HENRI VAN LIER (1921-2009)

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Voir aussi L’EVENEMENT VAN LIER. ANTHROPOGÉNIE ET LINGUISTIQUE

Monde Méditerranéen Synergies (revue du GERFLINT) – N° 2 coordonné par Jacques Cortès – Jacques Demorgon – Nelly Carpentier – François Ploquin – Marc Van Lier

Ci-dessous Article de J. Demorgon, La Révolution Prolétarienne, septembre 2011.

La genèse de l’humain : une histoire globale. Avec Anthropogénie d’Henri Van Lier

1./ Pour une « globalisation », ouverte, urgente, de l’histoire humaine

Au-delà de l’écologie idéologique et politique voire politicienne, la pensée écologique nous a familiarisés avec l’exigence du « tout ». Cela, au moment où la planète est ce « premier  tout » dont nous dépendons et qui dépend de nous. Toutefois, ce « tout » n’en est pas vraiment un, trop perçu qu’il est, prioritairement, en fonction de l’économe financière et de l’information médiatique. Matraquage ne fait pas vérité. Ce sont là de pseudos globalisations et mondialisations, tronquées et réduites. D’aucuns posent que toute globalisation est impossible car, en réalité, toujours réduite et donc mensongère. La critique de tout énoncé prétendu global est légitime, mais le processus de recherche de la globalisation doit justement se poursuivre et s’approfondir pour une globalisation plus exacte. Une globalisation de qualité en acte et en pensée reste ouverte. Connaissant ses limites, elle y remédie en s’informant des particularités et singularités qui défient les généralisations et les contraignent heureusement à se refonder sans cesse. 

2./ Un évènement de savoir et de pensée : l’anthropogénie d’Henri Van Lier (1921-2009)

Nous disposons d’un tel travail, exceptionnel, avec Anthropogénie d’Henri van Lier. C’est là une « discipline nouvelle » : rien moins que l’étude de la genèse de l’humain dans son évolution vitale et géohistorique spécifique. L’organisation inter et transdisciplinaire des connaissances nécessaires à la constitution d’Anthropogénie a été mise en ligne, sur plusieurs décennies. Ce n’est qu’en 2010, un an après sa mort, que « Les Impressions nouvelles », à Liège, ont produit le livre de plus de mille pages qui contient non pas tout mais une large part organisée de ce travail. Travail peu connu, peu  compris en dépit de l’hommage que le Centre Pompidou a rendu à l’auteur au printemps 2011. Nous tentons ici une évocation minimale avec bien des manques pour encourager à une lecture requérant patience et temps, pour un bénéfice toutefois immense : celui d’une première globalisation ouverte de l’aventure humaine dont l’éducation aurait le plus grand besoin et la démocratie de même.

3./ L’anthropogénie des actions humaines (dés)orientées, premières sources des « cultures »

Anthropogénie découvre déjà sa richesse à consulter les titres des trente chapitres (cf. bibliographie) spécifiant l’étendue et l’importance de leurs apports. Les humains s’engendrent à partir et au travers de leurs créations nombreuses et diversifiées. Elles relancent les adaptations toujours nécessaires face à la complexité renouvelée du monde. Cette adaptation riche et variée est possible car les humains sont devant des orientations opposées entre lesquelles ils peuvent choisir ou qu’ils doivent composer : dans leurs actions, leurs activités, leurs organisations sociétales.

Ces choix et ces compositions, Van Lier les nomme des « destins-partis d’existence ». Destins pour ce qui est acquis et déterminant, partis pour les choix stratégiques nouveaux. Ces « destins-partis d’existence » s’engendrent en référence a de grands domaines de déterminations et de choix.

Pour la dimension topologique, celle de l’espace, les humains composent entre : « proche, lointain », « continu, discontinu », « ouvert, fermé », « englobant, englobé », « chemin, barrage », etc.

