ACCULTURATION

ACCULTURATION

Les grandes orientations culturelles. Cours de Formation à l’interculturel

10e émission : Des acculturations à l’interculturation 

39. LA NOTION D’ACCULTURATION ET SON CADRE HISTORIQUE

Les études ethnologiques et anthropologiques ont mis longtemps à se constituer et l’ont fait de différentes façons. Elles ont été considérablement influencées par l’expansion de la civilisation chrétienne occidentale qui minimisait les civilisations et les cultures des peuples dominés. Dans cette optique, la notion d’acculturation ne pouvait guère se faire jour puisque la place était déjà prise par la notion active de civilisation. C’était les Occidentaux qui cherchaient à christianiser et à civiliser.

La notion d’acculturation n’apparaît qu’à partir du moment où – du fait même de l’expansion occidentale – certaines populations membres d’autres cultures se trouvent immergées au sein des sociétés occidentales.

On considère généralement l’anthropologue américain G. W. Powell comme “l’inventeur”, dès 1880, de la notion d’acculturation. Il l’emploie justement pour désigner les transformations culturelles des immigrants dans la société américaine. Mais la notion est en quelque sorte réinventée par un autre anthropologue américain, M.J. Herskovits, au moment où, en 1928, contrairement à ses collègues qui conduisaient tous des études sur les Indiens, il entreprend d’analyser les populations noires descendant des esclaves africains.

En 1936, M.J. Herskovits, R. Redfield et R. Linton présentent leur “Mémorandum pour l’étude de l’acculturation” avec la volonté de donner à la notion un statut scientifique. L’intérêt de l’ouvrage est réel, cependant on y trouve une définition de l’acculturation qui reflète une fausse symétrie. Elle est qualifiée:

d’ensemble de phénomènes résultant d’un contact continu et direct entre groupes d’individus de culture différente et entraînant des changements dans les modèles culturels initiaux de l’un ou des deux groupes.

Une définition aussi ouverte peut faire croire que les groupes en contact sont fréquemment à égalité. Or, les uns sont dans leur société d’appartenance ancestrale, les autres ont été transplantés autrefois ou viennent d’immigrer. La définition sous-entend une symétrie qui n’existe pas: dans nos sociétés, les relations de domination sont fréquentes; les relations d’égalité plus rares [1] .

40. ROGER BASTIDE : DE L’ACCULTURATION À LA DISSOCIATION INTERCULTURELLE

La notion d’acculturation, dans sa généralité, est bien en peine de rendre compte de la diversité des situations et de la complexité des processus. R. Bastide l’avait bien compris en cherchant à perfectionner quand même cette notion d’acculturation. Il est d’abord soucieux de préciser le secteur sur lequel porte l’acculturation. Étudiant les noirs brésiliens, il pose le principe de “coupure”. Les Afro-Brésiliens évitent les contradictions entre leur acculturation professionnelle et leur culture religieuse antérieure. Ils le font en les séparant. S’ils s’avisaient de vouloir harmoniser un certain irrationalisme religieux et un certain rationalisme économique assez étroit, ils échoueraient. Mais pour nombre de leurs partenaires brésiliens, cette “coupure” non analysée, non comprise, se traduit par le stéréotype de la duplicité des Afro-Brésiliens. Sans doute, ceux-ci jouent-ils sur deux tableaux! dit Bastide. Mais c’est qu’il y a réellement pour eux deux tableaux. C’est ainsi qu’ils échappent au “double lien” (double bind) qui les conduirait à nécessairement marginaliser une partie d’eux-mêmes: marginalisation religieuse s’ils référent leur religion aux principes économiques; marginalisation professionnelle s’ils réfèrent leur profession à leurs convictions religieuses [2].

R. Bastide développe ainsi un courant d’études visant à restituer plus scientifiquement l’originalité des civilisations et des cultures non occidentales. Pour cela, il veut rendre plus opératoire cette notion d’acculturation.

  • D’abord, il la situe en fonction du rapport de domination. Trois possibilités: elle est spontanée; elle est le fruit d’une contrainte momentanée ou elle est systématiquement planifiée.
  • Ensuite, il la situe en fonction de l’écart plus ou moins grand des cultures en contact.
  • Enfin, il tient compte de leurs orientations vers plus d’ouverture ou de fermeture. Il précise ainsi la diversité des situations d’acculturation [3].

