6e émission : Homogénéisation du monde et cultures nationales

Les grandes orientations culturelles
Cours de formation à l’interculturel

Encyclopédie sonore des Universités, Université de PARIS X - Nanterre

I. Les problématiques
2. Mondialisations et mutations dans la pratique et la pensée des cultures

6e émission : Homogénéisation du monde et cultures nationales

La mondialisation technologique et économique avec ses aspects vivement concurrentiels, les tentatives de concertation commerciale, politique, religieuse, scientifique qui les accompagnent, les rapports de force militaire à l’échelle planétaire, constituent le nouveau cadre des activités et des communications humaines. Ce cadre détermine des relations internationales croissantes dans le commerce, le tourisme, la diplomatie, le sport, etc.

 

Certes, en un sens, de telles relations et de telles rencontres internationales ont toujours eu lieu, sous des formes pacifiques ou guerrières, élitaires ou massives. Mais, maintenant, elles se sont généralisées dans le temps et dans l’espace et, surtout, qualitativement, elles se sont fort diversifiées. Il n’y avait encore jamais eu une telle conjonction du proche et du lointain des acteurs humains, de leurs actions, de leurs stratégies et de leurs cultures.

 

La relativité du proche et du lointain est largement acquise au plan de la pensée et c’est en raison des techniques de déplacement raccourcissant les distances ou de techniques de vision plongeant dans l’infiniment petit ou l’infiniment grand.

 

Mais cette relativité n’a pas encore donné ses fruits dans le domaine des connaissances humaines. Nous n’avons pas produit de méthodes permettant de plus grandes possibilités d’approfondissement ou d’extension au plan des relations des sociétés, des organisations, des groupes et des personnes. Nous sommes de même peu en mesure de faciliter l’évolution affective et cognitive qui permettrait l’abandon de notre point de vue lorsqu’il se révèle erroné.

 

Si les sciences et les techniques ont entraîné des transformations spatiales et temporelles, celles-ci peuvent à leur tour être des stimulants pour les transformations mentales dans les domaines relationnels.
La circulation des personnes, des biens, des services, des informations ne suffit pas mais elle aboutit cependant à trois nouvelles prises de conscience.

  1. Ce qui était considéré comme lointain physiquement dans l’espace et le temps est maintenant rapproché plus que jamais auparavant.
  2. Ce qui était considéré comme proche et comme familier s’est découvert aussi comme étrange. Le lointain nous est ainsi apparu au coeur de nous-même.
  3. Cette relativisation du proche et du lointain devrait nous rendre plus difficile leur substantialisation. Proche et lointain ne sont pas de simples données brutes auxquelles nous ne pouvons rien. Ils sont aussi les produits de nos stratégies et des écarts entre humains qu’elles augmentent ou qu’elles réduisent.

 

En fait, on peut dire que le véritable lointain sera désormais de plus en plus constitué par tout ce que nous ne comprenons pas. A ce titre il se trouve dans le passé, dans le présent et dans le futur d’une manière qui les lie tous les trois: le véritable lointain est cette liaison qui nous échappe. Il serait important de comprendre comment cette liaison peut commencer à nous échapper un peu moins si nous mettons en oeuvre de nouvelles méthodes dans nos études des cultures. Pour fonctionnelles qu’elles soient normalement, les relations internationales sont aussi confrontées aux réalités culturelles. Et cela peut être l’occasion d’un travail nouveau d’exploration et de compréhension mutuelles. Il doit alors s’opposer en partie à l’univers des références propres. Comme on le sait celui-ci est constitué d’habitudes, d’opinions, d’attitudes profondément ancrées dans les cultures nationale, familiale, individuelle. Chez nombre de personnes, le niveau d’une claire conscience de la spécificité de sa culture nationale n’est pas atteint. Il faut souvent pour y parvenir le choc de la rencontre avec des personnes de culture nationale différente.

A l’égard des problèmes interculturels, les opinions émises, les attitudes mises en oeuvre dans les entreprises internationales sont fort diversifiées. Nous passerons en revue sept objections visant à minimiser l’importance des cultures nationales. Il va de soi que si nous les distinguons, nous ne les opposons pas. Plusieurs de ces objections peuvent bien évidemment être associées, selon les situations et selon les personnes. Nous accompagnerons ces données de références puisées dans les entretiens en entreprises conduits par J. Pateau et ses étudiants.

 

1) 1ère objection aux différences culturelles nationales : “La différence est partout” !