Pour la dimension « cybernétique », liée au temps et au mouvement, les humains composent entre : « activité, passivité », « feedback, feedforward », « action, rétroaction », « rétroaction positive, rétroaction négative », « linéarité, détours ». 

Deux autres dimensions sont « liés » – techno-sémiotique et logico-sémiotique – comportant aussi tout un ensemble d’orientations qui requièrent choix ou compositions. Au travers des mouvements de tout le corps : affronter, orthogonaliser, latéraliser, transversaliser, diagonaliser, suspendre, reprendre, accélérer. Au travers des manipulations des mains : séparer, segmenter, trier, réunir, articuler ; aplanir, surfacer, faire face à, plier, etc. Ou encore, dans la marche et ses extensions jusqu’aux danses et musiques avec le rythme et ses recours : l’alternance, l’interstabilité, l’accentuation, le tempo, l’auto-engendrement, la convection, l’aller-retour du strophisme (couplets, refrain). Une multitude de réponses ainsi construites ou opératoirement thématisées ont « du sens, des sens, du Sens » dans la mesure où elles deviennent signes, « thématiseurs purs », hors opérations effectuées. Au-delà de ses prises en compte de Peirce (image, indice, symbole) et de Saussure (Sa, Sé), Van lier, au cœur de l’action, clarifie donc la question des signes.  Libérés des actions et techniques toujours là aux commencements, les signes constituent dès lors un monde à part. « Thématiseurs purs s, ils peuvent « commander, provoquer, pointer des actions techniques mais ce n’est pas là opérer au sens technique ».

Cette thématisation se fait en deux directions opposées complémentaires. Les indices (traces significatives des objets et des êtres) viennent de l’environnement, les index (exprimant des directions des actions) partent vers lui. Mouvements des doigts, de la tête, du visage, des jambes, du corps entier pointent vers l’environnement qui comporte aussi des humains partenaires ou adversaires. Indices indexés, index indicialisés, de riches associations se font. A l’origine de ce passage du technique au sémiotique, Van Lier évoque l’intercérébralité, communication entre humains dont les cerveaux sont capables de mimer virtuellement un mouvement observé. Piaget faisait de l’image une trace non de la sensation mais de l’action perceptive. A partir de ce riche terreau des actions et des signes qui en sortent, on délaisse la polémique entre unité et diversité des humains car elles ne cessent de s’engendrer ensemble.

Pour mieux voir comment, revenons aux situations et aux effets de champ des situations quand l’humain y est sollicité par des  « attracteurs variés et ouverts… non seulement en nombre mais en ordres, croisant le naturel et le technique, l’actuel et le virtuel, le technique et le sémiotique, l’analogique et le digital, le motivé, l’institutionnel, le conventionnel ». 

C’est à partir de ces attracteurs diversement distants, stables ou instables, plus ou moins en tensions entre eux, que s’engendrent les effets de champ « perceptivo-moteurs » et « logicosémiotiques ». Ils sont de quatre sortes. « Statiques », quand ils aboutissent à privilégier une forme ou une couleur reprise (le carré, le cercle, le rouge) ; « cinétiques », quand ils relient des mouvements étrangers l’un à l’autre (chasseur, gibier !); « dynamiques », quand ils réfèrent les mouvements aux forces qui les sous-tendent ; enfin, « excités »,  quand les attracteurs sont si nombreux qu’ils dépassent les possibilités de réponses ordonnées. Cette quatrième sorte d’effets de champ nous réfère à un quatrième domaine de déterminants et de choix. Où s’opposent « fonctionnements » (constants, descriptibles) et « présence, absence pure » (intermittente, indescriptible).

