Comment vivre et penser les relations culturelles ?

Sources : ÉVÈNEMENT JEUNESSE – 2008  – 51 pays invités – Europe et Méditerranée – Marseille du 5 au 9 juillet 2008 – France 2008 – Présidence de I’Union européenne 

Conférence de Jacques Demorgon publiée

In Revues du Gerflint : Synergies Algérie n°4/2009 – pages 19 à 23 – Synergies Chili n°5/2009 – pages

TRADUCTIONS :

 De cómo vivir y pensar las relaciones culturales 

How should cultural relationships be experienced and thought out ? 

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Comment vivre et penser les relations culturelles

Plan

Résumé

Mots-clés : interculturel, intraculturel, transculturel, multiculturel. 

Resumen

Palabras claves: intercultural, intracultural, transcultural, multicultural

Abstract

Key words: intercultural, intracultural, transcultural, multicultural. 

  • 1/ Comprendre le culturel dans l’unité de sa diversité 
  • 2/ Le culturel est bien plus qu’élitisme, il émerge de toute expérience humaine 
  • 3/ Pourquoi les cultures sont-elles à la fois différentes et ressemblantes ? 
  • 4/ Les caractéristiques culturelles sont renforcées par la commodité des habitudes et les fiertés identitaires 
  • 5/ Chacun doit s’adapter dans sa propre culture 
  • 6/ Adaptations intraculturelles et interculturelles : le cas de la communication 
  • 7/ Avec la mondialisation, devenons-nous multiculturels, transculturels, interculturels ? 

Résumé : L’intérêt suscité par les études concernant le contact des cultures a donné naissance à une maille peu transparente de concepts et de termes autour du mot « culture ». Ce mot n’étant pas clairement défini, sont soumis à examen les domaines encadrés par des termes tels que « interculturel », « multiculturel » et d’autres formations lexicales. 

Mots-clés : interculturel, intraculturel, transculturel, multiculturel. 

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Comment vivre et penser les relations culturelles

1/ Comprendre le culturel dans l’unité de sa diversité 

Il est indispensable de comprendre la culture sous tous ses aspects. Dans la tradition anglo-saxonne, la culture renvoie à l’anthropologie, c’est-à- dire aux manières de se nourrir, de se vêtir, d’habiter, de vivre dans des sociétés organisées qui contrôlent les comportements de leurs membres. 

Dans la tradition latine, la culture c’est la mise en valeur d’un domaine et de ses techniques. L’agriculture est la mise en valeur de la terre. L’architecture est la mise en valeur de l’habitat. Il y a encore une culture que l’on peut dire « cultivée ». Elle se veut raffinée. Elle résulte d’une mise en valeur qu’opère sur elle-même, pour se distinguer des autres, la couche qui se veut supérieure dans une société. On la trouve dans les pages « culture » des magazines médiatiques évoquant les techniques et les sciences, les littératures et les arts : architecture, théâtre, cinéma, peinture, musique et danse. 

Tous ces aspects relèvent cependant d’une même donnée biologique originelle. L’être humain se distingue relativement des animaux. L’oiseau n’apprend pas à construire son nid, pas plus que l’araignée sa toile. Ce déficit de l’être humain tourne a son avantage. Ne bénéficiant pas de programmes naturels fixes, l’être humain doit les construire et les reconstruire en fonction de l’évolution même de ses expériences. Cette nécessité adaptative permanente est à l’origine de la culture comme dimension fondamentale du développement humain. 

2/ Le culturel est bien plus qu’élitisme, il émerge de toute expérience humaine 

Nous faisons une erreur grave en constituant le culturel comme un secteur à part des activités humaines. C’est, au contraire, à partir de toutes nos activités que nous produisons le culturel, de sa base à son sommet.  En ce sens, l’économique fait partie de la culture avec les techniques de recherche, d’exploitation, de commercialisation. Le politique, aussi, avec l’organisation des sociétés. De même le religieux tente de relier l’humanité dans la suite des générations (le culte des ancêtres l’indiquait) comme dans les multiples autres manifestations de sa diversité. En tout et à chaque moment, la culture est ce que nous jugeons digne d’être sélectionné, conservé, transmis, pour être réutilisé. Elle est ainsi ce que nous avons de plus précieux : information, communication, action à disposition. Cultures anthropologique et sociétale – économique, religieuse, politique – culture cultivée – technique, esthétique, scientifique, juridique, etc. – constituent ensemble le trésor de l’expérience humaine. 