41. DEVEREUX ET L’ACCULTURATION ANTAGONISTE

Nous commençons de le comprendre, il n’est pas facile de découvrir et d’analyser les enchevêtrements intra et interculturels qui résultent des interactions multiples des personnes, des groupes, des organisations et des sociétés. Un travail capital est à cet égard celui de l’ethnopsychiatre Georges Devereux [4]. Il fonde l’ethnopsychanalyse complémentariste et poursuit, lui aussi l’approfondissement de cette notion d’acculturation avec un concept fondateur celui d’acculturation antagoniste. Cette acculturation peut prendre trois formes principales et plusieurs formes secondaires. 

a) En premier lieu, l’antagonisme utilisera “l’isolement défensif”. Cet isolement peut rarement être total mais il peut être très important. Le “contact” peut être supprimé pour la plus grande partie de la population. De même les influences culturelles peuvent être systématiquement barrées. En étudiant les fermetures interculturelles, nous avons déjà donné des exemples d’isolement défensif. N’en donnons qu’un seul ici mais actuel et remarquable: celui des indiens Cunas. 

            Dès l’arrivée des Conquistadores, ils sont sans cesse repoussés et doivent s’adapter. De chasseurs qu’ils étaient, ils deviennent agriculteurs et maintenant pêcheurs. Ils sont aujourd’hui 30 000, réfugiés pour la plupart dans le Golfe du Mexique, Archipel des Samblas. Ils relèvent de l’État panaméen mais n’obéissent qu’à leurs chefs locaux politiques et religieux. En dépit de leur pauvreté, ils refusent toute installation hôtelière touristique. L’une s’étant tout de même effectuée, ils se sont mobilisés pour la détruire [5].

b) En second lieu, l’antagonisme prend le risque de “l’adoption de moyens nouveaux” pouvant entraîner des conséquences modificatrices de la culture d’origine. Les membres de cette culture vont chercher à limiter ces conséquences de façon à ce que l’essentiel de leur culture soit sauvegardé. Exemple des plus significatifs, celui des Moken, chasseurs nomades marins de l’Archipel des Mergui en Asie du Sud-Est. Ils se refusent à la sédentarisation, incompatible avec leur mythe fondateur et l’identité nomade et marine qu’il implique. Mais la période de la mousson ne leur permet pas d’être en mer. Ils s’installent alors de manière précaire, entre terre et mer, sur des territoires abandonnés, inhospitaliers. Ils y mettent en oeuvre, de façon provisoire, les techniques agricoles qu’ils connaissent bien mais juste pour se nourrir. Chaque année, pendant cette saison terrestre – celle du sacré – leurs chefs religieux récitent et chantent, pendant des heures, leur mythe fondateur. Dès la fin de la mousson, les Moken délaissent leurs installations provisoires et repartent en mer. Ils connaissent les diverses techniques de pêche mais se refusent à employer des filets. Par contre, ils ont doté leurs bateaux de moteurs, ce qui – tout en leur donnant un atout supplémentaire dans leur pêche au harpon – n’est pas incompatible avec leur identité. En effet, dans l’adoption de moyens nouveaux, ils écartent ou marginalisent ce qui pourrait entamer
 leur culture nomade. Pour eux, le bateau (avec ses deux échancrures avant et arrière: bouche et anus) et l’homme sont une même image: celle du mouvement, du courant, du passage mais aussi du vide sans cesse retrouvé. Le plein signifierait blocage et mort. Dans ces conditions, ils ne peuvent envisager une quelconque installation, un quelconque stockage. Nous accédons ici aux fiertés culturelles spécifiques des cultures de chasseurs [6]. Et nous constatons qu’une adoption partielle de moyens nouveaux peut ne pas remettre en cause la culture originelle. 

Il est vrai qu’entre sociétés communautaires et nationales-marchandes, l’écart historique est profond. Les premières n’ont guère de choix qu’entre résister presque telles quelles ou mourir de suite. 

Il n’en va pas de même entre sociétés royales-impériales et sociétés nationales-marchandes. Ici les premières peuvent encore penser pouvoir se défendre. Mais en empruntant les moyens nouveaux de leurs adversaires elles peuvent tomber dans sa force culturelle d’attraction. L’évolution de la Chine appartient à l’avenir; celle de l’UEI, ex URSS, est encore incertaine. Seule l’acculturation antagoniste géopolitique du Japon a parcouru son cycle entier de l’ère Meiji à nos jours.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

div#stuning-header .dfd-stuning-header-bg-container {background-color: #383838;background-size: contain;background-position: top center;background-attachment: initial;background-repeat: initial;}#stuning-header div.page-title-inner {min-height: 250px;}