Cette opposition que Van Lier nomme « distinction universelle initiale » est tantôt acceptée tantôt rejetée. Pour la faire mieux comprendre il la réfère au rapport « immanence, transcendance ». La difficulté est certainement plus grande en Occident où déjà le principe aristotélicien du tiers exclu rend vaine l’expression contradictoire de  « présence, absence ». Les fonctionnements sont accessibles à une description scientifique, pas la « présence, absence » qui relève du réel indescriptible. Opposer physique et métaphysique est allusif et ne simplifie rien dans l’esprit du lecteur, qui de Kant à Derrida, a pris l’habitude d’une grande réserve à l’égard du « métaphysique ». Que peut-on dire tout de même de la « présence, absence pure » ou de « l’absence, présence  pure » ? Des milliers et des milliers de choses mais qui ne seront jamais des descriptions.

N’empruntons que quelques vers au Valéry du Cimetière marin. Trois sur la « présence absence » liée aux fonctionnements dans la réalité ; un sur la « présence absence pure » liée au Réel : 

« Comme le fruit se fond en jouissance,

Comme en délice il change son absence

Dans une bouche où sa forme se meurt, 

Je hume ici ma future fumée, »

En Occident aussi, mais plus souvent ailleurs, les fonctionnements ont pu être vus comme trompeurs, irréels. « Tout n’est qu’illusion ! » ; « La vie est un songe » ; le réel véritable est celui de la « présence, absence pure» qui, pour ressentie qu’elle puisse être, reste indescriptible.

Pour parler du « ressenti » de la « présence, absence pure », Van Lier évoque l’intercérébralité humaine et parle d’« autotranslucidité ». Cette « présence-autotranslucidité » est « thématisée et même cultivée ou du moins pointée dans des pratiques savantes comme le nir-gana (sans objet) en Inde, le dikr étourdissant en Islam,  le tch’an en Chine, le satori au japon » mais aussi « populairement dans l’usage des substances enivrantes ou familièrement dans l’orgasme ». On l’aura noté des fonctionnements peuvent être impliqués dans cet accès de la « présence, absence pure » au « réel ». Mais elle même n’est pas « fonctionnements ».

Jadis encore, Bergson opposa « l’intelligence », maîtresse des fonctionnements à « l’intuition » comme accès au réel. Spinoza, panthéiste, ne réunit-il pas, singulièrement, ces opposés quand il ose écrire : « Nous expérimentons que nous sommes immortels ».

4./ L’anthropogénie des activités humaines sources culturelles d’oeuvres et de « présence(s) »

Les humains choisissent et composent leurs actions. Ils déploient gestes techniques (thématiseurs effectifs) et signes (thématiseurs purs). Au travers de ces médiations, ils organisent aussi leurs actions en grandes activités correspondant à des domaines spécifiques de leurs relations au monde.

Van Lier étudie d’abord « les accomplissements » et ensuite « les articulations sociales ». Dans les premiers, il place : techniques d’exploitation, de fabrication, de construction,  images, danse-musique, dialectes, langues (à dimension politique), techniques d’arpentage et de comptage, écritures, mathématiques, sciences.

Au-delà de tous ces fonctionnements, Van Lier rappelle aussi ceux « qui pointent » vers la « présence-absence ». De ce fait, chez Homo, les comportements entrainent des conduites. D’où de nouvelles puissances et faiblesses contradictoires qui ne sont pas coordonnables. Grâce au rythme elles peuvent devenir  « compatibles ».

