CHRISTINE CONDOMINAS

Sources : Cours de Formation à l’interculturel proposé par Jacques Demorgon et Nelly Carpentier. Les grandes orientations culturelles

III. Relations et complexes interculturels, du quotidien au mondial

20e leçon. Le quotidien des cultures: pratiques, rencontres et gestuelles


INTRODUCTION

Notre première partie s’intéressait aux problématiques posées par les cultures et par leur étude. Notre seconde partie a traité des différences de conduite selon les cultures dans les principaux domaines. Pourquoi une troisième partie ? – Parce qu’il reste une perspective incontournable : quelles que soient les avancées de la connaissance dans le domaine des cultures, on ne peut pas penser que les échanges, internationaux et interpersonnels, pourraient devenir un jour sans problèmes. Nous allons voir pourquoi en étudiant trois grandes sortes de situations.

On a d’abord les situations de l’expérience quotidienne avec les cultures alimentaires, vestimentaires et les civilités quasi rituelles. Appuyée sur une quotidienneté naturellement répétitive, la culture y devient constante, force de l’habitude sans cesse reprise, seconde nature. Comment pourrais-je, par exemple, me mettre à manger ce que je ne mange jamais ? Et quel intérêt, étant donné que nous vivons dans des univers géographiques qui déterminent d’eux-mêmes l’importance de certains aliments ? Dans ces domaines, l’habitude culturelle et l’habitude quasi naturelle se confondent presque.

On a ensuite des situations en partie déterminées par l’histoire, car en fonction des circonstances géohistoriques, géopolitiques, elle a entraîné des personnes, des groupes, des populations entières dans certaines orientations. Celles-ci ont été sélectionnées, reprises, maintenues, transmises, développées et se sont associées à d’autres pour constituer des complexes culturels. Ces complexes sont souvent ignorés par les membres qui appartiennent à cette culture.Par contre ceux qui lui sont extérieurs les ressentent vivement. Ils trouvent là, dans l’autre culture, de la dureté, de la rigidité quand elle renforce certaines orientations; ou encore une sorte d’hypocrisie quand elle joue en même temps des orientations inverses . Nous en donnerons maints exemples.

On a enfin les situations qui, du local au mondial, relèvent des phénomènes de pouvoir. Ceux-ci ne sont pas hors culture car les pouvoirs puisent leurs moyens dans les ressources des cultures. Par ailleurs, en modifiant les cultures, les phénomènes de pouvoirs conduisent à l’invention de ressources culturelles nouvelles. A travers échanges, chocs, conflits, les sociétés, leurs acteurs et leurs cultures entrent dans une grande interculturation parfois tragique où s’engendre l’histoire humaine.

97. MANIÈRES DE VIE, DE MAISON ET DE TABLE

En Occident, quand trois ou quatre personnes se rencontrent, se disent bonjour et se serrent la main, elles évitent de faire se croiser leurs gestes.

Au Japon, ce sont les paires de baguettes que l’on ne doit pas croiser à table. De même, il ne faut pas laisser ses baguettes enfoncées dans le bol de riz, ce serait signe de mort. En ce qui concerne la boisson, on ne se sert pas soi même, on sert son voisin et c’est lui qui vous sert. Il n’est pas question de refuser de boire ce qui vous a été servi. La cérémonie du thé décrite par Christine Condominas est un exemple de culture collective contraignante par son rituel strict : “L’hôte dépose la poudre de thé vert au fond du bol, verse l’eau chaude et bat le mélange avec un blaireau de vergettes de bambou. Une fois le liquide recouvert d’une mousse verte, il l’offre à ses invités qui doivent le recevoir selon les manières. On admire d’abord le bol dont le maître, ou la maîtresse du thé raconte l’histoire. L’invité d’honneur prend le bol et le fait tourner trois fois, dans le sens des aiguilles d’une montre, avec la main droite : la paume de la main gauche sous le bol, la main droite le serrant, il boit alors quelques gorgées tout en faisant des compliments sur la saveur du thé. Pour le rendre, il le tourne encore trois fois avec la main droite, dans le sens contraire des aiguilles d’une montre, le replaçant ainsi sur le tatamis exactement comme il l’avait reçu : puis il essuie avec du papier le bord où il a porté ses lèvres. Et ainsi de suite pour les autres invités”.

