19e émission : Orientations existentielles; modes d’agir et de penser

Les grandes orientations culturelles
Cours de formation à l’interculturel

Encyclopédie sonore des Universités, Université de PARIS X - Nanterre

II. Domaines et cultures

19e émission : Orientations existentielles; modes d'agir et de penser

Dans une perspective limitée, les grandes orientations existentielles peuvent être ramenées à sept. Ce sont les orientations vers l’être, le ressentir, l’avoir, l’agir, le connaître, le devenir et l’advenir. Elles forment un tout qui constitue la dynamique, adaptative ou non, de l’être humain. Les séparer les unes des autres contribue à fausser cette dynamique d’ensemble. On sera plus proche de cette dynamique si l’on met en évidence que ces orientations sont constituées par des directions antagonistes. Elles le sont doublement : chacune l’est avec les autres; chacune l’est avec elle-même. Elles sont ainsi quatorze, avec leurs inversions : le non être, le non ressentir, le non avoir, le non agir, le non connaître, le non devenir, le non advenir.

 

  1. L’être, l’avoir, l’agir et leurs inverses.

Bien entendu, au sens large, l’être est un domaine de réalité qui englobe tous les autres. Mais nous l’entendons ici plus particulièrement au sens de représentation identitaire. L’identité concerne d’abord le fait d’être et d’être un. Porter atteinte à cette intégrité suscite les réponses les plus agressives. Les besoins identitaires commencent par des besoins sécuritaires comme Maslow l’a souligné. C’est ensuite seulement que l’on passe du fait d’être et d’être un au fait d’être tel. Il y a finalement assimilation entre ces trois données de l’identité. Les acquis culturels sont alors considérés comme partie intégrante de la personne, du groupe ou de l’entité sociétale: “Je ne suis que si je puis être tel”.

On verra ainsi des personnes et des peuples préférer la mort à la soumission au changement imposé par d’autres. Les contenus identitaires des êtres sont fréquemment référés aux expressions religieuse, politique, idéologique, sociale, professionnelle, sportive, etc…Selon les évolutions de chaque culture, ces expressions peuvent faire plus ou moins partie du noyau dur identitaire : celui sur lequel on ne plaisante pas, on ne transige pas.

L’être est très lié à l’agir comme il est très lié à l’avoir. Mais les relations entre ces orientations sont complexes. Dans certaines cultures, le non avoir est une condition de l’être. Ainsi dans nombre de cultures nomades, la fréquence du déplacement rend souhaitable une attitude de rigueur quant aux possessions. Les Moken, chasseurs marins nomades, ont un tabou du stockage dans leur bateau. Les produits de leur pêche y passent mais n’y séjournent pas; à l’image, disent-ils, du corps humain.

Dans les sociétés impériales, caractérisées par les grandes religions, les mysticismes ont souvent souligné cette contradiction entre l’être et l’avoir. Au Moyen-Âge, les riches catholiques pouvaient se dépouiller complètement de leurs biens, au bénéfice de l’église, dans une perspective de salut.

L’action est une orientation fondamentale comme le soulignait la phrase célèbre de Goethe “Au commencement, était l’action”. Elle apparaît souvent comme une condition de la vie. Cependant, le non agir a été lui aussi valorisé, dans la mesure où il permet une meilleure perception de l’environnement. Dans les écrits de Myamoto Musashi, il est identifié à l’eau qui épouse aussitôt le contour de son environnement. On est très proche ici du processus adaptatif de l’accommodation décrit par Piaget.

Une valorisation extrême de l’action a été mise en oeuvre dans les cultures de l’héroïsme. On en trouvera un exemple saisissant dans les beaux textes sur les Nartès édités et commentés par G. Dumézil.

 

  1. Le ressentir, le connaître et leurs inverses

 

La confusion est fréquente entre le ressentir et l’être. Et c’est sans doute pour cela que les religions et les philosophies ont constamment tenté de produire de la distance entre l’être et ses sensations. Certaines ont même poursuivi cette perspective mais avec plus de difficultés en ce qui concerne le connaître.