Seconde distinction : entre l’enseignement qui transmet les savoirs et l’éducation qui « a la tâche beaucoup plus délicate de transmettre l’ethos d’un groupe, et donc ses rythmes fondamentaux ». L’éducation situe rythmiquement l’être humain en devenir « dans le destin-option de sa société, c’est-à-dire dans sa topologie, sa cybernétique, sa logico-sémiotique, sa présentivité ». Ce sont ces engendrements de différences-ressemblances qui sont posés comme cultures des personnes des groupes, des sociétés. On les voit conventionnelles et par là on les croit aisément substituables. Elles sont motivées au contraire en référence aux quatre grandes orientations et substituables, certes, mais sous certaines conditions exigeantes. Les « accomplissements » ne vont pas sans « les articulations sociales ». En cherchant à faire face « aux béances du Réel qui trouent la surface rassurante de la réalité », les articulations sociales déploient des parades dangereuses qui rassurent de façon trompeuse. Van Lier cite « Pascal, le plus anthropogénique des théoriciens politiques » : « Sur toutes les questions pratiques et en particulier politiques, « il faut qu’il y ait une erreur commune qui fixe les esprits ». Les personnes en elles-mêmes et en tant que membres d’un groupe, mettent rarement en doute leur mémoire testimoniale, leur jugement, leur conscience morale. Elles se positionnent le plus souvent comme infaillibles. Avec ces « soutiens » identitaires fallacieux, les humains sont loin de trouver facilement les nécessaires équilibres somatiques et psychiques. Un vaste et profond système, celui des « vies », offre à Homo des moyens de remédier à ses béances…grâce à six ressources : le comblement (!) : la vie de guerre et de paix ; l’émigration (marginalement au Réel : la vie de jeu) ; le survol (les vies spéculatives) ; les franchissements (les vies d’art, d’amour et de  foi ; foi conviviale qui repose sur le partage de l’intercérébralité, plus conventionnel avec la politesse et les cérémonies, mieux référé à la « présence-absence pure» avec les larmes et les sourires ; franchissement encore avec la foi politique (civique) ou religieuse (sacrée) ou philosophique. Deux sortes de « vie » encore : celles du défi (la vie comique), celles de la dissolution-fusion (la vie de fête ou la vie mystique) ». Ces références d’horizons différents, à peine évoquées ici,  sont encore précieuses soulignant à quel point genèses des personnes, des groupes et des sociétés sont liéesToutes ces analyses font ressortir la transdisciplinarité de l’Anthropogénie (l’interdisciplinarité dit plutôt Van lier). Il souligne : « Le destin-parti d’existence ainsi compris (à travers les quatre domaines de choix et compositions définis ci-dessus) qualifie les groupes hominiens autant que les X-mêmes (les personnes). Le destin-parti d’existence se retrouve dans les œuvres en tant que celles-ci, indépendamment de leurs messages narratifs ou descriptifs, activent et passivent elles-aussi des topologies, des cybernétiques, des logico-sémiotiques, des présentivités, que nous appellerons leur sujet d’œuvre. Le terme d’œuvre doit être compris comme œuvre de personnes, de groupes, de sociétés. Cela comprend donc les grandes œuvres humaines globales – les techniques, les économies, les dialectes et les langues, les mathématiques, les religions, les politiques, les arts, les littératures, les sciences, les droits et les philosophies – qui cristallisent en singularités de générations, d’époques, de pays, de civilisations sur lesquelles nous reviendrons in fine. La mondialité qui devient aujourd’hui la condition irrécusable de l’espèce humaine devrait conduire à la construction d’un accès à une meilleure intelligibilité des différents « destins-partis d’existence » des humains. C’est un fait que les compréhensions et les intérêts ne parviennent pas à se composer au travers de leurs oppositions. Constamment, des drames et des tragédies ponctuent l’aventure humaine. On n’a pas encore compris que cette diversité conflictuelle, si difficile à traiter, aurait des chances supplémentaires de l’être mieux si l’étude systématique des  « destins partis d’existence «  différents pouvait devenir un objet d’étude classiquement entrepris et approfondi. De là s’impose un détour par les langues.