3/ Pourquoi les cultures sont-elles à la fois différentes et ressemblantes ? 

Quand nous pensons cultures, nous pensons différences. Celle-ci, en effet, s’imposent comme des figures remarquables occupant le devant de la scène. Les différences des vêtements et des aliments sont ainsi très présentes dans nos expériences ; et de même les différences de conduites qui s’y rapportent. Utiliser la main, des baguettes, des cuillers, des fourchettes, des couteaux, cela fait partie de manières de table fréquentes chez les uns ou chez les autres. Les différences culturelles sont souvent en relation avec les milieux géographiques, leurs différences physiques et biologiques : reliefs, climats, animaux et plantes. 

Une autre part des différences culturelles provient des diverses possibilités de l’action humaine. Dans différents pays d’Asie, la manière de compter n’est pas la même. En occident, on compte du pouce vers l’auriculaire : 1, 2, 3, 4, 5 et l’on change de main pour continuer jusqu’à dix. Au Japon, on compte de 1 à 5, en partant de l’index et en terminant par le pouce et on continue de 6 à 10 de la même façon sur la même main. 

Une autre source résulte encore de l’arbitraire des langues. C’est singulièrement vrai, de nouveau avec les chiffres. Le chiffre 13 a des significations tantôt positives et tantôt négatives. Souvent, on l’élimine, qu’il s’agisse des numéros des chambres dans les hôtels ou du nombre de personnes présentes à une même table. Au Japon, le chiffre 9 n’est pas bien vu car son homonyme chu signifie « douleur », « souffrance » « peine ». C’est pire pour le chiffre 4, prononcé « chi », évoquant ainsi la mort. Sur cette base, pas de cadeaux avec quatre fleurs ou quatre gâteaux. Même les oeufs seront comptés par cinq. D’une façon générale, les Japonais ressentent les chiffres impairs comme plus bénéfiques que les chiffres pairs. 

Les couleurs réservent aussi bien des surprises. On a montré l’avènement de la couleur bleue devenue positive et même sacrée dans le christianisme alors que les Romains le voyaient de façon plutôt négative. Dans nombre de pays, la couleur du deuil n’est pas le noir mais le blanc. Ainsi, au Japon, où c’est le cas, on n’offre ordinairement pas de fleurs blanches. 

Toutes ces différences nous impressionnent au point qu’elles nous empêchent de découvrir les ressemblances humaines qui persistent entre les différentes cultures. Par exemple, que la couleur du deuil soit le noir ou le blanc, on a, dans les deux cas, la symbolisation de l’absence en éliminant toute couleur singulière. Il nous faut aller plus loin dans la compréhension du jeu des ressemblances et des différences si nous voulons nous adapter davantage aux cultures du monde. Il va falloir reconnaître que ce sont les multiples possibilités de l’adaptation humaine qui créent les cultures. Ainsi, dans certaines cultures, on maintient une distance importante à l’autre ; ou, au contraire, on voudra même le toucher. Il y a des cultures dans lesquelles les expressions sont plus exubérantes ; dans d’autres elles sont plus réservées. Ce sont toujours des êtres humains qui font le choix d’être ainsi ou autrement. 

4/ Les caractéristiques culturelles sont renforcées par la commodité des habitudes et les fiertés identitaires 

Nous venons de voir que les réponses culturelles résultent des singularités des environnements mais aussi de celles des adaptations humaines. Cependant, une fois effectuées, reprises et transmises, elles deviennent des réponses habituelles que les personnes et les groupes réutilisent. Ces réponses ne leur apparaissent plus comme conventionnelles. Ce sont leurs réponses et, surtout pour des tiers, elles deviennent caractéristiques des personnes, des groupes, des sociétés. En devenant habitudes et identités, la culture peut se rigidifier au détriment d’ailleurs des adaptations humaines toujours nécessaires. 