Dans la pensée orientale, on a ainsi valorisé le vide qui représentait non seulement le non avoir mais aussi le non être, le non ressentir, le non connaître ou le non savoir. Pour Myamoto Musashi, la non pensée est représentée par la métaphore du feu, dans la mesure où il embrase tout.

On aurait tort de croire que les orientations existentielles négatives ne sont pas présentes dans les cultures occidentales. Un exemple célèbre est celui du mystique chrétien Saint Jean de la Croix (San Juan d’Avila) qui propose sa dialectique spirituelle du Tout et du rien (Todo y Nada). Pour rendre possible la venue de Dieu en lui, le mystique doit faire le vide des sensations, des savoirs et des pensées à travers les deux nuits absolues des sens et de l’esprit.

Le ressentir et le connaître sont aussi fréquemment présentés comme des obstacles à l’agir et vice-versa. Lors du développement des Ordres monastiques en Occident, l’Église avait clairement distingué ordres actifs s’adonnant à tous les travaux de la vie profane et ordres contemplatifs se réservant pour la lecture des Écritures et la contemplation du divin.

 

  1. Le devenir et l’advenir comme des inverses

 

Le devenir a été fréquemment opposé à l’être. La langue allemande les a clairement inscrits dans ses structurations de base (sein, werden). Les premières philosophies grecques se sont opposées à travers ces deux visions de la réalité. L’être véritable était conçu, par exemple, par Parménide comme immuable et éternel, du fait de sa plénitude. Pour Héraclite, au contraire, la réalité était contradiction et incessant mouvement. La philosophie platonicienne a transposé cette opposition dans celle du monde intelligible stable et du monde sensible, celui du devenir.

Les cultures orientales ont pu aller jusqu’à opposer le devenir à l’advenir. Dans le devenir, l’être évolue mais en se répétant selon un schéma qu’il développe simplement, à travers toutes les formes de la vie, sans parvenir à en sortir. L’advenir représente la radicalité de la sortie de ce devenir et peut seul être nommé “délivrance”. En ce sens le devenir est un non advenir et l’advenir est un non devenir.

Marc Bosche a comparé avec rigueur et profondeur les modalités de pensée des Coréens et des Français. Selon lui, la pensée française manie les concepts et les associe rapidement et facilement en des ensembles complexes. Elle utilise volontiers des alternatives reliées entre elles. D’où des articulations, des anticipations et des planifications possibles. Elle est ainsi profondément assimilatrice.

 

La pensée coréenne s’organise plus intuitivement et plus concrètement en fonction de chaque événement, au coup par coup. Elle est donc plus volontiers accommodatrice. Marc Bosche se réfère moins à Piaget qu’à l’École de Palo Alto. Il voit la pensée française plus digitale et la pensée coréenne plus analogique. Le recours à la régulation adaptative est ici indispensable pour nous éviter le préjugé évolutionniste selon lequel la pensée française serait plus moderne et la pensée coréenne serait plus ancienne. En effet, la régulation adaptative pose ici deux orientations différentes pour l’action comme pour la pensée. Celles-ci choisissent ou bien de se référer à un environnement plus fluctuant, plus mouvant, plus imprévu; ou, au contraire, à un environnement davantage reconnu et au moins théoriquement stabilisé à travers la connaissance de ses différentes dimensions.

 

La pensée inductive-déductive concerne ainsi les domaines dans lesquels le cumul des investigations humaines permet davantage de circulations repérées ou repérables. La pensée intuitive s’impose au contraire chaque fois qu’il est nécessaire de produire rapidement un diagnostic dans une relative incertitude.

Dans une perspective historique et stratégique, la pensée intuitive et analogique a certes pu jouer un rôle plus important dans les étapes antérieures de l’humanité. En Corée, “l’unité sémantique est l’idéogramme chinois de nature analogique”.

 

Les domaines d’activités antérieures des humains ont été la chasse puis l’agriculture et l’élevage. Même dans ces deux derniers domaines, l’environnement reste, pour une grande part, instable, ne serait-ce qu’au niveau de la mouvance des animaux, des éléments, de la maturation incertaine des récoltes.

