11e émission : Les cultures du politique

Les grandes orientations culturelles
Cours de formation à l’interculturel

Encyclopédie sonore des Universités, Université de PARIS X - Nanterre

II. Domaines et cultures

11e émission : Les cultures du politique

Plusieurs problématiques vont nous permettre de mieux comprendre la genèse culturelle politique.

 

1) La première problématique a été soulignée par le politologue norvégien S. Rokkan (1). C’est “l’effet de la dimension territoriale”. Elle s’applique comme l’un des facteurs déterminants fondamentaux pour comprendre une société et sa culture. Cela tient à ce que l’organisation sociale ne peut en aucun cas être la même quand change la dimension du territoire de cette société.

 

2) La seconde problématique, souvent liée à la première, résulte de l’importance de la population. Est-elle, dans cette société, de plusieurs centaines de personnes (clans et tribus), de plusieurs milliers ou millions de personnes (Empires puis États) ou de quelques milliards (Monde) ?

 

3) Une troisième problématique résulte immanquablement des deux premières. En effet, nous le remarquions déjà, l’importance différente des populations et l’étendue différente des territoires commandent des modes d’organisation différents. Et ceux-ci peuvent s’appréhender au niveau de plus grande généralité comme des systèmes d’équilibre entre des niveaux d’unification et de diversification.

 

4) Une quatrième problématique est fortement liée à la précédente, c’est celle qui oppose centralisation et décentralisation. Ainsi dans l’ensemble européen pris au moment de la Chrétienté, S. Rokkan peut traiter la problématique dimensionnelle non de façon brute mais la développer, de façon vectorielle, comme distance à Rome. La dépendance des États par rapport à la Papauté croît ou décroît en fonction de la proximité ou de l’éloignement de l’influence romaine.

 

5) La cinquième problématique relève de la manière dont s’appréhende elle-même une société. Généralement, elle le fait en se considérant comme identique à elle-même dans la mesure où elle est différente des autres. C’est la problématique de la ressemblance et de la différence. Elle fonctionne au plan affectif comme base de la constitution identitaire des personnes et des ensembles humains. Elle permet d’opposer les membres et les non membres d’une société. Elle permet d’articuler les collectifs et les individus à partir de nombreuses caractéristiques : hommes et femmes, classes d’âges, chefs et autres et même aussi vivants et morts.

 

6) La sixième problématique est requise par la nécessité d’un ordre dans la société. Une hiérarchie va généralement constituer cet ordre. Les membres d’une société vont différer dans la mesure où la volonté de certains s’impose aux autres.

 

Cette situation se traduit parfois de façon abstraite dans la problématique de l’immanence et de la transcendance. Le terme de transcendance signifie “qui est radicalement au-dessus”. Le terme d’immanence signifie “qui demeure au même niveau”. On parle, par exemple, de justice immanente, quand le châtiment d’une faute n’a nul besoin d’un juge extérieur pour être énoncé. C’est au niveau même où se situe la faute que le châtiment s’engendre. Au contraire, dans la religion, le jugement que Dieu porte sur l’âme après sa mort est bien évidemment de nature transcendante. On parle de la transcendance divine. Or, dans les cultures royales et impériales, le roi ou l’empereur ont été fréquemment reliés à une transcendance divine. L’empereur en Égypte, en Chine, au Japon, à Rome, était fils du Ciel ou Dieu lui-même, ou du moins divinisé à sa mort.

 

7) Cette opposition fondamentale entre une société et son sommet va se détailler dans le corps social tout entier. Les différences qui seront établies ne seront pas de pures différences, elles seront constamment hiérarchisées. C’est là une des données profondément constitutives des cultures royales-impériales. Cela est connu en ce qui concerne les sociétés indiennes. Dans la prochaine émission, on en donnera un autre exemple avec la société Zhou rigoureusement hiérarchisée déjà mille ans avant J-C.

  • La hiérarchisation s’exprimera, dans le domaine religieux, par la hiérarchie des Dieux eux-mêmes. Dans le christianisme, on peut même voir se déployer une véritable hiérarchie des bons et des mauvais anges.
  • Dans le domaine socio-politique, le pouvoir du roi ou de l’empereur sera délégué de niveau en niveau dans les administrations civiles et a fortiori militaires.
  • Elle aura son expression dans la famille, à travers la hiérarchie des âges et des sexes et le statut souvent quasi-transcendant du pater familias ayant, par exemple, dans la gens romana, droit de vie et de mort, sur les siens.