A l’intérieur de la maison, on ne doit pas être en chaussures, on se déchausse dans l’entrée. Sur des tatamis, on ne marche même pas en chaussons mais pieds nus ou en chaussettes. A l’intérieur des toilettes, on trouvera généralement une paire de chaussons réservée à cet endroit. On laissera donc les siens à l’extérieur : cela indique en même temps que la place est prise. Enfin, une salle de bains japonaise n’est pas une salle de bains française. On se déshabille dans une petite entrée attenante. On entre nu dans la salle de bains avec ce qu’il faut pour se laver soigneusement en dehors de la baignoire. L’eau s’écoule par le carrelage. Une fois propre, c’est seulement pour se détendre que l’on entre dans l’eau de la baignoire qui est constamment maintenue entre 40 et 45° C. On laisse ainsi l’eau propre pour les suivants comme on l’a trouvée soi-même.

99. CULTURES ET LANGUES. DES CHIFFRES ET DES COULEURS

La structuration des langues tient encore compte de la structuration hiérarchique de la société et de sa structuration en sexes. Toujours en japonais, on s’adresse différemment aux personnes selon qu’elles vous sont supérieures, égales ou inférieures.

C. Condominas tente de nous en donner une métaphore dans le cadre de la langue française. Par exemple, on s’adresserait au supérieur à la troisième personne : “Sa Majesté peut-elle recevoir les ambassadeurs”. Pour les égaux, on pourrait employer le “vous” et pour les inférieurs le “tu”. Toutefois cette transposition est sans doute possible dans la mesure où la langue française a été, elle aussi, produite dans le contexte d’une forte culture hiérarchique liée à la royauté. Cela va toutefois plus loin dans la langue japonaise : on se désigne soi-même en fonction du statut de son interlocuteur. On a ainsi quatre degrés : très poli, neutre poli, familier, très familier. Comme le terme varie s’il est employé par un homme ou par une femme, on a en réalité six façons de dire “je”.

Restons au Japon. La manière de compter n’y est pas la même. En Occident, nous trouvons normal de compter 1, 2, 3, 4, 5, du pouce à l’auriculaire. Les Japonais partent de l’index qui est 1 et terminent par le pouce qui est 5. Pour compter 10, ils refont la même chose avec la même main.

Langues et cultures se sont inventées ensemble en tenant compte plutôt de modalités concrètes que de relations mathématiques abstraites. Christine Condominas souligne que, dans la langue japonaise, compter n’est pas indépendant de ce que l’on compte. Le 1 n’est pas le même selon qu’il s’applique à un homme, à un animal ou à un objet. Demander deux bouteilles ne s’exprimera pas de la même façon que demander un autre verre.

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On sait aussi que les chiffres ont souvent des significations magiques. En Europe et aux États-Unis, on élimine souvent le chiffre 13, qu’il s’agisse de chambres dans les hôtels ou de personnes présentes à une même table. Au Japon, le chiffre 9 n’est guère recommandable car son homonyme “chu” signifie la douleur, la souffrance, la peine. Mais c’est surtout le chiffre 4 que l’on évite car il se prononce “chi” de la même façon que la mort. Sur cette base, on évitera de faire des cadeaux comportant, par exemple, quatre fleurs ou quatre gâteaux. C’est par cinq que l’on compte nombre de choses : les fleurs mais aussi les oeufs. Les Japonais n’emploient pas les dizaines, les douzaines ou les demi-douzaines. Enfin, d’une façon générale, les chiffres impairs sont ressentis comme plus bénéfiques que les chiffres pairs.

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Les couleurs nous réservent aussi bien des surprises. On a raconté la fortune du bleu qui est devenu couleur quasi-sacrée dans le christianisme alors qu’il était autrefois, chez les romains par exemple, une couleur vue plutôt négativement. Dans nombre de pays, la couleur du deuil n’est pas le noir mais le blanc. Ainsi, au Japon, où c’est le cas, il ne faut pas offrir de fleurs blanches. On évitera également d’offrir des plantes en pots, toujours en raison d’une homonymie. Les racines se nomment “netsuki” et ce mot signifie “alitement long”. Le cadeau serait ainsi de mauvaise augure.

Bibliographie 

Condominas C. 2000 [1993] Les loisirs au Japon. L’Harmattan.

  • 1994. [1987] Bonjour en japonais.  Ed. Marcus.
  • 1989. Japon. L’enjeu de la formation continue.

Condominas C., Nisihira S. 1991. L’opinion des Japonais.

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