Au contraire, les sciences et les techniques – et les industries qui en découlent – sont des domaines où l’homme repousse systématiquement l’instabilité. C’est à ce point que les échecs qui arrivent encore nous étonnent maintenant plus que les réussites. On n’a pas oublié l’attitude générale lors des échecs de la navette spatiale américaine ou de la fusée Ariane, etc…

 

En réalité, il faut dire que les deux modalités de pensée sont toujours mises en oeuvre l’une et l’autre. Une fois de plus on se heurte clairement à la limite de toute approche des cultures en termes comparatifs-descriptifs. Il ne s’agit pas de “la” pensée coréenne et de “la” pensée française mais d’un moment de ces pensées qui se manifeste ainsi dans certaines circonstances et certaines conduites.

 

L’une des orientations peut alors l’emporter et encore diversement selon les secteurs, les niveaux, les personnes. Un tel primat accordé plus au stable ou plus au fluctuant reste relatif même s’il dure un certain temps. Il y a certes culture et nous l’observons. Encore ne faut-il pas en faire des “natures” coréenne ou française. Ce que d’ailleurs Marc Bosche ne fait pas.

Nous venons de le voir, la pensée intuitive est celle qui tente de résoudre les problèmes dans des circonstances plutôt incertaines. A l’opposé, la pensée inductive-déductive s’efforce de prendre la réalité dans un système conceptuel qui cherche d’avance à la contrôler.

 

Ces deux orientations d’action et de pensée – toutes deux pratiquées tout au long de l’histoire humaine – ont entraîné des orientations culturelles différentes. Dans le premier cas, on sait s’accommoder d’un faible contrôle de l’incertitude. Dans le second cas, c’est un fort contrôle de l’incertitude que l’on s’est efforcé de mettre en place. On comprend qu’Hofstede ait retenu cette opposition comme l’une des quatre oppositions fondamentales lui permettant de comparer les cultures entre elles.

 

Redéfinissons ces deux orientations.- Un faible contrôle de l’incertitude suppose l’acceptation des situations comme ambiguës, réversibles dans leurs malheurs et leurs bonheurs. Les personnes sont acceptées comme pouvant changer d’humeur et de décision. Le jeu aléatoire des réalités peut induire
subjectivement des attitudes joueuses, placides ou désabusées qui conduiront à mieux supporter les surprises et l’imprévu.

 

Un fort contrôle de l’incertitude s’appuie sur diverses bases qui peuvent mêler précautions concrètes, précautions juridiques, précautions religieuses ou même magiques. Toutefois le contrôle fort a aussi conduit au développement de la culture scientifique et technique dont la réussite demandait plus d’effort mais était plus assurée que les recours magiques.

Cette polarisation du contrôle de l’incertitude renvoie à diverses problématiques adaptatives que nous venons d’évoquer. Faut-il anticiper les événements ? Nous serons récompensés si nos anticipations sont justes; pénalisés si elles sont fausses. Ou faut-il plutôt garder notre disponibilité d’inventer à chaud une meilleure réponse parce qu’elle tiendra compte des dernières modifications de la situation ?

Cette problématique adaptative renvoie à l’opposition évoquée ci-dessus entre orientation plutôt centrée sur ce que l’on a à sa disposition (avoir) et orientation plutôt centrée sur ce que l’on est par soi-même (être). La référence à l’avoir peut aider l’être si elle est supplémentaire. Mais elle peut aussi diminuer sa capacité de savoir ne compter que sur lui-même.

Cette polarisation duelle du contrôle de l’incertitude faite par Hofstede ne doit pas être prise comme présentant deux catégories séparées de conduites bien différenciées. En réalité, toute conduite culturelle dans ce domaine doit tenir compte des deux directions opposées. Il ne saurait y avoir de culture se référant dans tous ses domaines au seul contrôle fort ou au seul contrôle faible. Chaque culture nationale ne cesse de composer sa culture de contrôle à travers ses genèses culturelles historiques, ses différents secteurs d’activités et les orientations actuelles des acteurs et des groupes d’acteurs. Comme pour toute problématique fondamentale, il est impossible d’inventer à priori ou à posteriori des solutions qui seraient valables une fois pour toutes et pour tous les cas. L’adaptation, c’est précisément de rechercher des solutions qui conviennent dans chaque situation particulière nouvelle.