 

8) Cette cascade de niveaux hiérarchiques du sommet à la base d’une société détermine enfin la problématique de l’autorité et de la liberté. Au niveau supérieur de la société, l’autorité et la liberté sont conjuguées et sont très grandes. Ainsi dans la monarchie absolue en France, le roi terminait l’expression de sa volonté par la formule bien connue : “car tel est mon bon plaisir”.

 

Les luttes sociales dans les royaumes et les empires suivront également les hiérarchies déterminées. L’aristocratie a certes besoin de l’arbitrage supérieur d’un roi mais elle a tout autant besoin de contrôler son pouvoir. Cette dynamique s’exprime à travers la constitution de sous-ensembles sociaux hiérarchisés et parfois fermés les uns aux autres. Les luttes sociales se traduiront par la revendication d’une ouverture aux droits des catégories supérieures.

 

L’histoire romaine, par exemple, nous a clairement montré comment la citoyenneté romaine s’est progressivement ouverte aux plébéiens romains puis aux peuples voisins de Rome puis aux autres peuples de l’Empire. Enfin, dans toutes ces sociétés royales et impériales, les esclaves mettront parfois des siècles avant d’accéder à la liberté la plus ordinaire.

 

Dans l’histoire récente européenne, on a pareillement vu la citoyenneté s’ouvrir progressivement aux couches sociales moins favorisées et s’ouvrir, enfin, aux femmes.

Les premières sociétés humaines peuvent sans doute être mieux comprises si nous “postulons un syncrétisme originaire, un mélange dont il est impossible de dissocier les parties”. Ce syncrétisme fournit la base des développements et des inventions dont il est difficile de retrouver la diversité des étapes sans découvertes archéologiques précises. Il est difficile aussi de ne pas les caricaturer ces étapes dans la mesure où on ne prend en compte que ce qui s’actualise dans leurs compositions et non tout ce qui reste potentialisé ou se potentialise. L’analyse de la chefferie indienne l’a précédemment montré.

 

Le pôle de l’immanence paraît jouer plus fortement pour ces premières sociétés “communautaires”. Sans affirmer que le religieux, le politique et l’économique n’y sont pas distingués, on peut, semble-t-il, soutenir qu’ils y sont particulièrement enchevêtrés plutôt que clairement séparés. La conséquence importante qui s’est alors engendrée et qui continue à être une dimension toujours vivante dans nos cultures actuelles, consiste en un mélange d’autorité et de liberté où l’autorité est ressentie comme émanant du groupe que l’individu a conscience de constituer avec les autres. Cette composition culturelle conjugue plus qu’elle ne les sépare transcendance et immanence, autorité et liberté, individu et groupe. Elle induit plutôt des processus d’égalisation à l’intérieur de l’ensemble social. Elle y diminue les effets hiérarchiques. Elle conduit à divers procédés d’insertion collective du pouvoir du chef, procédés qui peuvent aller jusqu’à l’élection. Enfin,
généralement, si elle table profondément sur la différence du masculin et du féminin, elle tend, là aussi, à en minimiser la hiérarchisation. Toutefois, tout dépendra du moment évolutif auquel on traitera de telle société.

 

Des exemples nombreux et divers pourraient être donnés tels que ceux étudiés par P. Clastres déjà cités; ou bien ceux des tribus germaniques, à l’époque romaine. Cette composition culturelle s’est souvent accompagnée d’une conception élitiste de sa tribu par ethnocentrisme fondateur et non comparatif (chaque tribu se définissant souvent comme “les vrais hommes”). Cet élitisme de foi, cette assurance identitaire protège mal la société communautaire d’une destruction possible en cas de heurt avec des sociétés et des cultures techniquement plus puissantes mais pas nécessairement plus raffinées, au contraire.

 

Cependant ce qui nous apparaît comme plus fréquent dans l’état actuel des connaissances ce sont moins les disparitions que les transformations des sociétés communautaires-ethniques sinon tribales en royaumes et empires. Les circonstances dans lesquelles se feront les passages conduiront à un grand nombre de solutions en ce qui concerne surtout la dynamique du politique et du religieux.