5/ Chacun doit s’adapter dans sa propre culture 

Si les adaptations produisent les cultures, les cultures une fois produites, peuvent restreindre les adaptations. Il faut d’abord préciser que l’adaptation ne doit pas être pensée de façon simplifiée. Elle n’est pas seulement acceptation ou soumission. L’être humain doit pouvoir s’opposer aux animaux qui l’attaquent. De même, aux intempéries qui le menacent : tempêtes, inondations, incendies, etc. L’adaptation n’est pas non plus toujours directement reliée aux réalités actuelles. La culture est faite des réalités dont on se souvient ou que l’on imagine. Dès lors, l’adaptation est aussi invention. 

Les souvenirs, les analyses, les anticipations de nos expériences nous font comprendre comment changent nos réponses en fonction des changements mêmes des situations.
Tantôt nous devons être ouverts pour accueillir des choses nouvelles qui nous sont nécessaires. Tantôt, nous devons être capables de nous fermer pour nous protéger de stimulations trop nombreuses ou trop précipitées. 

Il n’est pas toujours facile de savoir jusqu’où nous devons nous fermer ou nous ouvrir au monde, aux autres, à nous-mêmes. À partir de telles situations, les êtres humains ont pu concevoir que de véritables problématiques adaptatives structuraient leurs expériences. Chaque situation doit être appréciée. Sur cette base, l’adaptation humaine oscille entre plus ou moins d’ouverture et de fermeture. Ces adaptations psychologiques prolongent d’ailleurs les adaptations physiologiques que nous connaissons bien. Ainsi, la pupille de notre œil se ferme quand il y a trop de lumière et s’ouvre quand il n’y en a pas assez. 

Quand l’action exige un supplément d’énergie, le cœur bat plus vite. La vasodilatation des vaisseaux permet une meilleure circulation du sang. Au repos, on a un ralentissement du rythme cardiaque et une vasoconstriction des vaisseaux. Si notre expérience doit ainsi s’adapter, notre culture qui l’accompagne doit le faire aussi et combattre ses propres rigidités. 

Dans toute culture, il est nécessaire de pouvoir modifier la réponse habituelle quand la situation l’exige en fonction de sa nouveauté. Variations, modifications, reconstructions des réponses courantes nécessitent des tâtonnements adaptatifs, des oscillations plus ou moins larges autour de la réponse culturelle habituelle. Oscillations régionales, car la réponse culturelle varie déjà à l’intérieur d’une même nation. Oscillations personnelles, car la réponse culturelle varie déjà à l’intérieur d’un même groupe. 

6/ Adaptations intraculturelles et interculturelles : le cas de la communication 

Un exemple très éclairant est celui des difficultés de communication. Certaines personnes ont une culture de communication dite « implicite ». Cela signifie qu’elles font volontiers des sous-entendus en supposant que celui qui les écoute pourra tout de même comprendre. Or, il ne le peut pas s’il ne dispose pas des mêmes références. 

Certaines personnes ont, au contraire, une culture de communication dite « explicite ». Elles supposent qu’autrui ne les comprend que si elles donnent toutes les références nécessaires. Elles donnent parfois trop de références à des interlocuteurs ennuyés de s’entendre répéter ce qu’ils savent. 

Ainsi, interlocuteurs « implicites » et interlocuteurs « explicites » communiquent difficilement, même quand ils maîtrisent bien la langue de l’autre ou une langue commune. Or, cette difficulté interculturelle est déjà intraculturelle. A l’intérieur de chaque culture, il convient d’être implicite avec ses familiers et explicite avec ceux qui le sont.  Cet exemple des cultures de communication permet de comprendre qu’il ne faut jamais supprimer la relation entre l’adaptation humaine et les cultures.  Des personnes de communication explicite sont souvent l’objet de préjugés de la part des personnes de communication plus implicite. L’inverse est tout aussi vrai. 

L’erreur du culturalisme consiste à confondre des cultures et des natures. Quant à savoir pourquoi dans certains pays, la communication est globalement plus souvent explicite et, dans d’autres plus souvent implicite, cela tient aux différences de l’histoire politique de ces pays plus unifiés ou plus diversifiés sur le long terme. L’histoire est une source très importante de différenciation des cultures et nous commençons à le comprendre. 