 

Dans les travaux d’Hofstede sur les cadres nationaux des 53 filiales IBM dans le monde, la moyenne de l’indice de contrôle de l’incertitude se situe à 65. A partir de là, quatre groupes de pays différent.

  1. Hofstede lui-même réfère le contrôle fort aux cultures royales et impériales (importance de la religion, surtout catholique; législation répressive et censure). Ainsi, les cadres I.B.M. en Grèce, Portugal, Guatemala, Uruguay, Belgique, Japon, Yougoslavie, Argentine, Chili, Espagne, France, Turquie, Corée du Sud affichent un indice de contrôle de l’incertitude à ses sommets entre 112 et 85.
  2. Quant aux cadres I.B.M. de l’Allemagne (de l’Ouest alors), ils sont ici exactement à la moyenne de l’indice : 65. On pourra mieux le comprendre si l’on pense à la “contradiction” allemande entre d’une part prégnance ancienne du communautaire puis prégnance moderne du marchand et, d’autre part, recours freiné à l’impérial.
  3. Dans les cultures marchandes en général une double influence va jouer. Le libéralisme commercial (laissez faire, laissez passer) s’oppose aux contrôles, par exemple douaniers, mais l’industrialisation qui s’appuie sur les techniques et les sciences vise plutôt le renforcement du contrôle de l’incertitude.Quoi qu’il en soit, les cadres I.B.M. des Pays du Nord de l’Europe et leurs cultures anglo-saxonnes à orientation nationale-marchande se situent à l’opposé des cultures influencées par le royal-impérial. Sans doute en conjuguant le courant, plus ancien, communautaire, et sa culture de solidarité (on fera face ensemble) et le courant postérieur marchand et sa culture d’initiative, d’entreprise (on prend des risques). Voici les indices, tous en dessous de la moyenne, des cadres I.B.M. pour ces pays : Finlande (59), Pays Bas (53), Norvège (50), Nouvelle-Zélande (49), États-Unis (46), Irlande et Grande-Bretagne (35), Suède (29), Danemark (23).
  4. Dans un quatrième groupe, on a des pays asiatiques qui, avec des chiffres proches des précédents, sont cependant de culture bien différente. On comprendra que ces résultats voisins dans l’indice ne dépendent pas des mêmes dimensions de culture et ne s’interprètent pas de la même façon.Dans ces pays asiatiques, il convient d’éclairer ces résultats par un recours aux travaux de Todd sur les structures familiales. Celles-ci y sont en effet pour une part de type anomique c’est à dire caractérisées par un certain flottement admis entre prescriptions et conduites effectives. On trouvera ainsi l’Indonésie à 48, les Philippines à 44, l’Inde à 40, la Malaisie à 36.

 

On le voit, la culture du contrôle de l’incertitude est faite de nombreuses dimensions et les indices nationaux peuvent se ressembler et ne pas avoir le même sens. L’indice de contrôle de l’incertitude est un résultat complexe qu’il faut analyser soigneusement pour éviter de dire qu’il est simplement confus. En particulier, l’ensemble des événements liés à la maladie de la vache folle, aux productions transgéniques, au clonage thérapeutique ou non, ont clairement fait resurgir l’opposition interculturelle entre pays – par exemple anglosaxons – plus favorables à la prise de risque, et pays européens continentaux plus favorables au principe de précaution. Ces événements montrent aussi très clairement qu’une culture n’est pas un fatum. Chaque société au vu des événements qui la touchent est en mesure de modifier ses réponses culturelles les plus habituelles. Toutefois ces événements passés ou oubliés, les réponses culturelles séculaires peuvent reprendre une importance semblable. Elles sont en effet liées à tout un système culturel sur lequel nous allons maintenant donner quelques précisions.

