers les cultures. L’une des situations les plus exemplaires est celle des gestes par lesquels un homme exprime son admiration pour une femme. On y retrouvera le doigt qui tire un peu la joue sous l’oeil et qui signifie dans quelques provinces d’Italie et en Amérique du sud : “elle nous éblouit”. Au Brésil, on mime volontiers l’usage de jumelles. En Italie, on joue avec la pointe d’une moustache imaginaire, à la Salvador Dali. Toujours en Amérique du sud, l’homme place volontiers sa main droite sur son coeur. En Sicile, l’homme pince sa propre joue comme s’il le faisait à la femme qu’il voit passer. Parfois cela va plus loin. Sans doute sur un pari entre hommes, on a pu voir au Japon, un Japonais descendre de voiture pour aller pincer le sein d’une femme blonde qui marchait normalement dans la rue.

 

Toujours pour signaler la beauté d’une femme, le geste peut être plus plus complexe. Chez l’Indien d’Amérique du nord, la paume droite mime un miroir pendant que, signe habituel de positivité dans cette culture, le bras gauche est à l’horizontal, paume tournée vers sol.

La structuration des langues tient encore compte de la structuration hiérarchique de la société et de sa structuration en sexes. Toujours en japonais, on s’adresse différemment aux personnes selon qu’elles vous sont supérieures, égales ou inférieures.

 

C. Condominas tente de nous en donner une métaphore dans le cadre de la langue française. Par exemple, on s’adresserait au supérieur à la troisième personne : “Sa Majesté peut-elle recevoir les ambassadeurs”. Pour les égaux, on pourrait employer le “vous” et pour les inférieurs le “tu”. Toutefois cette transposition est sans doute possible dans la mesure où la langue française a été, elle aussi, produite dans le contexte d’une forte culture hiérarchique liée à la royauté. Cela va toutefois plus loin dans la langue japonaise : on se désigne soi-même en fonction du statut de son interlocuteur. On a ainsi quatre degrés : très poli, neutre poli, familier, très familier. Comme le terme varie s’il est employé par un homme ou par une femme, on a en réalité six façons de dire “je”.

 

Restons au Japon. La manière de compter n’y est pas la même. En Occident, nous trouvons normal de compter 1, 2, 3, 4, 5, du pouce à l’auriculaire. Les Japonais partent de l’index qui est 1 et terminent par le pouce qui est 5. Pour compter 10, ils refont la même chose avec la même main.

 

Langues et cultures se sont inventées ensemble en tenant compte plutôt de modalités concrètes que de relations mathématiques abstraites. Christine Condominas souligne que, dans la langue japonaise, compter n’est pas indépendant de ce que l’on compte. Le 1 n’est pas le même selon qu’il s’applique à un homme, à un animal ou à un objet. Demander deux bouteilles ne s’exprimera pas de la même façon que demander un autre verre.

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On sait aussi que les chiffres ont souvent des significations magiques. En Europe et aux États-Unis, on élimine souvent le chiffre 13, qu’il s’agisse de chambres dans les hôtels ou de personnes présentes à une même table. Au Japon, le chiffre 9 n’est guère recommandable car son homonyme “chu” signifie la douleur, la souffrance, la peine. Mais c’est surtout le chiffre 4 que l’on évite car il se prononce “chi” de la même façon que la mort. Sur cette base, on évitera de faire des cadeaux comportant, par exemple, quatre fleurs ou quatre gâteaux. C’est par cinq que l’on compte nombre de choses : les fleurs mais aussi les oeufs. Les Japonais n’emploient pas les dizaines, les douzaines ou les demi-douzaines. Enfin, d’une façon générale, les chiffres impairs sont ressentis comme plus bénéfiques que les chiffres pairs.

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Les couleurs nous réservent aussi bien des surprises. On a raconté la fortune du bleu qui est devenu couleur quasi-sacrée dans le christianisme alors qu’il était autrefois, chez les romains par exemple, une couleur vue plutôt négativement. Dans nombre de pays, la couleur du deuil n’est pas le noir mais le blanc. Ainsi, au Japon, où c’est le cas, il ne faut pas offrir de fleurs blanches. On évitera également d’offrir des plantes en pots, toujours en raison d’une homonymie. Les racines se nomment “netsuki” et ce mot signifie “alitement long”. Le cadeau serait ainsi de mauvaise augure.

 

Dans la quotidienneté, à côté des manières de s’habiller, de se nourrir, celles de communiquer sont tout aussi changeantes : elles oscillent entre des possibilités d’expression soutenue ou réservée. On peut sans doute, pour une part, référer d’abord ces différences aux contextes civilisationnels des grandes formes sociétales.