7/ Avec la mondialisation, devenons-nous multiculturels, transculturels, interculturels ? 

Précédemment, nous avons employé les termes d’interculturel et d’intraculturel. Toutefois, ces termes ne sont pas universels. Les mots employés sont différents selon les pays. Dans certains, on préfère les termes « multiculturel » et « transculturel ». 

Si l’on regarde plutôt du côté des séparations entre les acteurs, les groupes, les sociétés et leurs cultures, les relations sont qualifiées de « multiculturelles ». Elles peuvent être hostiles, indifférentes ou respectueuses. On passe ainsi de la ségrégation inhumaine à une politique de la reconnaissance de l’autre, nommée « multiculturalisme ». Le multiculturalisme est une référence au Canada, aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne mais aussi en Europe. 

Si l’on regarde plutôt du côté de ce qui réunit les personnes, les groupes, les sociétés, les relations sont souvent qualifiées de « transculturelles ». Ces références transculturelles peuvent être prises dans le domaine religieux ou dans le domaine politique. C’est le cas dans une France où nombreux sont ceux qui invoquent les relations transculturelles, républicaines et laïques. Les relations transculturelles sont diversement souhaitées. Cependant, aucune religion n’a pu devenir universelle, aucune politique laïque non plus. 

Si l’on regarde plutôt du côté des interactions entre personnes, entre groupes, entre sociétés, les relations sont qualifiées d’« interculturelles ». Elles peuvent être de violence et inhumaines ou bien humaines et de bonne volonté. Quand on parle de relations interculturelles sans précision, on ne pense qu’aux relations interculturelles positives que l’on souhaite voir se développer. 

Il ne nous paraît ni indispensable ni souhaitable de choisir entre perspectives multiculturelles, transculturelles, interculturelles car elles interfèrent dans les expériences, en évolution, des personnes, comme dans celles des groupes et des sociétés. Ne prenons qu’un exemple significatif. Le chercheur Nathan Glazer évoque une recherche empirique montrant que dans un échantillon important de la presse américaine, le terme « multiculturalisme » est absent jusqu’en 1988. Dans le même échantillon, ses occurrences sont d’une centaine en 1990, de 600 en 1991 et de 1 500 en 1994. Le changement est net. Nous souhaitons terminer en donnant un exemple très concret de ce mélange des perspectives multiculturelles, transculturelles, interculturelles. 

On sera peut-être étonné de constater qu’il est formulé dans les années trente par l’anthropologue Ralph Linton quand il écrit :

« Après son repas, le citoyen américain se dispose à fumer, habitude des Indiens américains, en brûlant une plante cultivée au Brésil, soit dans une pipe venue des Indiens de Virginie, soit au moyen d’une cigarette venue du Mexique. S’il est assez endurci, il peut même essayer un cigare, qui nous est venu des Antilles en passant par l’Espagne. Tout en fumant, il lit les nouvelles du jour imprimées en caractères inventés par les anciens Sémites, sur un matériau inventé en Chine, par un procédé inventé en Allemagne. En dévorant les comptes-rendus des troubles extérieurs, s’il est un bon citoyen conservateur, il remerciera un Dieu hébreu, dans un langage indo- européen, d’avoir fait de lui un Américain cent pour cent ». 

Ralph Linton (1893- 1953), The Study of Man. (1936), tr. fr. De l’homme, Paris, PUF, 1968) 

De cette sagesse de Linton, au début du XXe siècle, à la sagesse populaire actuelle, il n’y a qu’un pas. Le voici franchi par un texte anonyme, régulièrement photocopié dans un restaurant turc du 11e arrondissement de Paris, désormais reproduit en carte postale :

« Ton Christ est juif. Ta voiture est japonaise. Ta pizza est italienne et ton couscous algérien. Ta démocratie est grecque. Ton café est brésilien. Ta montre est suisse. Ta chemise est indienne. Ta radio est coréenne. Tes vacances sont turques, tunisiennes ou marocaines. Tes chiffres sont arabes, ton écriture est latine… et tu reproches à ton voisin d’être étranger ! » 

Texte anonyme restaurant turc du 11e arrondissement de Paris

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