2./ CULTURES : ADAPTATION, PIAGET, DEMORGON

CULTURES : ADAPTATION, PIAGET, DEMORGON

DISSOCIATION INTERCULTURELLE – ASSOCIATION COMMUNICATIVE – INTÉRITÉ – ANTAGONISMES – RÉGULATION

Sources : Christophe Morace : « Comment développer les compétences interculturelles par apprentissage expérientiel ? Applications et implications de la théorie de Jacques Demorgon » In Revue  de l’École des Ponts/ParisTech – Conférence des Grandes Écoles – UPLEGESS, 2011) – Submitted on 6 Jun 2016 (https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-00497548/document)

MODÈLE THÉORIQUE DE JACQUES DEMORGON

1/ Dissociation existentielle et association communicative 

Il nous paraît important d’aborder les principes que Jacques Demorgon pose comme nécessaires et préalables à toute possibilité d’échanges interculturels, voire éventuellement de compétences interculturelles. Les principes abordés dans le développement suivant sont à la fois philosophiques, psychologiques et sociologiques. Leur portée est à la fois épistémologique, théorique, méthodologique et peut avoir des impacts pratiques et pragmatiques. 

Avant d’aborder tout échange entre les individus, il convient de décrire tout d’abord la conception que Jacques Demorgon a de l’individu biologique comme individualité psychologique humaine. Toute personne est à la fois individu et humain, sujet et objet, acteur et produit de ce que Demorgon nomme les orientations existentielles vers l’être, le ressentirl’avoirl’agir, le connaître, le devenir et l’advenir…et leurs inverses (Demorgon [1996]2004:174, 2010 :176). L’individu est porteur d’unité et vecteur de diversité. Il apparaît donc que chaque individu est à la fois lié et séparé des autres mais aussi lié et séparé à l’intérieur de lui-même. 

Pour Demorgon, avant même d’être interculturel, tout échange avec autrui n’est rendu possible que parce que l’individu lui-même est capable d’une dissociation d’avec lui-même (Demorgon 2003:235, 2005:177). Il précise :

« On sait à quel point l’individu peut finir par prendre son orientation culturelle comme identité personnelle. C’est seulement la dissociation, même recouverte, qui constitue le fondement persistant, ultime de sa liberté d’être autre. C’est là une possibilité adaptative mais non un automatisme. La fermeture reste tout aussi indispensable et fondatrice d’un échange s’il doit être librement entrepris. C’est seulement à partir de cette « ouverture, fermeture » existentielle à soi-même et à l’autre que l’on peut exercer l’association communicative »

Demorgon Jacques, Critique de l’interculturel, 177-178. 

Demorgon insiste sur le fait que « La dissociation existentielle et l’association communicative ne peuvent assurer « un échange authentique avec soi-même et avec l’autre » que si elles sont librement et consciemment consenties par les acteurs de l’échange (Demorgon, 2010). Cette conception est importante dans la mesure où chacun peut décider ou non d’établir une relation de communication, celle- ci n’est donc pas automatique et doit être continuellement ré-inventée. Elle ne garantit pas le succès, et l’échec n’est pas anormal. Il convient juste d’identifier ce que Demorgon appelle la « bonne volonté » et la « mauvaise foi ». Il est fondamental de souligner que cette conception de la dissociation existentielle et de l’association communicative se caractérise par une complémentarité due à un lien profond et au maintien d’une contradiction entre les deux orientations qui doit ne doit pas être effacée, et qui ne doit pas disparaître au profit de l’une ou de l’autre. Composer à la fois avec le lien et la contradiction pour maintenir la complémentarité est une condition nécessaire, même si elle reste insuffisante, de toute compétence interculturelle. 