 

Cette objection s’accorde à prendre en compte les différences culturelles mais elle pose volontiers que les différences nationales n’ont pas nécessairement le pas sur les autres : régionales, socio-économiques, professionnelles,
générationnelles, etc… Cette objection insiste aussi sur le fait qu’une même personne élabore et produit fréquemment des conduites différentes de ses conduites les plus habituelles. Ainsi, loin de nier les différences, on les multiplie, sans souci de les articuler, de les hiérarchiser. Dans cet océan de différences égales, les différences nationales se trouvent très relativisées, voire même dissoutes. Voici, parmi d’autres, une opinion qui va dans ce sens : “les différences concernent même aussi les cultures professionnelles. Des techniciens, des juristes sont différents. Il y a même une différence entre ceux qui parlent la langue courante et ceux qui parlent la langue littéraire”.

 

2) 2e objection : “Seul compte ce que l’on produit ensemble”.

 

La seconde objection ne nie pas l’existence actuelle de différences nationales. Elle ne les dissout pas dans l’ensemble des autres différences, elle leur promet une disparition à venir. D’ailleurs, on devrait mettre l’accent sur les problèmes semblables que connaissent les hommes d’aujourd’hui et sur les opérations semblables qu’ils mettent en oeuvre pour les résoudre. Voici ce qu’énonce un cadre : “Si c’est une question d’intérêt, que ce soit en France ou en Allemagne, c’est le même partout”. Et, comme le précise un autre, cela n’interdit pas au contraire les saines compétitions: “Il faut être compétitif dans l’ensemble de nos activités. On peut dire “franco-allemand”, on peut dire “Europe”, on peut dire “Monde entier”, c’est la compétition avec l’extérieur en général qui compte”.

 

3) 3e objection : Au-delà des différences nationales, la rationalité est universelle et donc partagée par tous.

 

Cette troisième objection est voisine de la précédente mais elle se donne un fondement absolu et non plus pragmatique. De nombreux cadres expriment cette conviction de plusieurs façons dans nombre de domaines: “Si vous avez des arguments objectifs, rationnels, ils sont rationnels pour un Français, pour un Italien, pour un Américain”. Ou bien: “le franco-allemand, ce n’est pas seulement un problème entre deux pays, c’est par exemple un problème entre une maison mère et une filiale”. Ou encore: “Il y a des décisions qui sont bonnes à prendre, d’autres qui le sont moins. Il faut essayer de convaincre en montrant tous les aspects des choses. Ensuite, chaque personne, quelle qu’elle soit, peut se sentir participante de la décision”. Plus étonnant pour terminer: “Il faut se rapprocher du marché, se rapprocher du client. Si on transpose ça pour la France, c’est exactement la même chose. Le modèle pour l’Allemagne, la décentralisation, s’applique aussi pour la France”.

 

4) 4e objection : Les difficultés peuvent toujours être surmontées par la volonté de clarté et par la franchise.

 

On a de nouveau une orientation universaliste fondée non sur la raison mais sur la bonne volonté qui parvient à surmonter les réactions affectives qui
sont humaines. La transparence et la franchise de l’échange sont à la portée de tous quelle que soit leur culture nationale. Un manager décrit ainsi un moment difficile lors du rachat d’une entreprise: “Il y a eu des réactions de part et d’autre, des mouvements d’humeur; après, il y avait quand même de la méfiance… Il a fallu avoir des explications franches et nettes. C’était plus difficile à cause de la barrière de la langue, mais il n’y avait que ça. Sinon, c’eut été la même chose entre Français seulement.

 

5) 5e objection : La réduction du culturel national au linguistique fonctionnel.

 

La dernière citation faisait déjà état de cette orientation. Il n’y a guère que la barrière de la langue à surmonter. On a là une sorte d’universalisme linguistique. Les solutions sont alors la réciprocité dans l’apprentissage de la langue, de bonnes traductions. Ou encore la maîtrise de l’anglais, véritable “espéranto” du monde des affaires. Cette dernière solution, un cadre l’exprime avec un grand sentiment d’évidence: “On ne peut pas dire que j’ai eu des problèmes avec les Allemands, pas de problème de compréhension, on parle anglais les uns et les autres”.

 

6) 6e objection : L’intérêt de l’entreprise, ses spécificités entraînent un esprit commun, une culture commune, qui permettent d’échapper aux divisions culturelles nationales.

 

Cette objection, tout à fait fondamentale, est extrêmement fréquente. En voici une version: “Si le Français et l’Allemand partagent la même culture, celle de leur entreprise, ils doivent trancher dans la même direction, même s’ils ont des méthodes d’interprétation différentes. Si par exemple, l’entreprise “mère” avait été française au départ, au lieu d’être allemande, je pense que ça n’aurait pas changé grand chose”.

 

7) 7e objection : Le recours aux experts nationaux.

