CRISE

Sources : Les grandes orientations culturelles. Cours de formation à l’interculturel proposé par Jacques Demorgon et Nelly Carpentier. 

I. Les problématiques. 2. Mondialisations et mutations dans la pratique et la pensée des cultures

8e leçon. Mondialisation et changements dans la conception des cultures

33. UNE CRISE EST TOUJOURS CULTURELLE MAIS ELLE PEUT ÊTRE SECTORIELLE OU GLOBALE

Les problèmes caractérisant la crise économique mondiale contrastée et sa cascade de crises locales viennent des interactions concurrentielles entre pays qui se sont historiquement constitués différemment à partir des quatre compositions fondamentales.

Avant-hier, les pays de culture impériale et de culture nationale marchande (“l’Est et l’Ouest”) se livraient une lutte de clientèle dans les pays du Tiers monde. Hier, l’économie mondialisée délocalisatrice utilisait et utilise encore les décalages culturels qui caractérisent les pays dénommés en voie de développement. Qu’il s’agisse de besoins de main d’oeuvre à bon marché ou de sites de matières polluantes.

La crise économique est contrastée dans la mesure où certains pays, en raison de tels ou tels atouts stratégiques et culturels, se retrouvent successivement en position dominante. Ce fut le cas du Japon. Ça l’est plutôt maintenant des États-Unis qui y ont été aidés par les défis successifs auxquels ils ont dû faire face (Urss, Vietnam, Japon, Irak, Chine).

La concurrence généralisée entraîne la constitution de ces “marchés” préférentiels régionaux qui tentent de dominer au sein du marché mondial. D’où ces nouveaux blocs de pays plus ou moins en cours d’unification relative autour de l’Europe, des U.S.A. et du Japon.

Hier, on ne voyait pas que les stratégies économiques dans leur dynamisme étaient en train de constituer la nouvelle culture nationale-marchande, en remaniant la culture des royaumes et des empires. Aujourd’hui, on commence à voir que les stratégies informationnelles sont en train de remanier la culture nationale-marchande et de produire la nouvelle culture informationnelle-mondiale.

A travers des aspects économiques, plus honteux ou plus glorieux, la crise actuelle n’a été si longue, si complexe et si contrastée, que dans la mesure où elle représente une grande crise culturelle d’ensemble.

Beaucoup d’analystes restent prisonniers de notre ancienne culture nationale-marchande où l’économique était bien la principale stratégie productrice d’une nouvelle culture. Ce rôle n’avait pu se constituer et se maintenir qu’en s’appuyant sur les activités informationnelles nouvelles, scientifiques, techniques, médiatiques. Et c’est cela qui s’est poursuivi de nos jours mais cette fois à un niveau mondial. C’est ce qui change fondamentalement la donne. Les sociétés singulières d’aujourd’hui les plus avancées sont écartelées entre les résistances, qui peuvent être d’ailleurs justifiées, de leur culture nationale-marchande et leurs tentatives diverses pour se produire plus informationnelles-mondiales les unes que les autres.

C’est donc tout à fait à tort que l’on a continué toutes ces années à croire que nous vivions une simple crise économique alors qu’en réalité nous vivions une grande crise culturelle dans laquelle l’économique se développait au niveau mondial avec les technologies informationnelles nouvelles, inventant ainsi la nouvelle culture informationnelle-mondiale. Celle-ci une fois de plus, est davantage une arme pour les uns et davantage un défi pour les autres. Les prises en considération différentes des problèmes écologiques comme on l’a vu au sommet de Rio ou les variations continuelles des prix du pétrole résultent des enjeux de cette sorte dans nos évolutions actuelles.

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III. Relations et complexes interculturels du quotidien au mondial

22e leçon : Conflits et réorganisation internationale et mondiale. Cultures et pouvoirs

109. UNE CASCADE DE CRISES ET DES AUTOCRITIQUES À LA MAISON BLANCHE

Tout au long de la décennie 90, les crises financières vont se succéder. Crise de liquidité mexicaine ou crise de solvabilité asiatique. Elles révèlent clairement que la finance libéralisée est devenue l’enjeu décisif. On sait comment du côté japonais et du côté européen, on bénéficiait de bases financières nouvelles. Elles jouaient leur rôle par voie de conséquence au plan des investissements, des productions et des exportations, concurrençant les États-Unis ou la Grande-Bretagne. Les “révolutions” reaganienne et thatchérienne vont soutenir un renversement de tendance facilitant l’orchestration politique du mouvement de financiarisation mondiale. Du côté américain, on a la profonde déréglementation ainsi qu’une politique fiscale très avantageuse pour les entreprises favorisant la relance boursière. Les opposants, contrôleurs aériens par exemple, furent brutalement licenciés.