5/ Les langues prennent sens aussi à partir des « destins-partis d’existence » qui les fondent

Henri van Lier pose la spécificité du langage humain : tandis que la musique est la pratique du son vocal ou instrumental comme fluctuation ressaisie, le langage s’en tint au son vocal comme articulable par la combinaison de l’angle larynx – pharynx et de la soufflerie pulmonaire modulable de la station debout, d’une denture omnivore égale semi-circulaire, d’une langue capable de contacts très différents avec le palais et le reste de la cavité buccale, d’une mobilité du  voile du palais permettant de contraster  les émissions buccales et nasales. Bref, là où la danse-musique est intense, le langage, affaire caractéristique de l’hémisphère gauche, est surtout distributeur, c’est-à-dire que dans la voix il retient les oppositions digitalisables ». Il est vrai cette « phonosémie », ces sens qui émanent de la voix qui parle comme aussi bien du geste qui l’accompagne, sans être mystérieuse, est difficile à décrypter. Raison de plus pour y travailler, comme d’ailleurs à toutes les autres dimensions d’expression à l’œuvre dans les langues. Van Lier qualifie « les dialectes, comme topologie, cybernétique, logico-sémiotique, présentivité, donc « destins-partis d’existence ». Les langues font partie de tout cet ensemble actionnel, personnel, groupal, sociétal. C’est judicieusement qu’on les dit vivantes tout en les réduisant trop souvent au dictionnaire. Des êtres vivants les parlent, vivent en les parlant, insufflent et instillent, spontanément, « du sens, des sens, du Sens ». Sur ces bases Van Lier a décrit les « logiques de dix langues (cultures) indo-européennes » (cf. bibliographie), analysant chacune comme langage – phonosémie, sémantique, syntaxe -, avec ses « consonances culturelles ». Cette méthode fine à laquelle il s’est référé n’étant ni comprise ni même connue, sa tentative, précieuse, n’a pas eu l’effet espéré. Il faut y revenir avec la compréhension explicative (à quoi sont liées les émergences linguistiques) et la dialogique implicative (comment vivons-nous les langues). Pour ceux qui, selon les langues qu’ils connaissent et pratiquent, veulent lire sans attendre ces textes brefs – cinq ou sept pages pour chaque langue – ils les trouveront sur le site indiqué avant qu’ils ne soient réunis en livre. Dans ces analyses, il ne faut pas voir ici de déterminisme simpliste mais des inter-causalités complexes, évolutives, ouvertes. Y compris dans la chair verbale elle-même faite de sons, de tons (c’est-à-dire de « sons tenus, tendus et soutenus »), de phonèmes avec tous leurs traits distinctifs dont Van Lier emprunte la liste à Jakobson et Halle. Pour présenter ses dix brèves études de langues – dont il connaissait bien certaines – Henri Van Lier s’est entouré d’infinies précautions. Il a, chaque fois, cherché le dialogue avec des linguistes spécialistes de cette langue, ce qui atteste du sérieux de l’exercice auquel il se livrait. Toutefois, ne nous cachons pas l’enjeu et le défi que présente cette opération. Van Lier en était conscient. Il y voyait un test d’une bifurcation nécessaire pas encore faite entre deux sortes de Linguistique. 