La simple croissance démographique ou la nécessité d’être plus nombreux pour mieux se défendre ont conduit à la première grande transformation celle des sociétés communautaires en royaumes. L’accroissement des personnes, des groupes sociaux, des territoires rendaient plus nécessaires l’organisation et le contrôle. Parfois, des scissions intervenaient avec déplacements dans l’espace. Mais quand cela n’était pas possible, une autre stratégie se faisait jour, celle de la constitution d’un pouvoir hautement hiérarchisé et même transcendant symbolisant le caractère sacré de l’unité sociétale. D’où ces empereurs-dieux. Ainsi, le Pharaon de l’époque des pyramides est fils de Ré, Dieu du soleil et il est adoré comme tel. Ou encore, Jimu Tenno 1er, Empereur du Japon est le descendant de la Déesse Amaterasu.

 

Le politique et le religieux peuvent rester “consubstantiels” par exemple par le biais familial du culte des ancêtres comme nous le verrons pour la Chine dans la prochaine émission.

 

Ou bien le religieux et le politique se constituent au coeur d’une tension entre leur fusion et leur distinction. Un clergé par exemple peut se constituer et prendre une place prépondérante ou secondaire selon les circonstances et les pays. Par la suite diverses modalités d’association et d’opposition du politique et du religieux pourront se faire jour et se stabiliser à tel moment et dans tel lieu.

 

Dans une perspective de simplification, Eisenstadt, pour sa part (2) présente quatre modes d’articulation du politique et du religieux.

 

1) le primat du religieux sur le politique dans l’hindouisme, le bouddhisme, le taoïsme, la Chrétienté du moyen âge. Avec plusieurs modalités qu’il faudrait distinguer. A l’origine, le religieux prend naissance au plan populaire en opposition au pouvoir politique insatisfaisant. Ensuite il peut tenter de devenir lui-même pouvoir politique. Ou encore il s’associe à un pouvoir politique antérieur ou nouveau.

 

2) le primat du politique dans le confucianisme. Mais ne pourrait-on pas dire que c’est un politique qui a intégré le religieux ?

 

En fait en Chine primat du religieux et primat du politique s’enlaceront ou se succéderont. Ce qui nous mène aux deux autres modes d’articulation que présente Eisenstadt.

 

3) D’abord une pondération entre le politique et le religieux. Elle se constituera pour un temps et pour un lieu.

 

4) Ensuite au lieu d’une pondération un peu durable on aura dans des temps troublés une succession d’équilibres inversés.

 

Ces deux dernières perspectives se rencontrent dans les évolutions des grandes religions. On pensera aux juges, rois et prophètes dans le judaïsme. Pareillement dans le Christianisme et l’Islam où ces modalités se différencieront encore à partir des branches particulières du Christianisme (Catholicisme, Orthodoxie, Protestantisme) et des branches de l’Islam (Sunnisme, Chiisme).

 

En Europe on a l’exemple fort des luttes historiques entre la papauté et le Saint-Empire romain-germanique dont le nom était à lui seul un défi à la papauté. Au départ la Grande Bretagne et surtout la France, fille aînée de l’Eglise, sont acquises à la Papauté. Mais ensuite l’Anglicanisme installe une religion sous contrôle du politique et le Gallicanisme fait aussi un pas dans ce sens. Un des moments de renversement de la pondération antérieure, l’un des plus rapides, est célèbre, c’est celui ou Napoléon prit la couronne impériale des mains du Pape et se la mit lui-même sur la tête.

Les religions, fait social total s’il en est, ont joué de nombreux rôles différents au cours de l’histoire humaine. Et d’abord dans la première grande transformation, celle qui a conduit des sociétés communautaires- tribales à la société royale-impériale. C’est évident pour le judaïsme et c’est même l’histoire que retrace l’ancien testament celle de la transformation des tribus d’Israël et de Juda en royaume de David et de Salomon. Ca l’est aussi pour l’Islam dont la première évolution est particulièrement significative. L’exercice du pouvoir à Médine par Mahomet représente une situation idéale. C’est l’islam qui unit la communauté. En ce sens, la religion apparaît comme ayant d’emblée une fonction politique. Cela se traduit d’ailleurs à travers une perspective démocratique.

 