Ainsi dans les cultures communautaires, lors de la rencontre, on éprouvait fréquemment le besoin de passer par le toucher du corps de l’autre. Ne dit-on pas encore prendre contact, même si cela est devenu symbolique. Dans les marchandages de foire entre paysans, la main de l’acheteur et celle du vendeur se rencontraient en un “tope là” qui avait valeur d’accord respecté. Ainsi le toucher faisait foi.

 

Dans les sociétés et cultures royales-impériales, un apprentissage de la distance à l’autre se met en place. Au sein de l’aristocratie elle-même comme entre elle et le peuple. En même temps, l’expression des émotions fera l’objet d’une éducation conduisant à un art de vivre et même à des rites de politesse rigoureux et précis constituant alors “l’étiquette”.

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Sous cet angle de la réserve et de la spontanéité dans le quotidien des communications, Marc Bosche s’est volontiers penché sur les problématiques interculturelles franco-coréennes (1987). Il précise que pour les Coréens “la timidité est l’objet d’une valorisation sociale”. En relation avec une éducation encore fort empreinte de confucianisme “l’affirmation ostensible de soi n’est jamais perçue comme un signe de qualité humaine, même chez les dirigeants”.

 

A l’inverse, il décrit le Français comme ayant à coeur “de donner une image d’aisance, de sincérité et de force”. Mais quelle est la problématique humaine qui est ici en jeu ? On parle de timidité, mais on pourrait dire plutôt retenue, réserve, discrétion. A l’autre pôle, on peut parler d’assurance, d’affirmation de soi, d’arrogance. Et ces caractéristiques peuvent aller jusqu’au sans gêne, à la muflerie, à la goujaterie. Tout cela est relatif à la fois au sentiment qu’en a celui qui se conduit et aux affects de ceux qui se trouvent là. Aujourd’hui encore des universitaires allemands parlent parfois d’une “Selbst-Darstellung” ou “auto-représentation”, déjà presque “auto-satisfaction”, à propos du style de conférencier de maints universitaires français.

 

Sur la base de ces différences culturelles, les malentendus entre Français et Coréens sont nombreux. Les Français embarrassent les Coréens par l’imposition de leurs propos, tandis que ces derniers agacent les premiers par une réserve qui les rend difficiles à comprendre. Le respect social de l’autre va très loin chez les Coréens. Il concerne même les habits qui doivent n’être pas trop voyants. Pas de costume fantaisie. Pas de chemise ni de cravate de couleur vive. Même des chemises dans les tons pastel seront déplacées. Ici la différence est relativement réduite avec les Français. Mais par contre, l’homme d’affaires français qui vient à son rendez-vous enveloppé des senteurs de son eau de toilette pense indiquer sa bonne éducation. Les Coréens le trouveront parfumé comme une geisha locale. Même les Coréennes ne se parfument pas dans leur vie quotidienne.

 

Certes, dans ces oppositions culturelles, on est en présence d’un réel dilemme. D’une part, il faut s’intégrer avec discrétion; d’autre part, on peut vouloir exister comme personne singulière, et se faire reconnaître des autres. Le jeu entre l’individu et la collectivité est toujours présent. Mais en fonction des situations, des couches sociales et des époques, les cultures inventent des conduites dans lesquelles varie le dosage de la réserve et de l’extériorisation. Par exemple, pour les Coréens, cette extériorisation sera possible dans un contexte socialement approprié, plus ou moins sous le couvert et avec l’excuse d’une alcoolémie. Le bar est ainsi le lieu où les langues se délient et où les personnes se découvrent. Dans la même perspective, les soirées seront comprises comme une occasion d’ouverture plus détendue mais nécessaire. Si les hommes d’affaires français préfèrent garder leur soirée disponible, ils passeront pour indifférents et froids aux yeux de leurs partenaires coréens. A l’inverse, le Français pourra souhaiter se rabattre sur l’occasion d’un bon déjeuner mais, à ce moment de la journée, les Coréens mangent rapidement. On le voit, les deux cultures ne renoncent, ni l’une ni l’autre, aux deux nécessités de la réserve et de l’extériorisation. Pascal, qui n’était pas coréen mais honnête homme du royal XVIIe siècle français, écrivait déjà : “le moi est haïssable”.

 

Il conviendrait ici d’éclairer encore les remarques de M. Bosche, à partir d’une approche historique. Remarquons seulement que l’auteur se réfère fort justement au confucianisme. Or, il s’agit là d’une morale apparue au coeur du courant culturel impérial. La réserve est le signe du respect que l’on met quotidiennement en oeuvre à l’égard de l’Empereur et de toute la hiérarchie administrative qui garantit le bon fonctionnement de la complexe société impériale.

