GEORGES DUMÉZIL (1898-1986)

Sources : Les grandes orientations culturelles. Cours de formation à l’interculturel proposé par Jacques Demorgon et Nelly Carpentier. I. Les problématiques. 1. Les cinq perspectives d’étude des cultures (suite). 

3e leçon : Les cultures comme systèmes singuliers

10. RELIGIEUX, POLITIQUE, ÉCONOMIQUE, INFORMATIONNEL DUMÉZIL ET LA HIÉRARCHIE INDO-EUROPÉENNE DES VALEURS

 

La considération des civilisations et des cultures comme singulières est une perspective fondamentale de leur étude. Elle n’est pas pour autant incompatible avec la perspective de la généralisation. L’exercice de la pensée reste limité si nous ne mettons pas en oeuvre les trois processus : particulariser, généraliser, singulariser. Il ne s’agit en aucun cas de ramener les unes aux autres des sociétés, des civilisations, des cultures qui ont leur véritable originalité, irréductible.

Généraliser n’est nullement un moyen pour effacer les différences. L’abstraction et la généralisation permettent de hiérarchiser ressemblances et différences de façon à rendre pensables ensemble, jusqu’à un certain point seulement, les différentes aventures humaines. De longues recherches sont souvent nécessaires pour découvrir le véritable niveau à prendre en compte, celui qui rend judicieuse la généralisation. Ainsi en sciences naturelles du critère porteur de mamelles qui définit des mammifères qu’ils soient terrestres, marins ou aériens.

Nous devons justement à un grand historien des religions, Georges Dumézil (de l’Académie Française) des travaux étendus, approfondis, rigoureux sur les épopées et les panthéons des Indo-Européens. Ces travaux prennent en compte l’Inde et l’Europe, en particulier les religions grecques, latines et germaniques. Ce que le chercheur a trouvé, ce n’est évidemment pas les mêmes aventures ni les mêmes Dieux mais un ensemble de Dieux et de valeurs semblablement hiérarchisés.

En effet, les Dieux et les valeurs du religieux proprement dit se voyaient attribuer la place supérieure : Zeus et Jupiter, par exemple. En dessous se trouvaient les dieux et les valeurs liés au politique et à la guerre : Mars par exemple. Et encore en dessous, les Dieux et les valeurs liés à l’économique. Ainsi dans la religion latine, le dieu Quirinus est loin d’avoir chez les Romains, la place de Mars et surtout de Jupiter, sans parler de sa quasi-inexistence dans nos mémoires.

On peut légitimement faire l’hypothèse d’une deuxième généralisation justifiée de cette découverte de Dumézil. C’est une nouvelle grande forme de société, la forme royale ou impériale, qui s’exprime à travers cette hiérarchie. Elle correspond à une première grande transformation qui a conduit l’humanité des sociétés communautaires tribales à leur unification dans des ensembles plus vastes. Nulle part ces unifications n’ont été faciles. Elles se sont accompagnées de guerres. Et certainement les dieux des vainqueurs ont été placés en position supérieure mais une place a sans doute été faite aux dieux des vaincus dans une position inférieure toutefois.

On a, dans l’Antiquité, beaucoup d’exemples d’exclusion des dieux étrangers mais on en a aussi d’accueil. Il y a eu, en quelque sorte, homologie de structure inventée entre la hiérarchie des dieux issue des conflits et la hiérarchie de l’organisation sociétale complexe qui se créait en même temps. Cette organisation n’accordait pas la liberté aux activités économiques. Elle faisait de même concernant les activités d’information. Les unes et les autres étaient sans doute ressenties comme facteurs de division. Cette organisation s’inventait en valorisant par-dessus tout l’unification d’ordre religieux qui avait un avantage symbolique de plus, celui de relier aussi les vivants aux morts. Le religieux dépassait ainsi les réalités conflictuelles du politique. Il validait le pouvoir politique, en particulier à travers la continuité dynastique intégrant par avance les erreurs jugées conjoncturelles de tel ou tel roi ou empereur.

Ouvrages de Georges Dumézil 

L’Oubli de l’homme et l’honneur des dieux, Gallimard, 1985

Mythe & épopée I-II-III. [1968, 1971, 1973] Gallimard – composé de :

L’Idéologie des trois fonctions dans les épopées des peuples indo-européens, 1968.

Types épiques indo-européens : un héros, un sorcier, un roi, 1971.

Histoires romaines, 1973.

Jupiter, Mars, Quirinus [1941, 1944, 1945] éditions Gallimard – composé de :

Explication de textes indiens et latins, 1948.

Naissance d’archanges – Essai sur la formation de la religion zoroastrienne, 1945.

Naissance de Rome, 1944.

Essai sur la conception indo-européenne de la société et sur les origines de Rome, 1941.

Voir aussi ouvrages sur les travaux de Georges Dumézil :

  • Michel Poitevin, Georges Dumézil, un naturel comparatiste, Paris, L’Harmattan,« Ouverture philosophique », 2002, 209 p.
  • Marco V. García Quintela, Dumézil, une introduction : Suivie de L’affaire Dumézil, trad. de l’espagnol par Marie-Pierre Bouyssou, Crozon, Armeline, 2001.
  • Daniel DubuissonMythologies du xxe siècle : Dumézil, Lévi-Strauss, Eliade, Lille, Presses universitaires de Lille, « Racines & modèles », 1993 (sur Dumézil : p. 19-122).  (ISBN 2-85939-451-6) ; mais dans la 2e éd. revue et aug., Lille, P.U. Septentrion, 2008, « Théorie, histoire et limites du comparatisme dumézilien » : p. 99 et sqq.
div#stuning-header .dfd-stuning-header-bg-container {background-color: #383838;background-size: contain;background-position: top center;background-attachment: initial;background-repeat: initial;}#stuning-header div.page-title-inner {min-height: 250px;}