A sa mort, Mahomet ne laisse ni descendant mâle ni directives. Son successeur ou “Calife” sera Abou Bakr, le père d’Aïcha. Il sera élu comme le
plus vertueux de ses compagnons. Il s’efforcera de maintenir et de développer la prééminence de Médine comme capitale de l’Etat musulman et sera en difficulté avec les tribus bédouines d’Arabie qui ont dénoncé leur pacte d’alliance. Élection et communauté, on le voit, nous sommes encore très proches du communautaire tribal. Cependant l’évolution vers une société impériale est rapide. La religion apparaît ici comme le pont qui va permettre le passage des sociétés communautaires à la société royale ou impériale. Les trois successeurs de Mahomet seront trois de ses gendres. D’abord Mahomet Omar, qui réunit les énergies des tribus du désert et commence l’expansion arabe en menaçant la Perse et l’empire byzantin. Après l’assassinat d’Omar par un esclave mécontent, l’élection d’Othman en 644 est plus difficile dans la mesure où il n’appartient pas au clan hachémite du prophète. Il poursuit cependant l’oeuvre d’Omar en construisant une flotte pour continuer à s’opposer à Byzance. En 656, il est assassiné par ses opposants. Il s’agit bien cette fois d’un meurtre politique, le premier dans l’histoire de l’islam. C’est un troisième gendre Ali qui prendra sa succession. Dans ces conditions, plusieurs groupes s’opposent à son élection. C’est par exemple le cas de Moawiya, Gouverneur de Syrie. La première guerre interne à l’islam éclate. Ali est à son tour assassiné. Et son fils Hassan qui voulait lui succéder doit se retirer devant Moawiya. Ainsi ce dernier deviendra le fondateur de la dynastie omeyyade à Damas. Ce sera également la source du grand schisme qui divise l’islam. En effet, les partisans d’Ali (Chiat Ali) constitueront le Chiisme en branche de l’islam opposée au sunnisme. Comme on le voit, la dimension politique impériale peut se constituer à partir d’une base religieuse qui la précède mais qu’elle utilise ensuite.

 

Dans le Christianisme, on a l’énoncé d’une claire séparation. Les modalités d’articulation du politique et du religieux vont trouver leur point de départ dans la célèbre remarque du Christ sur l’impôt: “Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu”. Même si Dieu est transcendant à César, on a l’impression d’être en présence de deux légitimités. L’une, certes aurait une validité plus grande mais l’autre ne serait nullement négligeable.

 

L’islam n’énonce pas cette séparation. Dès lors il y aura une légitimité religieuse fondamentale qui restera irrécusable. L’idéal étant qu’elle s’impose d’elle-même aux nécessités contingentes des sociétés humaines. D’où l’élan conquérant de l’islam des premiers siècles. C’est sur ces bases que l’on a pu parler de théocratie politique à propos de l’islam. D’un côté, prime la communauté religieuse universelle distanciée du pouvoir politique et même d’une église instituée. De l’autre côté, église et pouvoir politique pourront même aller jusqu’à se confondre. On a pu voir jusqu’à récemment combien cela pouvait être vrai, sous l’influence du chiisme en Iran.

 

L’histoire de l’Islam jusqu’à aujourd’hui peut être aussi considérée sous l’angle de ces perspectives différentes. Selon l’une, l’autorité transcendante du religieux la rend moins susceptible de compromis. Selon l’autre, il est sage de prendre en compte la nécessité et de savoir s’adapter sans toutefois mettre le moins du monde en question la charria. En ce sens un primat du religieux subsiste. Là ou domine la culture islamique le pouvoir politique ne peut se distancier exagérément du pouvoir religieux. On peut le voir dans les pays où une orientation laïque a pu se faire jour. Elle est souvent de nouveau pondérée dans le sens opposé. On pensera à la Turquie. On pensera à l’Irak où, parvenu au pouvoir un parti politique laïque et socialiste, finit quand même par se réclamer de l’islam.

Pour comprendre la genèse des cultures européennes il est nécessaire de suivre l’évolution de quelques problématiques fondamentales.

 

1) la dynamique des deux grandes premières formes sociétales – communautaire au nord de l’Europe et royale-impériale au sud – vient en premier chronologiquement et logiquement. Les sociétés communautaires entraînent au départ plus d’égalité et de liberté, la société impériale romaine, plus d’autorité et d’inégalité.

 

Ce sont les premières qui l’emporteront en renversant l’empire romain et en se déployant sur toute l’Europe. Elles fonderont plutôt de petits royaumes comme les sept royaumes qui constituèrent un temps la Grande-Bretagne. On ignore qu’il y eut un royaume wisigothique à Toulouse et plus encore que le nom de l’Andalousie vient des Vandales.

 

 

2) La problématique suivante concerne la dynamique du religieux et du politique. Elle va se recouper avec la précédente. Les sociétés communautaires sont certes victorieuses de Rome au plan militaire et politique. Cependant elles vont rencontrer le christianisme qui lui ne va pas disparaître avec l’empire romain mais au contraire lui survivre en entraînant certaines des pratiques et des valeurs impériales qu’il a repris dans son développement.