 

Certains ne sont pas de l’avis précédent. Pour eux, les différences culturelles nationales peuvent s’imposer parfois et jouer des tours. Mais dans ce cas, il n’y a qu’à recourir à des experts nationaux”. “Une bonne décision qui doit s’appliquer en France, il faut la prendre pour qu’elle soit bonne en France, pas pour qu’elle soit bonne ici. Il faut donc prendre des gens qui sont des experts en France et les intégrer aux échanges pour qu’ils puissent enrichir la discussion et la décision”.

 

Les sept objections précédemment exposées s’appuient toutes sur une vérité particulière qui n’est pas à rejeter. Mais chacune de ces vérités ne peut fonder qu’une stratégie limitée. Cela tient à ce que ces orientations visent avant tout un traitement pragmatique des différences culturelles nationales. Cela peut se justifier dans nombre de situations en entreprise. Il n’en reste pas moins que ces différences culturelles nationales sont, ainsi, plutôt traitées comme des obstacles à surmonter que comme des ressources à cultiver. Mais les résistances des conduites culturelles nationales dans l’entreprise sont telles que les obstacles subsistent en dépit des divers traitements pragmatiques essayés. C’est même la preuve de l’insuffisance à long terme de ces traitements. Dans ces conditions, bien des personnes continuent à voir dans les différences culturelles nationales des obstacles insurmontables.

Pour elles, les cultures fonctionnent comme des systèmes de programmation des conduites personnelles. La culture est alors une seconde nature presque aussi difficile à défaire que la première et les entreprises internationales devraient en prendre acte sans s’imaginer pouvoir changer cela.

Ce qui empêche souvent de prendre au sérieux les cultures et l’interculturel c’est encore l’idée fréquente que les conduites culturelles sont labiles. Elles sont pensées comme tributaires du passé qui les a engendrées et comme devant tendre nécessairement vers leur affaiblissement et leur disparition. C’est là une idée relativement sommaire. Certaines conduites culturelles d’ordre technique peuvent changer plus rapidement. A l’opposé, des conduites culturelles d’ordre religieux changent aussi mais bien plus lentement.

 

On ne peut traiter sérieusement de l’évolution des cultures sans tenir compte des grands secteurs d’activité concernés, par exemple religieux et technique. Et pas davantage sans tenir compte de la durée antérieure des cultures. Même avec de nombreuses transformations successives leur persistance pendant des décennies, des siècles ou des millénaires est une donnée fondamentale pour traiter de leur futur.

 

Les grands secteurs d’activités, religieux, politique, économique, informationnel, en s’associant diversement au cours de l’histoire ont contribué à produire de grands moments sociétaux: communautaire, royal-impérial, national-marchand, informationnel-mondial. Les cultures et les conduites culturelles ont certes pu se modifier et se transformer à travers ces moments sociétaux. Il n’en demeure pas moins qu’elles gardent une prégnance liée à leur ancienneté d’origine.

 

Mais pour comprendre cette prégnance, il faut se garder de l’assimiler à une trace qui se serait conservée au long des millénaires et des siècles.
Certes une réponse culturelle est toujours faite à une problématique singulière de l’époque. Les sociétés à chefferie, les sociétés à big men, les sociétés royales sont caractérisées par des institutions centrales différentes. Mais toutes ces sociétés doivent résoudre de grandes problématiques générales telles que celles qui opposent ouverture-fermeture, unité-diversité, centralisation-décentralisation, changement-continuité. Les institutions singulières des sociétés se font ainsi écho à travers ces grandes problématiques sociétales communes.

 

Dès lors, la prégnance des cultures et des conduites culturelles ne peut être trouvée à travers les produits culturels successifs et différenciés que dans la mesure où ils sont aussi les témoins d’un processus adaptatif général, poursuivi à travers des circonstances évolutives et des libertés nouvelles des acteurs.

 

Telles sont les raisons fondamentales pour lesquelles nous ne pensons pas qu’une compréhension interculturelle soit possible sans un travail établissant une hiérarchie d’importance dans les références historiques.

 

On commet déjà une première erreur en prétendant par exemple que les différences culturelles entre les personnes, entre les âges, entre les professions, entre les régions sont du même ordre que les différences culturelles d’ordre national. Autant dire tout de suite que le niveau national n’existe pas dans sa spécificité. Il est vrai, cela peut arriver aussi en fonction de l’évolution historique limitée d’une nation. Mais il faut d’abord voir ce qu’il en est réellement à partir de l’histoire. Y a-t-il eu production d’une culture nationale, comment et sur quelle durée ? On ne se rendra compte de cette longue production que si l’on sait découvrir que le moment sociétal national-marchand, s’est lui-même constitué à mesure que se constituaient les sociétés singulières nationales-marchandes. D’où l’exemple de l’histoire singulière de la Grande-Bretagne sur laquelle nous reviendrons.

