LA VACHE CANNIBALE

Sources : J. Demorgon : « La vache cannibale européenne  et l’économie mondiale » In Conventions & Management européens, n° 8, janvier 2001. 

Bibliographie complétée le 10 juillet 2020.

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La vache cannibale européenne et l’économie mondiale. Prise de risques et principe de précaution

  • Les cultures de l’incertitude
  • Un transgénique incertain
  • La Grande-Bretagne du rapport Phillips
  • Mauvaises nouvelles de France et d’Allemagne
  • Agro-Parks aux Pays-Bas

Jacques Demorgon, philosophe, écrivain

La banane et le bœuf aux hormones entre les États-Unis et l’Europe – entre « protectionnisme » et « libéralisme » – cachaient en fait une main invisible qui ne pouvait plus tolérer le petit, le lent, le laborieux,le simplement honorable. Il fallait plus, plus vite, plus grande Toujours plus de lait, plus de viande, produits avec moins d’hommes et vendus plus cher. L’élevage était un sport et le dopage s’imposait.

La vache cannibale européenne  et l’économie mondiale

Prise de risques et principe de précaution

Mais certains vont toujours plus loin et plus vite dans la rentabilité sans savoir où ils vont. Après les hormones, pourquoi pas des farines carnées pour les ruminants, s’ils grossissent mieux et plus vite ? Et pourquoi perdre les restes des bêtes malades ? La cuisson purifiera tout, même les boues incertaines ! Ailleurs, on aura le beurre frelaté à la recherche de subventions européennes! Regardons bien les faits pour nous en souvenir et cherchons à comprendre comment s’organisent ces développements humains et inhumains.

Les cultures de l’incertitude

Il y a beaucoup de situations d’incertitude car l’information est rarement suffisante. A leur égard, les stratégies des acteurs se cherchent au cours de l’histoire et produisent des cultures différentes. Ainsi un pays comme la France, hier de monarchie centralisatrice, n’a pas manqué de produire un fort contrôle de l’incertitude. La République l’a repris, se voulant rationnelle et morale, découpant la France en départements, faisant la guerre aux patois.

En Grande-Bretagne, au contraire, l’aristocratie développe des activités économiques indépendantes, marginalise la royauté, invente le Parlement et cherche à se mettre à l’abri de tout contrôle extérieur pour libérer ses initiatives. Avec le libéralisme économique et politique elle engendre, au-delà des royaumes et des empires, une autre forme de société : la nation-marchande. On a ainsi des cultures du contrôle de l’incertitude devenues différentes au cours de l’histoire. Les États-Unis représentent ici un mixte toutefois plus proche de la Grande-Bretagne.

Les stratégies des hommes ne s’arrêtent pas : elles dépendent des cultures acquises mais elles les remanient, inventant les cultures nouvelles. Ainsi, aujourd’hui, les nations marchandes sont entrées dans une concurrence aussi profonde et généralisée que possible sur la base de leur transformation en société informationnelle-mondiale. Dans cette perspective, l’information biologique est sévèrement mise à contribution, dans le sport de dopage, dans les biotechnologies de l’agro-alimentaire, de la santé, de l’eugénisme. Selon l’expression de Rifkin (1998, 2012, 2019) nous sommes entrés « dans le siècle Biotech ». 

Dans les années quatre-vingt, le chercheur néerlandais, G. Hofstede (1928-2020), avait justement estimé que le contrôle de l’incertitude constituait l’un des quatre indices culturels fondamentaux. A partir d’un questionnaire élaboré et testé il l’avait étudié chez les cadres des filiales IBM dans 53 pays. Ses résultats semblent souvent en rapport avec les genèses historiques différentes des grands pays.

Un transgénique incertain

Partons des États-Unis où les industriels se sont lancés sans problème dans les OGM. Les consommateurs américains l’ont d’abord accepté. Or l’indice de contrôle de l’incertitude – moyenne à 65, sommet à 112 en Grèce – est aux ÉtatsUnis de 46. Ne nous trompons pas sur le sens des cultures acquises : une orientation culturelle nationale n’est qu’une tendance d’ensemble qui ne dicte pas leur conduite aux acteurs. Même s’ils s’appuient sur elle, ils peuvent aussi s’en détacher pour s’adapter aux situations nouvelles. Précisément les Américains se sont ressaisis. Les écologistes par exemple, en mai 1999, ont été sensibles à une publication scientifique, démontrant « l’impact négatif du pollen d’un maïs transgénique sur la croissance du papillon le monarque » (Bal : 2000). Ce renversement d’attitude s’est encore accru avec le soupçon concernant de possibles effets allergènes de biscuits au maïs transgénique « Starlink ». Aventis les a retirés comme, trois semaines plus tard, un distributeur a retiré ses chips pour la même raison.