Demorgon ajoute qu’un individu peut échanger, consciemment et librement, avec lui-même et avec autrui par un double processus de dissociation existentielle et d’association communicative dans le cadre d’un processus d’individuation qui contribue à la constitution de l’identité. Il explique (Demorgon [1998]2004) que différents processus identificatoires et d’individuation mettent en évidence que l’individu s’identifie dans et contre l’autre. La possibilité du fusionnel entre deux individus est interrompue par l’apparition d’un autre, le tiers. Présentés de cette manière les processus identificatoires témoignent d’une grande complexité dans le développement de l’individu puisqu’ils concernent un, deux puis au moins trois individus, ils impliquent différentes orientations existentielles, « l’agir », « le faire », ils introduisent la notion de représentation et englobent le « nous » collectif des projets humains. (Demorgon 2005a:177) Ces processus identificatoires, témoins d’une dissociation psychologique et d’associations nécessaires à autrui, mettent en évidence que le processus d’individuation est le résultat d’un entre-deux, à l’intérieur de l’individu lui-même et entre les individus. L’unicité d’un individu, dans son unité physique et psychologique, est déjà le produit d’une dualité sexuée entre deux individus. « Au plan biopsychologique, l’intérité n’est pas seulement interaction post-individuelle, elle précède notre individuation à travers la lignée des ancêtres. Elle est peut-être ce à quoi nous aurons toujours du mal à nous référer, une sorte de « fond de la vie » selon le mot de Kimura : « aida »  (Carpentier, Demorgon 2010 :35). Le terme d’intérité situe l’individu comme l’acteur et le produit d’un entre-deux entre lui et autrui. Le terme d’intérité, créé par le logicien et interlinguiste français Couturat au début du vingtième siècle, concerne d’emblée l’inter-individuel, biologique et psychologique, mais il a aussi des implications sociales et philosophiques que nous aborderons plus tard. Demorgon insiste sur l’omniprésence de l’inter et de l’intérité

Demorgon insiste sur l’introduction du tiers, en tant que personne, action et espace, que constitue l’intérité. C’est dans l’intérité, cet espace, par son « être » et son « agir » entre et avec les autres que l’individu construit son identité. La notion d’intérité comme lieu tiers d’échanges entre l’identité et l’altérité est d’autant plus importante que l’altérité peut se révéler une illusion. Demorgon nous pose la question « En effet, qu’est-ce que l’altérité sinon l’identité de l’autre? Ce redoublement de la notion d’identité est d’autant plus significatif qu’il cache la seule notion réellement opposée, celle d’«intérité ». (Demorgon 2005b). En construisant son identité contre et/ou avec des altérités, l’individu est surtout en lien avec des altérités qui s’avèrent être tout simplement les identités des autres, d’où la nécessité d’introduire un réel tiers, à la fois contraire et complémentaire, que recouvre le terme d’intérité. 

Grâce à la prise de conscience de l’intérité, on peut espérer deux transferts possibles. (1) On peut penser que, si l’individu prend conscience de sa propre intérité personnelle, qu’il prendra aussi en compte l’intérité de l’autre. Il peut ainsi accepter que l’autre puisse aussi être autre, qu’il s’agisse d’une réalité ou d’une projection. (2) On peut également souhaiter que la prise de conscience de l’intérité incite un individu à changer de niveau d’analyse et à penser ou imaginer l’intérité entre des groupes humains et entre des cultures nationales. Penser et vivre son intérité donne ainsi la possibilité de mieux comprendre, d’apprendre et de construire avec l’altérité des autres qui, vivant cette intérité, vont permettre un échange dans cet entre-deux. C’est donc dans l’intérité que l’on peut changer, construire, créer, composer et apprendre. 

2. Apprendre : « Assimilation, accommodation, adaptation » 

Selon Demorgon (2000), tout apprentissage consiste en une interaction entre l’individu en situation et son environnement. Ainsi, apprendre consiste pour l’individu à adapter ses structures cognitives existantes, son monde interne, à toute nouvelle donnée du réel, le monde externe. Assimiler signifie, dans ce cas, interpréter des nouvelles informations sur la base de structures cognitives existantes et peut avoir pour synonyme « intégrer » ou « intérioriser». Si l’individu ne dispose pas des structures cognitives préexistantes nécessaires, alors il ne peut pas intégrer ou assimiler les nouvelles informations. Le conflit cognitif qui en découle créé une situation de déséquilibre pour lequel l’individu va chercher un nouvel équilibre. Il va transformer ses structures cognitives existantes afin de s’accommoder, c’est-à-dire de s’adapter à l’environnement. A l’inverse de l’assimilationl’accommodation change la structure cognitive. Cette dynamique d’autorégulation entre, d’une part les structures cognitives préexistantes de l’individu (assimilation), et d’autre part la transformation de ces structures afin de les adapter à l’environnement (accommodation) est appelée équilibration. Cependant, Demorgon introduit une nuance importante en insistant sur le fait qu’il n’y a pas opposition entre adaptation et accommodationmais la recherche permanente d’une équilibration entre les deux formes d’adaptation par un processus de régulation. Réguler cette équilibration se fait sous la forme d’une oscillation entre ce qu’il appelle des antagonismes (pré-)adaptatifs 