 

Mais la culture sociétale nationale marchande n’a pu se construire qu’aux prises avec les deux grands moments sociétaux antérieurs : le courant communautaire et le courant royal-impérial. Ces deux courants historiques fondamentaux ne dynamisaient pas de la même manière les cultures singulières des différentes régions du monde. Par exemple, le courant royal-impérial était plus prégnant dans une large partie de l’Europe du Sud alors que le courant communautaire l’était davantage dans l’Europe du Nord.

 

Des décalages considérables ont lieu dans l’histoire humaine et les courants culturels sociétaux continuent à se maintenir ou à se développer, ici ou là. Au premier siècle avant J.C., les tribus d’Israël sont en cours de transformation en royaumes mais l’Empire romain mettra fin à ces royaumes. La diaspora juive qui s’en suivra s’effectuera sur des bases culturelles largement communautaires qui, pour des raisons stratégiques successives, à la fois se maintiendront et se transformeront. Par contre, c’est à la suite des prédications de Mahomet qu’un Islam impérial conquérant surgira des tribus bédouines. Autre décalage : c’est au 10e siècle seulement qu’à Kiev des communautés nordiques commenceront à se constituer en royaume.

 

La réalité de ces décalages historiques fait que comparer des sociétés singulières sous prétexte qu’elles se situent dans la même grande période historique n’est pas d’avance une opération facile et légitime. En effet, il faut d’abord savoir si elles se réfèrent ou non à un même équilibre sociétal. Celui-ci peut être pur ou composite, diversement constitué de données culturelles issues, à partir du XVe siècle des trois grands courants sociétaux : communautaire, royal-impérial, national-marchand.

 

Les remarques précédentes permettent d’envisager une compréhension plus rigoureuse et plus profonde des conduites culturelles. Celles-ci doivent être référées aux libertés des acteurs. Mais ces libertés s’inscrivent dans une hiérarchie d’ensemble. Les conduites personnelles s’inscrivent dans les conduites de groupe. Celles-ci peuvent s’inscrire dans un ensemble régional plus ou moins déterminant ou dans un ensemble national. Si la région est suffisamment importante pour avoir constitué autrefois une société communautaire élargie, par exemple de type tribal et ensuite un royaume, une telle continuité sera la véritable source de sa culture, même si elle s’est ensuite fondue comme région dans une nation marchande plus vaste qu’elle.

 

Les exemples sont nombreux et éclairants. On pensera aussi bien à la Bavière, à la Catalogne, à l’Écosse. Quoi qu’il en soit, ces cultures singulières longuement constituées, qu’elles soient régionales ou nationales ne seront comprises avec rigueur et profondeur que si elles sont référées à cette longue histoire. Et celle-ci ne sera pas facile à interpréter si l’on ne tient pas compte, d’une part, des grands moments ou équilibres sociétaux qui sont à son origine et, d’autre part, de la dynamique des secteurs d’activités qui ont accompagné le changement de moment sociétal dominant.

 

On aura sans doute compris que ce n’est pas la durée seule qui peut être à l’origine du sens des conduites culturelles et de la prégnance des cultures. La durée ne prend toute son importance qu’en fonction d’une réappropriation-modification des conduites culturelles par les libertés des acteurs.

 

Cette réappropriation-modification ne se fait pas toujours de manière ponctuelle et séparée. Elle peut se faire de manière systémique : les conduites culturelles peuvent être de plus en plus solidaires les unes des autres. Leur prégnance tient à ces associations d’orientations culturelles voisines dans différents domaines. Par exemple, la communication explicite (communication à contexte strict de Hall) et l’effectuation d’une seule tâche à un moment donnée (monochronie, chez Hall) renforcent ensemble une culture de la précision. Ou bien, ces associations se font à travers des compensations. Ainsi, des pays qui politiquement préfèrent le maintien des diversités régionales, par exemple l’Allemagne, les Pays-Bas, la Suisse, sont conduits, pour ne pas éclater, à développer une culture du consensus. Des pays à choix culturels unificateurs peuvent au contraire, dans certaines circonstances historiques, développer une culture du dissensus. Ce sera le cas de la France mais pas celui du Japon.

 

Un modèle dynamique des cultures et des interculturels, que nous avons déjà brièvement présenté, commence ainsi à se construire. Et il tient compte, aussi, en même temps des courants historiques, des secteurs d’activités et des niveaux d’extension.

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Dans la prochaine émission, la septième, nous verrons que plusieurs grandes études se sont employées à démontrer l’existence, la prégnance, la résistance des cultures nationales.

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