COMMUNICATION

Les grandes orientations culturelles. Cours de formation à l’interculturel proposé par Jacques Demorgon et Nelly. Carpentier. II. Domaines et cultures

16e leçon Tâches. Personnes. Communications et réunions

74. ALLEMANDS ET FRANÇAIS EN RÉUNION

Les difficultés liées aux réunions franco-allemandes sont bien connues mais elles demandent toujours à être mieux comprises. Fréquemment, des Allemands arrivent à une réunion, et même à la première, avec un ordre du jour précis et entendent s’y tenir. Ils ont d’ailleurs préparé cette réunion et produisent même une documentation écrite, remise aux partenaires. En présence de cette conduite, des Français l’interprètent comme pure stratégie sans savoir se référer à la culture nationale allemande qui la sous-tend. Ils pensent que les Allemands ont pris les devants, leur imposent perspectives et solutions, les mettent devant le fait accompli. Les Français manifestent leur désaccord en mettant, comme on dit, des bâtons dans les roues. Les Allemands ont alors le sentiment d’un manque de sérieux irréductible des Français et d’une susceptibilité à fleur de peau et irrationnelle. Les Français vont systématiquement résister et la réunion perdra toute efficacité et tout intérêt.

Ce sera même bientôt le malentendu tenace où chaque groupe et chaque personne se donnent raison à eux-mêmes et tort aux autres. On dérive vers des stéréotypes bien connus où l’on oppose efficacité et convivialité. Sur une telle base on présente les deux cultures, allemande et française, de façon caricaturale. La première serait plus respectueuse des tâches et moins des personnes; la seconde plus respectueuse des personnes et moins des tâches.

En fait, les deux cultures cherchent à promouvoir le meilleur ajustement personnes – tâches. Mais les acteurs de culture allemande essaient plus souvent de déterminer le mieux possible les contraintes des tâches pour faciliter le consensus des personnes au travail ensemble. Les acteurs de culture française veulent plus fréquemment s’ajuster d’abord au mieux entre les personnes pour faciliter ensuite le traitement des tâches en commun.

De fait, dans toute réunion, il faut lier souci des personnes et souci des tâches. Trop penser aux tâches instrumentalise les personnes. Trop penser aux personnes détourne des contraintes irréductibles des tâches.

Dans cette opposition entre préparation préalable des tâches et préparation préalable des personnes, chaque être humain peut librement choisir entre les deux perspectives. Les circonstances peuvent aussi requérir plutôt un choix ou plutôt l’autre. Mais l’adaptation, qui se fait souvent à chaud, exige de la rapidité. C’est pourquoi les réponses culturelles, déjà disponibles, sont plus souvent prises et reprises : elles sont prêtes en nous. Nous pouvons toujours recourir à d’autres réponses, encore faudrait-il les inventer, les composer avec justesse et vitesse, ce qui, souvent, ne va pas de soi.

Les réponses d’une autre culture ne sont pas hors de notre portée mais elles nous demanderaient plus d’efforts pour être produites. Sans être à proprement parler étrangères, elles ne nous sont pas familières. Parvenir à cette connaissance ne changera pas les habitudes culturelles mais permettra de les tenir à distance si les circonstances le permettent ou l’exigent. Ensuite on sera peut-être capable d’aller plus loin en intégrant les cheminements culturels différents dans une adaptation commune correspondant aux exigences d’une situation interculturelle.

77. COMMUNICATIONS INTERNATIONALES, INTERNET ET ANGLAIS !

Les études précédentes devraient permettre de se persuader que la possession d’une lingua franca peut représenter fréquemment une aide mais non une solution de fond aux multiples et difficiles problèmes des communications humaines. En effet, les langues sont en elles-mêmes des trésors culturels et on voit mal comment il pourrait être sage de les perdre. Bien évidemment elles ont toujours évolué. Certaines sont mortes, d’autres sont nées. Parfois ces naissances ont résulté des diversifications d’une même langue évoluant différemment en étant parlée dans des lieux différents. Ainsi du latin parlé en présence de locuteurs aussi différents que par exemple les Allemands pour les Français ou les Arabes pour les Espagnols, ce qui selon le linguiste Van Lier est l’une des sources de la genèse des langues romanes.

Dans sa recherche de reconnaissance sans limite, chaque société a toujours la possibilité de poser sa culture comme universelle et sa langue aussi. Mais se faisant, elle ne fait que montrer l’inconscience où elle est des particularités de sa situation géohistorique et géostratégique. Ce n’est que dans la mesure où les sociétés singulières reconnaîtraient leurs limites qu’elles cesseraient d’être simplement particulières et pourraient se définir comme singulières avec et parmi les autres dans un horizon d’universalité. Cela signifie que, pour se situer au delà des violences, la recherche de reconnaissance ne peut aboutir qu’en étant partagée.

Comment, dans ces conditions, les sociétés pourraient-elles se voir imposer un modèle universel par une seule d’entre elles ? Ce serait croire en un idéal d’unification total et définitif !

A cet égard, un problème lié à celui de la prééminence d’un modèle américain est celui de la prééminence de l’anglais. Une telle unification linguistique est peu vraisemblable sauf si une contrainte majeure externe en faisait un atout, par exemple dans le cas d’une stratégie d’unification d’une partie de l’humanité contre l’autre. Même dans ce cas extrême, il est très probable qu’ensuite des pratiques – ici et là différentes – de cette langue unique, réenclencheraient des processus de diversification.

On invoque aussi les nouvelles technologies de l’information et de la communication comme facteur d’unification alors qu’elles sont tout autant facteur de diversification. A ce sujet, François Pignet souligne qu’il existe déjà “sur Internet des moteurs de recherche qui offre une option de traduction automatique…[Certes,] elle est rudimentaire mais elle fonctionne”. Pignet signale encore : qu’un “laboratoire offre sur Internet un service de synthèse de paroles”. Grâce à la conjonction de la traduction automatique et de la synthèse de paroles, il voit déjà réalisé, sur Internet, le mythe de la Pentecôte. « Chacun parlera dans sa propre langue et sera compris instantanément par un interlocuteur étranger dans la langue de celui-ci ». Il en conclut : « qu’une avancée apparemment purement technique peut entraîner des bouleversements culturels, et dans un sens plus égalitaire puisqu’elle ferait tomber la domination d’une langue sur les autres ». Il en va a fortiori des sociétés comme des langues, elles ne sauraient se diriger à partir et vers un unique modèle organisationnel. Il n’y a pas à chercher avec Fukuyama si l’on peut trouver actuellement un modèle opposable au modèle américain. Même s’ils ne sont pas au premier plan, d’autres modèles sont à l’œuvre.

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