Un contrôle plus faible de l’incertitude sera favorable à des modalités d’agir et de penser qui se voudront plus capables de profiter de la réalité telle qu’elle se présente avec sa complexité et surtout ses imprévus. Les modalités d’agir et de penser seront orientées vers la mobilité, la flexibilité c’est-à-dire le pragmatisme et l’empirisme. On sait que les sociétés anglo-saxonnes en particulier britannique puis américaine ont conduit une telle culture jusqu’à son expression philosophique. Elles se sont par là opposées aux cultures royales-impériales du continent européen qui, elles, ont développé davantage les cultures et les philosophies rationalistes et idéalistes. Dans celles-ci, on s’efforce d’établir un système d’ensemble permettant d’anticiper à froid ce qui va venir.

A l’inverse, dans les cultures empiristes, on cherche à se rendre capable de s’adapter à chaud quelles que soient les circonstances. En effet, comment pouvoir décider une fois pour toutes entre centralisation et décentralisation, concurrence et organisation, individuel et collectif ? Les solutions trouvées ne sont jamais définitives. Des circonstances nouvelles les remettent en question.

 

Ainsi les États-Unis avec leurs nombreux États et leur État fédéral oscillent constamment dans leur double culture étatique et libérale. Comme le montre déjà l’histoire de leur complexe genèse constitutionnelle avec ses amendements. Il en va de même dans le domaine économique : le protectionnisme est utile quand on est faible. Il est une gêne quand on est fort. Cette acceptation des évolutions du réel s’accompagne d’une assurance de pouvoir y faire face. Il faut être à même de croire en des opportunités qui vous attendent. Savoir les percevoir et s’en saisir, personnellement et collectivement, suppose la foi, la liberté d’entreprendre, l’individualisme et une relative acceptation des inégalités. Tout un ensemble de valeurs qui constituent empirisme et pragmatisme.

 

Ainsi dans les dernières décennies du vingtième siècle, les États-Unis allaient réagir en conjuguant les contraintes et les opportunités de la situation nouvelle avec leur modèle culturel de liberté entrepreneuriale, d’expansion planétaire et de confiance en la réussite pour adoucir les inégalités d’abord acceptées. Tout cela repose à la fois sur la conscience des réussites antérieures et sur la confiance en sa capacité de répondre aux nouveaux défis. Les États-Unis n’en ont jamais manqué avec l’URSS, le Japon, l’Europe.

 

La mobilité est l’un des fondements les plus importants de cette culture empirique. Elle est de façon multiple à l’oeuvre dans l’histoire américaine. Les Américains ont d’abord quitté des pays d’origine le plus souvent européens. Ils ont entraîné le déplacement des Noirs. De même que celui des Indiens en se déplaçant eux-mêmes lors de la conquête de l’Ouest. Ensuite les ruées vers l’or ou l’or noir sont célèbres. Ils se sont enfin déplacés à plusieurs reprises dans le monde en particulier en Europe à partir des deux Guerres mondiales et de leurs conséquences. Ils étaient en ce sens prédisposés aussi pour la conquête de l’Espace. Farnetti et Warde écrivent : “C’est aux États-Unis que les preuves de mobilité – géographique, professionnelle, sociale – abondent. La famille moyenne y change de domicile tous les cinq ans. L’américain moyen change d’emploi tous les trois ans. Près de 40% de ceux qui perdent leur emploi déménagent dans un autre Etat de l’Union” Cette mobilité réelle correspond à une mobilité culturelle qui s’accorde avec les besoins de flexibilité des entreprises dans la phase actuelle de mondialisation. Toutefois ces orientations culturelles ont aussi des conséquences négatives. Ainsi R. Senett a clairement montré l’influence de la flexibilité sur le développement d’un travail sans qualités.

Nous avons vu ci-dessus l’opposition entre logique intuitive et logique inductive-déductive. Dans le contexte de l’interculturalité qui traite des interactions entre sociétés singulières nous devons recourir à la logique transductive. C’est elle en effet qui nous permet d’analyser les chemins de ces interactions. Toutefois la transduction a été naguère définie par Piaget comme contemporaine de la logique intuitive et comme une logique non exempte d’incertitude voire de confusion. C’est qu’il la prenait en compte comme stade génétique antérieur à la logique classique. Or la transduction n’est pas condamnée à rester telle. Elle cesse d’être embryonnaire si la logique inductive-déductive née d’elle contribue à la développer en retour au lieu de toujours se substituer à elle. De fait, la logique transductive est devenue indispensable pour traiter des singularités interpersonnelles ou intersociétales.