6./ Linguistiques en question

A ce sujet, il précise : « le manque de compréhension de la vraie nature du langage, du geste, de la logique pratique, de l’impact de la circonstance (atmosphère), compréhension qui tient essentiellement dans celle du mot (vs terme) en particulier quant à sa phonosémie, laquelle suppose une linguistique anthropogénique, alors que la linguistique et la logique universitaires ont été traductionnelles, formalistes, terminologistes ». Sans remonter au Cratyle de Platonles précurseurs d’une linguistique anthropogénique ne manquent pas. Wilhelm Von Humboldt, en a l’intuition tout en restant prudent : « il existe entre le son et la signification une apparente connexion laquelle… n’est souvent qu’entrevue et dans la plupart des cas demeure obscure ». Alexandre Pope, lui, est franchement normatif : « Le son doit faire écho au sens. » Selon Benveniste : « c’est seulement au regard de l’observateur détaché, étranger, que le lien entre le signifiant et le signifié est une simple contingence, alors que pour qui utilise la même langue maternelle, cette relation devient une nécessité. » Pour Peirce : « les plus parfaits des signes » sont ceux dans lesquels le caractère iconique, le caractère indicatif et le caractère symbolique « sont amalgamés en proportions aussi égales que possible ». Pour Jakobson qui les cite le principe de l’arbitraire du signe posé par Saussure ne peut pas être maintenu. Saussure lui-même l’atténua. Et pas davantage le principe de la linéarité du signifiant, ébranlé par la dissociation des phonèmes en traits distinctifs. Henri Van Lier fait état de l’exceptionnalité de tous ces apports. Singulièrement, de cette matrice à douze entrées pour les traits distinctifs des phonèmes, dressée par Jakobson, Halle : « une des rares découvertes majeures des sciences humaines ».Ces douze oppositions sont diversement composées dans les langues et ne peuvent manquer d’y produire des phonosémies différentes ayant parti lié à des connotations délicates à interpréter mais pas inexistantes. Jakobson analyse lui-même nombre d’exemples desplus significatifs empruntés au langage poétique. Dans ses « Amours enfantines », Jules Romain intitule son chapitre final « Rumeur de la rue Réaumur » et précise le nom même de cette rue « ressemble à un chant de roues et de murailles ». Van lier souligne l’impact de tel ou tel des traits distinctifs des phonèmes : « entendre et produire des évènements à formants nets ou à formants confus, buccaux ou nasaux, haut ou bas, etc. doit engendrer et soutenir des topologies, des cybernétiques, des logico-sémiotiques, des présentivités différentes, c’est-à-dire des destins partis d’existence. Les phonèmes sont phonosémiques, c’est-à-dire distinctifs (entre eux) et significatifs (de destins partis) en même temps. Et par conséquent, les glossèmes (générant les mots), les séquencèmes (générant les phrases et les sentences), les phrasés, – tous composés de phonèmes – sont phonosémiques également ».Toute cette phonosémie ne doit pas être ignorée mais explorée à propos « du » sens qui s’y exprime. Exemple le plus connu et le plus simple :« l’opposition buccal/ nasal des labiales (p-m), en accord avec les performances labiales du nourrisson, ont fourni la base physique et existentielle du couple parental Mama Papa ». Cependant, Van Lier reconnaît aussi les difficultés: « Une linguistique fondamentale, anthropogénique, phonosémique ne se trouve encore qu’à l’état de trace, peut-être parce qu’elle jette une lumière trop crue sur les forces mais aussi les limites d’Homo ». Il rassure son lecteur en indiquant encore prédécesseurs et alliés plus proches: « Mallarmé, Les mots anglais, 1877 (sur la phonosémie des consonnes anglaises, (selon lui « une nouvelle Science ») ; Whorf, Language, Thought and Reality, posthume, 1956 (l’épistémologie du langage Hopi) ; Leenhardt, Do Kamo, 1947 (l’ontologie du vocabulaire canaque) ; Wittgenstein, Philosophische Untersuchungen, 1953 (fondement des « Sprachspiele », du langage dans le geste et la circonstance préalables) ; Searle, Speech Acts, 1969 (la langue veut dire, toute locution comporte une illocution, au sens d’Austin, c’est-à-dire qu’elle réfère, ordonne, questionne, promet, affirme, approuve, prévient, excuse, critique, etc.) ». Enfin : René Lavendhomme (Alphes, 2000) traite de « la phonosémie poétique des voyelles françaises, comme pendant à la phonosémie théorique des consonnes anglaises chez Mallarmé ».

Certes, les langues ont des fonctionnements précis auxquels on doit s’attacher mais elles sont aussi des sources diverses de sens que les humains doivent échanger. Faute de cela, c’est à dire en les traitant comme de simples dictionnaires, les humains ne prendront pas le pli d’un intérêt véritable pour le miracle propre à chaque langue. Cette négligence ne favorisera pas les entrainements nécessaires pour une capacité à produire les coopérations antagonistes dont la mondialité écologique, économique, politique, religieuse, ne pourra se passer. Préfacé par Le Clézio, dans L’interculturel ou la guerre, 2005, Issa Asgarally, chercheur mauricien écrit : « Si nous ne sommes pas d’emblée capables d’aimer les hommes, aimons au moins les langues, nous finirons peut-être par aimer les hommes ».