 

La France fut elle aussi un Royaume très hiérarchisé. Mais elle s’est transformée en nation-marchande qui doit vendre. Même le Président de la République et le Premier ministre se transforment en voyageurs de commerce dans le monde. Mais ils le font parfois avec des modalités héritées de leur identification à un pays qui fut successivement celui de “l’universalité de la langue française” comme langue diplomatique internationale et celui de l’“universalité” de la Révolution française et des Droits de l’Homme. En France, l’ostentation s’est transmise de la Monarchie française à la République française et cela non seulement chez les gouvernants mais encore jusqu’aux citoyens.

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Au delà des seuls Coréens et Français soulignons que chaque culture situe la réserve et l’extériorisation dans des moments différents de la temporalité sociale. Qu’il s’agisse de la journée, de la semaine ou de l’année. De même, ce sont des conduites différentes qui vont supporter extériorisation et réserve. L’étonnement est grand chez les occidentaux quand ils entendent les japonais, le plus souvent très réservés, manger la soupe aux nouilles et faire pour y parvenir une aspiration très bruyante. Ils constatent ensuite qu’ils doivent eux mêmes faire ainsi ou renoncer. Étonnement plus grand encore lorsqu’en public, un honorable cadre supérieur japonais très enrhumé, se met à renifler bruyamment. On n’ignore pas cependant que l’usage des mouchoirs est, selon les cultures, jugé propre ou fort sale.

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La réserve à l’égard de ses propres sentiments doit être effective même quand ceux-ci surgissent dans des situations imprévues : par exemple voir un moyen de transport partir devant soi. Dans de telles circonstances, le Japonais sourit. Il importe de comprendre cette culture de la réserve et son sourire de compensation pour ne pas l’interpréter comme une excessive soumission au choses. Si votre hôte japonais sourit quand c’est à vous que cela arrive, il ne faut pas voir cela comme une moquerie.

 

Une autre manifestation de la réserve consiste à ne pas venir à l’improviste chez les autres. Comme Anne Reymond le souligne dans son livre La vie en Grande Bretagne : Do not disturb”, “ne pas déranger”. “La première des choses à faire si vous souhaitez non seulement lier amitié mais surtout conserver vos amis british, c’est de respecter leur vie privée. “On ne passe pas chez eux sans les prévenir, sous peine de perdre parfois jusqu’à leur estime. On téléphone, on prévient, on s’annonce, surtout à Londres. En effet, il faut penser que chacun s’enferme dans son sacro-saint cocon musical ou visuel, et se protège comme il peut de la ville qu’il tient à distance au bout d’un fil téléphonique. A peine la porte fermée sur le monde du travail, bon nombre de Dr Jekyll des affaires se débarrassent en un tour de main de l’uniforme trois pièces rayé sombre pour enfiler pantalon de velours côtelé et chemise sans cravate : “Private, strictly no admittance”, “privé, entrée strictement interdite”.

 

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Bibliographie

Bosche Marc, Le management interculturel, Nathan, 1995

Condominas Christine, Bonjour en Japonais, Éditions Asia Marcus, 1987

Demorgon Jacques, L’interculturation du monde, Anthropos-Economica, 2000.

Ethnologie française, 20/4 oct-dec 1990, Paradoxes de la couleur, Colloque de juin 1988.

Goethe Wolfgang, Zur Farbenlehre, Tübingen, 1810 et Materialen zur Geschichte der Farbenlehre, Munich, 1971 tr.df. Paris, 1973.

Golden Arthur, Geisha, Livre de poche, Lattès, 1999.

Indergand Michel, Bibliographie de la couleur – avec supplément par Michel Fagot -, Société des amis de la bibliothèque Forney et Centre français de la couleur, Paris, 1989.

Mayer Tony, La vie anglaise, Puf, 1962.

Meyerson Ignace, Problèmes de la couleur, Paris, 1957.

Morris Desmond, La clef des gestes, Grasset, Paris, 1978.

Morris Desmond, La magie du corps, Grasset, Paris, 1986.

Pastoureau Michel, Dictionnaire des couleurs de notre temps. Symbolique et société, Bonneton, mai 1999.

Pastoureau Michel, Couleurs, images, symboles. Histoire d’histoire et d’anthropologie, Le léopard d’or, 1989.

Reymond Anne, La vie en Grande Bretagne, Solar, 1999.

Wittgenstein Ludwig, Bemerkungen über die Farben, Francfort 1979, tr.fr. Paris 1983.

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