3. Antagonismes adaptatifs 

Demorgon explique que tout être humain devant agir dans l’instant a le choix entre une action rapide ou informée. Ainsi, il oscille entre au minimum deux ou plusieurs choix possibles. Demorgon définit l’oscillation comme « possibilité qu’ont les personnes, les groupes, les nations et leurs cultures de ne pas produire toujours la même réponse. » ([1996]2004:87). Il qualifie cette oscillation comme une «possibilité adaptative fondamentale de l’espèce humaine » ([1996] 2004:87). En situation, l’humain, à la différence de l’espèce animale, dispose d’une liberté de choix de décision et d’action. Il engage une « recherche oscillatoire » entre plusieurs réponses possibles aux questions soulevées et aux problèmes rencontrés dans la nouvelle situation interculturelle. Il apprend et a le choix entre, agir immédiatement en fonction de ses habitudes (culturelles) antérieures, et composer une ou plusieurs réponses culturellement informées. Les réponses habituelles ancrées dans sa culture d’origine ont l’avantage d’être rapides mais trop souvent inadaptées à la nouvelle culture. Composer de nouvelles réponses nécessite un apprentissage pour lequel Demorgon propose le modèle de l’adaptation antagoniste. « L’adaptation se décline en une multiplicité d’antagonismes adaptatifs » (Demorgon 2005b). Demorgon nous rappelle que l’être humain est la seule espèce capable de s’adapter à la fois d’une manière biologique et psychologique. Il s’appuie ainsi sur Piaget pour expliquer que l’adaptation bio-psychologique est le résultat d’une dynamique constante de « l’équilibration antagoniste entre accommodation de soi au réel et assimilation du réel à soi ». (Demorgon 2005b) Il insiste sur le fait que « Le modèle de cette adaptation est un modèle nommé antagoniste car généralement les situations se présentent comme articulées à partir de dimensions opposées. Et nous devons faire un choix de décision et d’action en composant entre deux ou plusieurs exigences. » (Demorgon ([1996]2004 :87). Pour Demorgon, les possibilités de choix de l’individu en situation sont souvent formulées sous forme antagoniste. Nous venons de voir qu’il est possible de s’adapter de manière immédiate (dans sa propre culture) ou par la médiation informée (vers une autre culture). Le choix d’adaptation se fait souvent entre des oppositions action immédiate/action culturellement informée. Les choix peuvent se faire en fonction d’antagonismes binaires. Nous pouvons citer pour exemple les binômes « assimilation, accommodation », « action immédiate, action informée » auxquels il ajoute par exemple « unité, diversité », « ouverture, fermeture », « changement, continuité ». Demorgon ([1996]2004 :46) insiste sur le fait que ces « donnés-construits » appelés antagonismes adaptatifs « sont les mêmes pour tous êtres humains, quelle que soit leur société ». Mais l’adaptation peut être également opérée par des antagonismes ternaires ou quaternaires « assimilation, adaptation, équilibration », « général, particulier, singulier ». 