7./ L’anthropogénie des formes de société : les trois « Mondes »

De l’histoire habituelle, Van Lier déclare qu’elle est « la plus idéologique des disciplines ». Il doit reconsidérer et restructurer l’historicité humaine. Il distingue « micro-histoire » et « macrohistoire ». La première focalise sur les individus, les groupes et les sociétés. Tandis que la seconde découvre tout ce qui les réunit transversalement : actions, activités, expressions, coopérations et organisations. Singulièrement religions, techniques, économies, politiques, sciences, arts et philosophies, tout cela référé aux lieux, aux pays, aux civilisations, aux périodes successives. Nous avons eu l’occasion, dans nos ouvrages, de présenter une vingtaine de périodisations. Van Lier en propose une nouvelle.  Il en trouve la base organisationnelle dans une orientation spécifique de l’humain : sa relation topologique à l’espace, obligé de gérer les deux oppositions « proche, lointain », « continu, discontinu ». D’abord du fait de sa gestation naturelle qui fait de lui un mammifère ayant passé « dix mois lunaires dans une matrice » et qui nécessite encore, à sa naissance et pour longtemps, un accompagnement « proche ». De ce fait, pour homo, «le contact, c’est-à-dire le proche et le continu, reste toujours fondamental ». 

Il devait donc d’abord y avoir un « Monde 1 », celui du « continu proche » avec ses deux variantes. Le « Monde 1A », « ascriptural », s’est installé dès la préhistoire et singulièrement avec la fin des glaciations avant le néolithique. C’est celui des communautés, des tribus, des chefferies, du totémisme et de l’animisme. Le « Monde 1B » « scriptural » est celui des « premiers Empires primaires : de Summer, de l’Egypte, de l’Inde, de la Chine, de l’Amérinde ». Le « Monde 1B » dispose d’une « articulation très neuve en raison de l’écriture vite devenue dominatrice ». La référence topologique centrale ne doit pas cacher qu’ils ont émergés successivement en raison de transformations impliquant certes le topologique mais en même temps des variations associées dans le « cybernétique », le « logico-sémiotique » et la « présentivité ». Van Lier se réfère à Toynbee et lui emprunte la notion du « défi » auquel répondent les humains en construisant pour cela une civilisation nouvelle. C’est le cas avec les violences et la fécondité des crues du Nil qui vont contribuer au passage du Monde 1A au Monde 1B, « sans toutefois rompre la prégnance du continu proche ». 