La Grande-Bretagne du rapport Phillips

L’histoire de l’alimentation bovine en Europe s’étend maintenant sur une quinzaine d’années. La Grande-Bretagne a-t-elle vraiment commencé la première à produire ces farines carnées ? [Il m’a été rapporté qu’un journaliste avait donné à la télévision une information selon laquelle Victor Hugo s’était à son époque élevé déjà contre certaines pratiques britanniques d’alors dans le domaine de l’alimentation animale : à suivre donc ! ] Si oui on peut mais pas sans préciser les choix stratégiques effectués — voir aussi dans cette prise de risques, une conséquence de la culture britannique du contrôle de l’incertitude. Selon Hofstede (1987), le contrôle de l’incertitude est plutôt faible en Grande Bretagne : 35. C’est onze points au-dessous de celui des États-Unis. Le rapport Phillips qui, avec ses 16 volumes et ses 4 000 pages a coûté 27 millions de Livres, nous permet au moins de bien suivre, aujourd’hui, sur une longue durée, les conduites entraînées par un contrôle léger de l’incertitude et des stratégies de concurrence affolée qui l’aggravent encore. Après le premier cas de « vache folle », apparu en Grande-Bretagne en 1985, il faudra trois années pour interdire les farines carnées. Toutefois peu soucieux de contradiction, le gouvernement accorde encore quelques cinq semaines aux négociants pour écouler leur stock et certains dépassent cette limite. Des milliers d’animaux seront contaminés après l’interdiction (Claude, 2000). En même temps, dans les usines d’aliments pour bétail, on néglige la contamination croisée entre filière bovine et filière de farines pour porcs ou volailles.

Quant à la relation entre l’ESB [Encéphalopathie spongiforme bovine, « maladie de la vache folle »] et l’homme, l’évolution sera plus « flottante » encore. Fin 1987, les responsables ministériels se demandent s’il est « acceptable que des vaches atteintes d’ESB soient abattues pour la consommation humaine ». Ils n’en parlent pas au Département de la santé. Au milieu de 1988, le Comité Southwood conclut son rapport en jugeant « très improbable que l’ESB ait la moindre conséquence pour la santé humaine ». Le rapport ajoutait que si cette hypothèse était erronée, « les conséquences pourraient être extrêmement graves ». On a retenu l’affirmation rassurante mais pas l’avertissement qui la minimisait. Dès 1989, un autre rapport préconisait de retirer les abats de la chaîne alimentaire et surtout de la fabrication des aliments pour bébés. Aujourd’hui, on s’étonne de la contamination de sujets jeunes mais il faut savoir que l’information concernant les aliments pour bébés n’avait pas été rendue publique. De plus, à l’époque, les scientifiques eux-mêmes se sont autorisés à parler de « risque minime ». Seule cette phrase de leur rapport fut répétée pendant des années. Dès 1990, la maladie de la vache folle touche un chat domestique indiquant que la barrière des espèces avait pu être franchie par le prion. Pour le vétérinaire en chef du royaume « ce cas exceptionnel ne prouve rien » (Claude, 2000 : 2). En décembre 1995, John Major déclare : « Rien ne permet d’affirmer que l’ESB soit transmissible à l’homme ou que l’on puisse contracter la maladie en mangeant du boeuf » [Le Courrier International, 2000 cite The Sunday Business Post). Trois mois après l’intervention de John Major, le 20 mars 1996, le gouvernement britannique annonce que des humains ont été probablement contaminés par l’ESB. Plus d’une décennie s’est écoulée depuis le premier cas de vache folle.