 

N’étudions maintenant que le plan interpersonnel. Dans la rencontre interculturelle, les personnes ne sont pas conscientes des logiques inductive, déductive ou transductive qu’elles utilisent. Chacun peut s’entêter dans sa conduite en se réclamant de la logique comme telle, en général, sans comprendre qu’il y en a plusieurs.

 

Avec la déduction, on pose les principes pour en déduire quelles relations et quelles conduites constitueront ce que devrait être la bonne rencontre interculturelle. Comme on croit en ces principes, on croit en leurs conséquences.

 

Avec l’induction, on se situe dans une position d’observation de soi-même et des autres. Cela conduit à la mise en évidence de ressemblances et de différences, de continuités et de discontinuités, d’exceptions et de régularités. Ainsi les participants finissent par se construire un certain portrait-robot d’eux-mêmes et des autres. Et cela en fonction des statuts, des rôles, des âges, des sexes, des appartenances familiales, socio-économiques, professionnelles, régionales, nationales. L’induction – quels que soient par ailleurs ses contenus – entraîne avec elle un fort sentiment de logique. En effet, elle se sent forte de la réalité des constats sur lesquels elle s’appuie. Et cela comporte aussi le caractère d’exceptionnalité ou de répétition de ces constats. Une grande différence avec la déduction, c’est bien évidemment cet appui immédiat sur l’expérience au lieu d’un appui médiatisé par les principes. Dès lors, les logiques déductive et inductive seront vite à l’origine d’oppositions entre les personnes dans les groupes en rencontre. La logique inductive induira la valorisation de l’expérience vécue et de la reconnaissance du terrain. Elle privilégiera de ce fait, en même temps l’actualité. A l’opposé, la logique déductive valorisera l’expérience du passé sans laquelle les principes qu’elle pose n’aurait pas été obtenus.

 

La troisième modalité logique à l’oeuvre est la transduction. Il ne s’agit plus, comme dans la déduction, d’une donnée générale qui s’applique à un cas particulier (“tous les hommes étant mortels, étant homme, je suis mortel”). Il ne s’agit plus comme dans l’induction de recenser des particularités – masculines ou féminines, allemandes ou françaises – et d’en tirer des “lois”. Il s’agit d’une reliance existentielle. Moi et l’autre ne pouvons être tels qu’ensemble par moi, par lui. Le courant qui passe ou l’hostilité qui se déploie, le travail qui se fait, nous constituent pôles reliés et travaillés en une totalité singulière, conflictuelle ou harmonieuse.

La relation transductive utilise des situations devenues médiatrices, des lieux devenus communs même s’ils divisent, des activités communes même si elles sont désaccordées, des objets devenus séparateurs et/ou médiateurs. Ils ne le sont pas automatiquement par eux-mêmes mais seulement s’ils entraînent de réels transferts entre les personnes. La transduction instaure un lien qu’il soit positif, négatif ou mixte. La relation transductive n’est donc pas “le fusionnel” qui, à la limite, supprime les singularités personnelles. Dans la relation transductive, “l’entre-deux” ne disparaît pas. Il n’est pas non plus extérieur aux personnes, comme objet matériel ou comme représentation sociale. Il est, en même temps, présent entre eux et en eux. Et il modifie chacun de façon unique liée à l’autre. Au lieu de nous laisser enfermer par chacune des trois logiques déductive, inductive et transductive, il semble que, les ayant reconnues, nous puissions mieux les partager et les échanger. Les deux premières nous servent pour traiter des généralités et des particularités. Et la troisième est irremplaçable pour traiter des devenirs des singularités, synthèses uniques- personnes, groupes, organisations, sociétés – qui se constituent interactivement. C’est en approfondissant ces tâches nouvelles que la logique transductive deviendra elle-même rigoureuse et féconde.

Bibliographie

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Senett Richard, Le travail sans qualités, Seuil, 1999.

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