. Diverses situations vont contribuer au passage au MONDE 2, celui du « continu distant » comme, par exemple pour les Grecs, le défi d’une navigation dans la Mer Egée et en Méditerranée. Des religions ont pu s’inventer pour faire face à cette déstabilisation. Elles ont accompagné les essais unificateurs par exemple dans les cas du judaïsme et de l’islamisme. Ou elles ont renforcé des formations royales et impériales naissantes comme avec les conversions d’Açoka au bouddhisme, de Constantin et de Clovis et de  Vladimir au christiannisme. L’unification physique et mentale n’est pas seulement militaire, politique, elle est religieuse, juridique, philosophique, technoscientifique.  « Dans le MONDE 2, celui du « continu distant », les architectures et aussi les images, les musiques, les textes produits là ont proposé des touts au sens forts, c’est-à-dire des touts composés de parties intégrantes…. (voilà pour le « continu »). Et conséquemment, des formes fortement prélevées sur leurs fonds (voilà pour le « distant). » Le « MONDE 2 » qui va s’installer, pour environ cinq millénaires, reste d’abord  en tension entre « continu proche » et « continu distant ». Pour la suite, Henri van Lier englobe la période des royaumes et des empires et celle des nations marchandes. Une clarification paraît nécessaire. Contrairement au cas du Monde 1 dédoublé du fait de l’absence puis de la présence de l’écriture, le Monde 2 n’est pas pareillement dédoublé. Pour Van Lier : « Certaines maturations techniques comme la machine à vapeur et le cabotage intensif ont donné lieu à des ponctuations majeures telle la première Révolution industrielle qui, autour du couple charbon-acier a couru de Napoléon Bonaparte à Hitler et à Staline… Cette révolution énorme n’a pas immédiatement mis fin au Monde 2. Elle en fut plutôt le long crépuscule paroxystique ». Les révolutions politiques relèvent, elles aussi, de cette remarque. Selon Van Lier : « Il y a une différence d’ordre entre une révolution qui, en un instant fait tomber la tête d’un Roi et supprime une monarchie, et le passage d’un « Monde » à un autre « Monde ». Ce passage peut « prendre des générations ou des siècles » dans la mesure où c’est l’ensemble de l’orientation du destin humain qui est en cause. Il s’agit alors de changer « de topologie, de cynernétique, de logico-sémiotique, de présentivité ». Et cela « dans tous les domaines d’activité-passivité… chaque domaine pris à part et en interaction avec les autres ». Dans ce Monde 2, du « continu distant », les humains ont toujours maintenu un recours à de grandes théories, de grands systèmes de pensée, de « grands récits » selon l’expression de Lyotard, dès les cosmogonies et religions et ensuite grâce aux techniques et aux sciences. On pense passer du paradis céleste au paradis sur terre. 

Aujourd’hui, c’est le passage au « MONDE 3 » que nous vivons avec toutes les difficultés de la rupture et celles des conversions et inventions nécessaires. Etant donné la complexité redoublée et morcelée qui s’y manifeste, nous consacrerons prochainement un second texte au seul  Monde 3, celui du « discontinu,  apparu en Occident d’abord chez quelques-uns depuis 1850 puis décidément chez plusieurs depuis 1900, avant d’envahir progressivement la Planète entière depuis 1950. » 

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Henri Van Lier – Bibiographie limitée 

2010, Anthropogénie, Les Impressions Nouvelles, Liège, 1050 p. Comme annoncé, voici pour information quelques titres des 30 chapitres : Le corps technique et sémiotique ; Le cerveau endotropique ; La rencontre ; Les indices ; Les index… ; Les images massives ; Musiques et langages massifs… ; Les trois « Mondes » ; Les tectures ; Les images détaillées ; Les musiques détaillées ; Les dialectes quant à leurs éléments ; Les dialectes quant à leurs pratiques ; Les écritures ; Les mathématiques ; Les logiques… ; philosophies et sciences ; Les théories d’Homo du fait de ses langages … ; Les maladies ; Les vies ; Les ethnies ; Les époques .. Aux trente chapitres, s’ajoutent deux annexes importantes : Post Scriptum : Limites et ouverture du système. Bibliographie intempestive. 

2004, Le Tour de l’Homme en 80 thèses, Musée de la Maison d’Erasme, Bruxelles, 96 p.

2004, Philosophie de la photographie, Les Impressions Nouvelles, Liège, 159 p.

2004, Histoire photographique de la photographie, Les Impressions Nouvelles, Liège, 263 p.

1989-1990, « Logiques de dix langues indo-européennes » : – Le français et le jardin – L’anglais et la mer – L’allemand et la forge, L’italien et l’estrade, L’espagnol et le gril, Le russe et l’isba, Le néerlandais et le polder, Le portugais et l’océan, Le danois et l’entre-deux-mondes, Le néohellénique et la lumière blanche, Paris, Le français dans le monde

Webographie : http://www.anthropogenie.com/main.html)

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