Du côté britannique, Farnetti et Warde soulignent “l’abolition du contrôle des changes, coup d’envoi de la libéralisation financière avec comme accompagnement une refonte radicale de la fiscalité pour favoriser épargnants et entreprises. Des vagues successives d’entreprises publiques sont bradées aux intérêts privés. Les grands axes de la révolution thatchérienne attestent bien la volonté de maintenir les intérêts du capital privé dans un contexte de déclin prononcé . Au plan international, cette libéralisation mondiale de la finance conduira à des interventions privées jouant un rôle de contrôle indirect des modalités financières des autres pays. Ainsi le rôle déterminant des fonds de pension dans la spéculation sur les marchés des changes a été mis en lumière lors de la crise monétaire de septembre 92 disloquant le S.M.E.”. Lors de la crise mexicaine de 94-95, M. Camdessus, directeur du F.M.I., reconnaît aux fonds de pension une capacité de “repérage des failles de gestion des pays mais une incapacité à contrôler une “réaction toujours
grégaire, parfois brutale et excessive”. Les marchés entraînaient la crise de liquidité finale face à laquelle c’était les États, (par exemple, le trésor américain et le F.M.I.) qui devaient jouer le rôle de prêteur en dernier ressort. A l’évidence, la main invisible des marchés est un peu lourde et trop visible, c’est “la surréaction des marchés” (overshooting) avec son “effet domino”. Les marchés financiers disposent d’une vitesse d’adaptation bien plus rapide que les marchés de biens et de services”. S’ils l’utilisent mal, les dégâts sont immédiats. Mais cette vitesse définit une nouvelle culture “supérieure” dont jouissent ceux qui la possèdent en naviguant rapidement entre leurs intérêts bien ou mal compris et leur liberté relative face aux circonstances bien ou mal interprétées, à l’exemple d’un Georges Soros.

L’antagonisme général entre « connaissance et action » se manifeste dans la nécessité de décider avant d’en savoir plus. Une grande pente est alors le mimétisme : dans l’incertitude on fait comme les autres. Gounin et Vivier-Lirimont le précisent : Dès lors qu’une partie des agents financiers a anticipé la chute des économies émergentes, la communauté financière, qui n’est qu’un ensemble limité de décideurs, a retiré ses fonds. D’où l’extension rapide de la crise de la Thaïlande vers l’Indonésie, la Malaisie, la Corée du Sud”. Des engagements inconsidérés avaient été pris dans les pays émergents mais dans un contexte international de financement qui les encourageait et maintenant les sanctionne. Une contrainte réduite pesait sur l’offre de capitaux, facilitant le gonflement de la bulle. A l’occasion de ces rivalités, toutefois, des genèses culturelles universelles s’engendrent : celle des ratios Cooke, par exemple. En 1986, la Banque des règlements internationaux de Bâle, “banque centrale des banques centrales” recommande aux banques internationales d’accroître leurs capitaux propres. Le Comité de Bâle exige un montant égal à 8% des actifs, pourcentage accru en cas de gros risques. Selon Farnetti et Warde : “Conçues au départ par les banques américaines et britanniques comme moyen de freiner la fulgurante ascension de leurs concurrentes japonaises, en les forçant à augmenter leur capital ou à réduire leurs crédits, ces règles ont vite connu une application universelle. Aujourd’hui, les banques, en général, respectent cette mesure de bon sens d’ailleurs modeste, qui aurait dû être prise depuis longtemps. En réalité, elle ne l’est qu’au moment où elle sert un capitalisme en en desservant un autre. C’est ensuite qu’elle devient comme une règle de jeu commune.

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Le “New York Times”, repris par “L’International Herald Tribune” et “Le Monde”, nous emmène dans les “coulisses de l’économie globale”. Au moment où, sur la recommandation d’Alan Greenspan, l’ex-keynésien Clinton, accentue la politique d’ouverture aux marchés financiers, Laura d’Andréa Tyson, chef des économistes de la Maison Blanche, met en garde contre une approche plaçant tous les pays émergents sur le même plan, quel que soit leur degré de préparation ou d’impréparation à recevoir ce torrent de capitaux flottants.

Mais Wall Street voulait cette libéralisation financière. Pour Mikey Cantor, secrétaire au commerce, avoir déréglementé et libéralisé les flux financiers aussi vite, fut un peu comme si les États-Unis avaient voulu “construire un Building sans en établir d’abord les fondations”. Pour Jeffrey Garten, hier au commerce, aujourd’hui à Yale : Il y avait dans tout cela une arrogance stratégique, intellectuelle aussi : on pensait qu’il n’y aurait pas de choc grave en retour… L’industrie américaine des marchés voulait pénétrer sur ces marchés. Sous Clinton II, c’est Robert Rubin, ex de Goldmann Sachs, qui est au commerce. De 1994 à 1998, il gère les crises mexicaine, asiatique, russe et brésilienne. Leur ampleur, leur durée, leurs effets sont pour lui un choc. Il y voit la sanction de ses choix libéraux”. Dans une déclaration d’avril 1999 à Washington, il pense que “pour des pays émergents, il peut y avoir des circonstances dans lesquelles un contrôle provisoire des changes peut être souhaitable (Business Week du 10 mai 1999 cité par Erik Izraelewicz).

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Cette émission, l’avant dernière – avant la conclusion et les indications bibliographiques – nous permet de comprendre l’interculturation du monde. Celle-ci ne saurait être le fruit de la seule volonté de quelques acteurs même s’ils sont à la tête de grands pays. Si nous pensons encore ainsi c’est un reste de culture royale-impériale. Tous les acteurs humains interviennent certes à des titres divers mais surtout ils mettent en oeuvre volontairement et involontairement leurs cultures acquises. Sur cette base ils répondent à de nouveaux défis avec des stratégies nouvelles et c’est ainsi qu’ils produisent de nouvelles cultures. Cela se fait à travers un profond et vaste ensemble d’interactions comme celui qui vient dans le dernier quart du XXe siècle d’engendrer la quatrième grande forme de société : la société informationnelle mondiale.

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