Mauvaises nouvelles de France et d’Allemagne

Regardons ailleurs : en France, en Allemagne, aux Pays-Bas, les acteurs sont affolés par les situations nouvelles de concurrence liées à l’informationnel-mondial. Ils le sont diversement du fait de leurs cultures nationales de contrôle de l’incertitude et des intérêts de leurs stratégies propres. Avec une culture de fort contrôle de l’incertitude (86), la France n’interdira pourtant les farines carnées dans l’alimentation bovine que deux ans après la Grande-Bretagne en juillet 1990. Il est vrai, qu’ensuite, en 1994, elle le fera pour tous les ruminants et, en novembre 2000, toutes les farines carnées seront interdites. Elle se fera aussi la championne du principe de précaution. Et elle n’a pas hésité à conduire un long procès concernant les plus hauts dirigeants aux prises avec l’affaire du sang contaminé. A la différence de la Grande-Bretagne où les hautes personnalités mises en cause par le rapport Phillips sont à l’abri de tout jugement, protégés par « l’immunité de la Couronne ».

Avec un indice de contrôle plus faible et, à vrai dire juste moyen (65), l’Allemagne se pensera à l’abri des événements. Comme le soulignait le ministre français de l’agriculture, Jean Glavany (2000) in Der Spiegel du 13 novembre : « On trouve ce que l’on cherche. Nous avons fait 48 000 tests pendant qu’on en faisait 600 en Allemagne ». Cependant les mauvaises nouvelles sont arrivées d’une vache allemande aux Acores, d’une autre dans le Slesvig-Holstein puis en Bavière. Aussitôt l’attitude de l’Allemagne a radicalement changé. Alors qu’elle avait jusqu’ici refusé de sécuriser la fabrication des farines animales n’interdisant pas d’y mettre les « produits à risques spécifiés » (PRS), elle passe à l’interdiction totale de ces farines qui sera effective au premier janvier 2001. 

Agro-Parks aux Pays-Bas

Nombreux sont ceux qui avaient été profondément choqués par le refus du philosophe Heidegger de dire quelque chose à propos du génocide nazi des Juifs. Et peut-être plus encore quand il avait un jour murmuré que tout cela avait commencé avec l’agriculture mécanisée. Un chanteur pop américain très connu, Robert Long, membre de l’association américaine « Cochons en danger », a de nouveau révolté personnes et groupements, avec cette phrase : « L’industrie de la viande est aux porcs ce que Dachau a été pour les Juifs ». Jérôme Socolovsky, journaliste au Washington Post, donne ces informations à l’occasion d’un reportage sur un projet d’Agro-Parks aux Pays-Bas. On aurait quatre centres de 250 000 mchacun où seraient élevés 300 000 porcs et un million de poulets, combinés avec un élevage de saumons et une champignonnière. « Le fumier produit par les poulets et les porcs pourra être transformé en engrais et en aliments pour saumons. Le lisier en excédent pourra être exporté vers les marchés étrangers » (Socolovsky , 2000). Le journaliste conclut en rappelant l’épidémie de grippe porcine de 1997 et s’interroge sur les risques accrus d’épidémie avec un tel rassemblement d’animaux sur un espace aussi exigu. Doit-on s’étonner avec lui ? Sans doute même si on sait par ailleurs que l’indice de contrôle de l’incertitude pour les cadres IBM des Pays-Bas était de 53 soit douze points en dessous de la moyenne (65).

Toutes ces données ne prennent leur sens que dans le cadre d’un économique entraîné dans une folie concurrentielle conduisant jusqu’au sacrifice des autres valeurs. En rendant compte du rapport Phillips, Le Monde titre « Le rapport démontre dix ans de mensonges et de manipulations de l’opinion au profit de l’industrie agro-alimentaire ». Certaines structures expliquent cela.

Ainsi le ministère de l’agriculture britannique avait aussi en charge l’agence de la sécurité alimentaire nationale. Un médecin expert auprès du Comité conseil sur l’ESB était en même temps « conseiller » appointé de la commission des viandes. En réalité, ces fonctionnaires couvrent la filière bovine. Un journaliste du Sunday Business de Londres considère « Les éleveurs, responsables et coupables ». Il écrit : « non seulement la filière bovine n’est pas vraiment mise en cause mais elle a encore reçu en dédommagement des millions de Livres des contribuables, c’est-à-dire de ceux-là même qui ont été mis en danger par le bœuf contaminé ». Il donne un autre exemple de conséquence gravissime de la folie concurrentielle. Aux États-Unis, la société Ford a monté des pneus défectueux sur son modèle « Explorer » entraînant la mort de 100 personnes. Sans pouvoir réparer cela, son PDG Jacques Nasser a présenté des excuses à la télévision et a déjà dépensé 500 millions de dollars ».