Avant de poursuivre, il convient d’approfondir le sens de l’adjectif « antagoniste » dépassant le sens de l’opposition au profit de celui de complémentarité. Les sciences humaines et sociales considèrent souvent l’antagonisme d’une manière opposée, conflictuelle voire destructrice. Elles reprennent l’origine du mot grec agon, le combat, l’agonie c’est le combat contre la mort. Néanmoins, c’est le mot agonisme qui aurait dû être créé pour désigner l’opposition et le combat et non pas le terme antagonisme qui, au contraire, devrait signifier opposition au combat. Demorgon (2005a:50) note avec curiosité : « On a beau vouloir occulter le conflit, il est suffisamment prégnant dans la vie humaine pour se présenter encore même dans une expression qui étymologiquement le nie». Ainsi, en psychologie, en sociologie, la signification est bien celle de conflit et de combat.

« L’antagonisme conduit souvent à une opposition radicale, extrême, qui entraîne la réduction, la soumission, voire la destruction de l’un des adversaires et parfois même des deux. » 

Demorgon J. Une épistémologie sans frontière. Complexité des antagonismes de la nature à l’histoire. Synergies France 4. p.50.

Demorgon (2005a:50) adopte lui-même une acception de l’adjectif tirée des sciences naturelles et de la biologie qui impriment au terme antagoniste le « sens de régulation par le jeu des contraires ». Il cite à plusieurs reprises les exemples des antagonismes du corps humain apparemment contraires mais complémentaires que sont la «vasodilatation, vasoconstriction » pour les flux sanguins ; la « pronation et supination » pour les muscles permettant l’ouverture et la fermeture de la main. On peut expliquer ici par exemple l’accommodation pupillaire par laquelle la pupille s’ouvre s’il y a peu de lumière et se rétrécit s’il y en a trop. C’est bien la complémentarité des oppositions entre accroissement et réduction qui permet l’adaptation aux fluctuations des sources lumineuses et donc à l’individu de voir et de reconnaître. Ouverture et fermeture ne s’opposent pas mais se complètent. Ainsi, Demorgon adopte et adapte la conception biologique car elle permet la régulation des opposés alors que l’acception retenue en psychologie et en sociologie, par exemple, réduit l’antagonisme à la soumission ou la destruction d’un des adversaires ou parfois des deux. Il précise « Les antagonismes ‘régulateurs’ ne dénotent aucun combat entre des êtres mais une équilibration entre des orientations opposées qui structurent fondamentalement les situations. » (Demorgon 2005b: 50) 

Cette notion de régulation entre opposés est fondamentale pour Demorgon car elle lui permet d’expliquer notamment l’adaptation et l’apprentissage. Pour lui, chaque individu est dissocié de son environnement externe (la nature en général) et de son environnement interne (son espèce, son groupe familial et social) et parfois même de lui-même. Du fait de cette séparation, il doit s’adapter à ce qu’il appelle un « antagonisme pluriel des hommes avec la nature, des humains entre eux, de chaque humain avec lui-même. » (Demorgon 2005b). L’adaptation antagoniste est l’une des stratégies possibles pour l’individu en situation d’apprentissage interculturel et constitue l’une des six approches possibles de ce que Demorgon appelle la « Méthodologie des six approches ». (Demorgon [1998]2002) 

Références bibliographiques

  • Demorgon, J. ([1996] 2004, 2010, 2015). Complexité des cultures et de l’interculturel. Paris, Economica. 
  • Carpentier, M.-N., Demorgon J. (2010). La recherche interculturelle fondamentale. L’intérité humaine cachée. In : Carr et al. Les faces cachées de l’interculturel. Carr. e. al. Paris, L’harmattan.
  • Demorgon, J. (2010). Intercultural Learning, Council of Europe publishing – édition en 15 langues-
  • Demorgon, J. (2005a). Critique de l’interculturel. L’horizon de la sociologie. Paris, Economica.
  • Demorgon, J. ([1998]2002). L’histoire interculturelle des sociétés. Paris, Economica. 
  • Demorgon, J. (2003). Dynamiques interculturelles pour l’Europe. Paris, Economica. 
  • Demorgon, J., H. Merkens, et al., Eds. (2004). Kulturelle Barrieren im Kopf. Bilanz und Perspektiven des interkulturellen Managements. Europäische Bibliothek interkultureller Studien. Frankfurt, New-York, Campus Verlag. 
  • Demorgon, J. (1989). L’exploration interculturelle. Pour une pédagogie internationale. Paris, Armand Colin. 
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