Afrique du Nord

11e émission : Les cultures du politique

48. LE POLITIQUE ET LE RELIGIEUX : GRANDS EMPIRES ET GRANDES RELIGIONS

La simple croissance démographique ou la nécessité d’être plus nombreux pour mieux se défendre ont conduit à la première grande transformation celle des sociétés communautaires en royaumes. L’accroissement des personnes, des groupes sociaux, des territoires rendaient plus nécessaires l’organisation et le contrôle. Parfois, des scissions intervenaient avec déplacements dans l’espace. Mais quand cela n’était pas possible, une autre stratégie se faisait jour, celle de la constitution d’un pouvoir hautement hiérarchisé et même transcendant symbolisant le caractère sacré de l’unité sociétale. D’où ces empereurs-dieux. Ainsi, le Pharaon de l’époque des pyramides est fils de Ré, Dieu du soleil et il est adoré comme tel. Ou encore, Jimu Tenno 1er, Empereur du Japon est le descendant de la Déesse Amaterasu.

Le politique et le religieux peuvent rester “consubstantiels” par exemple par le biais familial du culte des ancêtres comme nous le verrons pour la Chine dans la prochaine émission.

Ou bien le religieux et le politique se constituent au coeur d’une tension entre leur fusion et leur distinction. Un clergé par exemple peut se constituer et prendre une place prépondérante ou secondaire selon les circonstances et les pays. Par la suite diverses modalités d’association et d’opposition du politique et du religieux pourront se faire jour et se stabiliser à tel moment et dans tel lieu.

Dans une perspective de simplification, Eisenstadt, pour sa part (2) présente quatre modes d’articulation du politique et du religieux.

1) le primat du religieux sur le politique dans l’hindouisme, le bouddhisme, le taoïsme, la Chrétienté du moyen âge. Avec plusieurs modalités qu’il faudrait distinguer. A l’origine, le religieux prend naissance au plan populaire en opposition au pouvoir politique insatisfaisant. Ensuite il peut tenter de devenir lui-même pouvoir politique. Ou encore il s’associe à un pouvoir politique antérieur ou nouveau.

2) le primat du politique dans le confucianisme. Mais ne pourrait-on pas dire que c’est un politique qui a intégré le religieux ?

En fait en Chine primat du religieux et primat du politique s’enlaceront ou se succéderont. Ce qui nous mène aux deux autres modes d’articulation que présente Eisenstadt.

3) D’abord une pondération entre le politique et le religieux. Elle se constituera pour un temps et pour un lieu.

4) Ensuite au lieu d’une pondération un peu durable on aura dans des temps troublés une succession d’équilibres inversés.

Ces deux dernières perspectives se rencontrent dans les évolutions des grandes religions. On pensera aux juges, rois et prophètes dans le judaïsme. Pareillement dans le Christianisme et l’Islam où ces modalités se différencieront encore à partir des branches particulières du Christianisme (Catholicisme, Orthodoxie, Protestantisme) et des branches de l’Islam (Sunnisme, Chiisme).

En Europe on a l’exemple fort des luttes historiques entre la papauté et le Saint-Empire romain-germanique dont le nom était à lui seul un défi à la papauté. Au départ la Grande Bretagne et surtout la France, fille aînée de l’Église, sont acquises à la Papauté. Mais ensuite l’Anglicanisme installe une religion sous contrôle du politique et le Gallicanisme fait aussi un pas dans ce sens. Un des moments de renversement de la pondération antérieure, l’un des plus rapides, est célèbre, c’est celui ou Napoléon prit la couronne impériale des mains du Pape et se la mit lui-même sur la tête.

49. DES SOCIÉTÉS COMMUNAUTAIRES TRIBALES À L’EMPIRE : L’EXEMPLE DE L’ISLAM

Les religions, fait social total s’il en est, ont joué de nombreux rôles différents au cours de l’histoire humaine. Et d’abord dans la première grande transformation, celle qui a conduit des sociétés communautaires- tribales à la société royale-impériale. C’est évident pour le judaïsme et c’est même l’histoire que retrace l’ancien testament celle de la transformation des tribus d’Israël et de Juda en royaume de David et de Salomon. Ca l’est aussi pour l’Islam dont la première évolution est particulièrement significative. L’exercice du pouvoir à Médine par Mahomet représente une situation idéale. C’est l’islam qui unit la communauté. En ce sens, la religion apparaît comme ayant d’emblée une fonction politique. Cela se traduit d’ailleurs à travers une perspective démocratique.