Une prophétie de Rudolf Steiner

Encore une fois, comprenons bien ces analyses. Loin d’être simplificatrices et de démontrer que nous sommes les produits de nos cultures acquises, elles montrent que nous en partons mais les modifions et inventons ainsi les cultures de demain. Mais transgéniques ou vaches folles, nous inventons nos prises de risque et nos principes de précaution. Pareillement le politique, le religieux, comme l’économique et l’informationnel ne sont pas descendus une fois pour toutes du ciel, nous continuons à les inventer comme nous inventons nos libéralismes et nos protectionnistes dans les situations mondialisées d’aujourd’hui. C’est sans doute pourquoi à côté de la folie et de l’horreur économiques qui persistent, on peut entendre aussi la voix simple d’une économie qui souligne qu’il serait plus sage d’inventer des reconversions raisonnables comme celle qui conduirait à lever certains quotas concernant le « bif » argentin. Toutefois, s’il échappe à la fièvre aphteuse et continue à se comporter en herbivore dans l’immensité de la Pampa.

Quant à l’informationnel il a, lui aussi, bien des visages : d’exploitation ou de réflexion ! Comment ne pas remercier le citoyen Jean-Paul Vomorin (2000) de sa correspondance à Courrier international du 14.12.  citant Rudolf Steiner. Dans « Santé et maladie » le philosophe s’interroge : « Que se produirait-il si, au lieu de végétaux, le boeuf se mettait à manger de la viande ? » Il répond : « Il en résulterait une sécrétion d’urate en énorme quantité, l’urate irait au cerveau et la vache deviendrait folle. » Texte prophétique qui nous attendait depuis… 1923!

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Notes et bibliographie – mises à jour juillet 2020

  • Bal Fl. 2000. « Le soutien des consommateurs aux OGM commence à faiblir», Le Monde/America, p. 21, octobre. [Il m’a été rapporté qu’un journaliste avait donné à la télévision une information selon laquelle Victor Hugo s’était à son époque élevé déjà contre certaines pratiques britanniques d’alors dans le domaine de l’alimentation animale : à suivre… ]
  • Claude P. 2000. « L’accablant rapport britannique sur le drame de la vache folle », Le Monde, 28.10.2000, p. 2.Courrier International n525 du 23.11. 2000, p. 60.
  • Glavany J. 2000. Der Spiegel du 13 novembre.
  • Hofstede G., Bollinger D. 1987. Les différences culturelles dans le management, Éditions d’Organisation.
  • Hofstede G. 1994. Vivre dans un monde multiculturel, Les éditions d’Organisation.
  • Hofstede G. e.a. 2010. Cultures and Organizations, Software of the Mind. Third Edition, Londres, McGraw-Hill.
  • Rifkin J. 1998. Le siècle Biotech, La Découverte.
  • –  2012. La Troisième Révolution industrielle : Comment le pouvoir latéral va transformer l’énergie, l’économie et le monde [« The Third Industrial Revolution: How Lateral Power Is Transforming Energy, the Economy, and the World »] (trad. de l’anglais), Paris, Les liens qui libèrent.- 2019. Le New Deal vert mondial. LLL.
  • Socolovsky J. 2000. cité in Courrier International n° 528, 14.12., p. 87.
  • Vomorin J.-P. 2000. Courrier des lecteurs in Courrier International n° 528, 14.12, p.7

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Emanuele Coccia : « Le virus est une force anarchique de métamorphose » Propos recueillis par Octave Larmagnac-Matheron In Dossier spécial Covid-19 – Les philosophes face à l’épidémie, Philosophie Magazine n° 138, avril 2020.

  • Lledo P.M. 2001. Histoire de la vache folle. Presses Universitaires de France.
  • Documentaire Mort aux Vaches de Frédéric Brunnquell, Arte, 2013.

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