 

On aura là un double choc interculturel originel. D’un côté la forme sociétale communautaire est porteuse du militaire et du politique. De l’autre, la forme sociétale impériale militairement et politiquement absente est culturellement présente dans le religieux catholique. Certes, la dimension religieuse et la dimension politique vont ensuite s’associer de diverses façons et à différents moments de l’évolution historique. On connaît la constitution par Clovis d’un royaume franc chrétien. Mais la relative dissociation originelle ne se comblera pas sans résistance. Elle pourra un temps disparaître tout en maintenant certains de ses effets. Elle pourra ensuite reparaître en fonction du renouvellement des problématiques.

 

Ce que nous décrivons là restera une caractéristique fondamentale pour les pays de l’Europe de l’ouest avec, il est vrai, des différences considérables dans la mesure où l’influence romaine puis l’influence chrétienne et catholique n’ont eu ni la même durée ni la même intensité dans les pays du sud et dans ceux du nord.

 

 

Par contre, il en ira différemment dans l’Europe de l’est. L’association du religieux et du politique, c’est-à-dire du christianisme et de l’empire romain d’Orient, produira une culture différente. Celle-ci se traduit clairement jusqu’à aujourd’hui dans une tendance maintenue des clergés orthodoxes, à coopérer avec l’État, s’ils sont reconnus par les pouvoirs politiques de ces pays.

 

 

3) Pour comprendre la suite de la genèse des cultures politiques en Europe, il faut se référer à une troisième dynamique : celle de l’unité et de la diversité. Elle se traduira, d’une part, par l’association ou la séparation des territoires et, d’autre part, par l’association ou la dissociation des groupes sociaux à l’intérieur d’un même pays. La diversité et la pluralité peuvent contribuer à l’enrichissement des pays mais elles peuvent aussi les déstabiliser si des facteurs d’unité ne sont pas assez nettement mis aussi en oeuvre. C’est ici que la religion se présente souvent la première en raison de sa fonction spécifique d’unification des vivants et des morts à travers les générations.

 

En ce sens, l’Italie va connaître un destin particulier du seul fait du double rôle de Rome comme capitale de l’empire romain et capitale de la chrétienté. La présence des États pontificaux en son coeur rendront plus difficiles son unification effective. Elle restera longtemps morcelée et nombreux seront, au cours des siècles, ses envahisseurs. Elle n’en conservera pas moins cette double référence à Rome comme facteur d’unification à plus long terme.

 

Le cas de l’Espagne est lui aussi singulier dans la mesure où ce pays consacrera plusieurs siècles à la reconquista, l’orientation religieuse sera la référence même du politique. C’est en tant que catholiques que les Espagnols mèneront les combats. Mais cette unification religieuse ne pouvant se substituer à la réalité d’une unification politique, le pays n’évitera pas à long terme des difficultés d’unification qui le conduiront à une très meurtrière guerre civile dans la première moitié du vingtième siècle et à une traîne basque sanglante jusqu’au début du 21e siècle.

 

La dynamique unité/ diversité va se dérouler de façon complètement opposée pour ce qui concerne l’Allemagne et la France. Comme elle aboutira dans ces deux pays à des cultures différentes même en ce qui concerne la communication, nous traiterons des genèses culturelles de ces deux pays dans la 16ème émission consacrée à ce problème.

 

4) Une quatrième problématique est encore nécessaire pour rendre compte de la suite des genèses des cultures européennes. Elle concerne la naissance en Europe de la forme sociétale nationale-marchande. Celle-ci se fera à travers les prises d’initiative des acteurs de l’économique cherchant à se libérer des contrôles et des contraintes exercés sur eux dans les royaumes et les empires. Cette genèse réussira finalement davantage dans un pays : la Grande-Bretagne. Cette réussite s’étendra aux États-Unis.

 

Nous en traiterons dans notre prochaine émission consacrée aux cultures de l’économique qui parviendront en Europe de l’ouest à s’approprier le politique.

 

Mais nombre de pays européens davantage marqués par la culture royale-impériale auront des difficultés à opérer cette transformation. Cette dissociation va être à l’origine des deux guerres mondiales qui, au vingtième siècle, signeront l’impossibilité où a été l’Europe de produire son interculturation.

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2) EISENSTADT S, “Cultural Traditions and Traditions and Political Dynamics: the Origins and Modes of Ideological Politics”, British Journal of Sociology, vol. 32, n°2, juin 1981, pp. 155-181, cité                 in Badie B., Culture et politique, p.88, Economica, 1983.

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