A sa mort, Mahomet ne laisse ni descendant mâle ni directives. Son successeur ou “Calife” sera Abou Bakr, le père d’Aïcha. Il sera élu comme le
plus vertueux de ses compagnons. Il s’efforcera de maintenir et de développer la prééminence de Médine comme capitale de l’Etat musulman et sera en difficulté avec les tribus bédouines d’Arabie qui ont dénoncé leur pacte d’alliance. Élection et communauté, on le voit, nous sommes encore très proches du communautaire tribal. Cependant l’évolution vers une société impériale est rapide. La religion apparaît ici comme le pont qui va permettre le passage des sociétés communautaires à la société royale ou impériale. Les trois successeurs de Mahomet seront trois de ses gendres. D’abord Mahomet Omar, qui réunit les énergies des tribus du désert et commence l’expansion arabe en menaçant la Perse et l’empire byzantin. Après l’assassinat d’Omar par un esclave mécontent, l’élection d’Othman en 644 est plus difficile dans la mesure où il n’appartient pas au clan hachémite du prophète. Il poursuit cependant l’oeuvre d’Omar en construisant une flotte pour continuer à s’opposer à Byzance. En 656, il est assassiné par ses opposants. Il s’agit bien cette fois d’un meurtre politique, le premier dans l’histoire de l’islam. C’est un troisième gendre Ali qui prendra sa succession. Dans ces conditions, plusieurs groupes s’opposent à son élection. C’est par exemple le cas de Moawiya, Gouverneur de Syrie. La première guerre interne à l’islam éclate. Ali est à son tour assassiné. Et son fils Hassan qui voulait lui succéder doit se retirer devant Moawiya. Ainsi ce dernier deviendra le fondateur de la dynastie omeyyade à Damas. Ce sera également la source du grand schisme qui divise l’islam. En effet, les partisans d’Ali (Chiat Ali) constitueront le Chiisme en branche de l’islam opposée au sunnisme. Comme on le voit, la dimension politique impériale peut se constituer à partir d’une base religieuse qui la précède mais qu’elle utilise ensuite.

Dans le Christianisme, on a l’énoncé d’une claire séparation. Les modalités d’articulation du politique et du religieux vont trouver leur point de départ dans la célèbre remarque du Christ sur l’impôt: “Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu”. Même si Dieu est transcendant à César, on a l’impression d’être en présence de deux légitimités. L’une, certes aurait une validité plus grande mais l’autre ne serait nullement négligeable.

L’islam n’énonce pas cette séparation. Dès lors il y aura une légitimité religieuse fondamentale qui restera irrécusable. L’idéal étant qu’elle s’impose d’elle-même aux nécessités contingentes des sociétés humaines. D’où l’élan conquérant de l’islam des premiers siècles. C’est sur ces bases que l’on a pu parler de théocratie politique à propos de l’islam. D’un côté, prime la communauté religieuse universelle distanciée du pouvoir politique et même d’une église instituée. De l’autre côté, église et pouvoir politique pourront même aller jusqu’à se confondre. On a pu voir jusqu’à récemment combien cela pouvait être vrai, sous l’influence du chiisme en Iran.

L’histoire de l’Islam jusqu’à aujourd’hui peut être aussi considérée sous l’angle de ces perspectives différentes. Selon l’une, l’autorité transcendante du religieux la rend moins susceptible de compromis. Selon l’autre, il est sage de prendre en compte la nécessité et de savoir s’adapter sans toutefois mettre le moins du monde en question la charria. En ce sens un primat du religieux subsiste. Là ou domine la culture islamique le pouvoir politique ne peut se distancier exagérément du pouvoir religieux. On peut le voir dans les pays où une orientation laïque a pu se faire jour. Elle est souvent de nouveau pondérée dans le sens opposé. On pensera à la Turquie. On pensera à l’Irak où, parvenu au pouvoir un parti politique laïque et socialiste, finit quand même par se réclamer de l’islam.

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