Pierre CLASTRES

Sources : Cours de formation à l’interculturel présenté par J. Demorgon et N. Carpentier. Les grandes orientations culturelles. I. Les problématiques. 1. Les cinq perspectives d’étude des cultures (suite)

3e leçon : les cultures comme systèmes singuliers

9. La connaissance cultivée des cultures comme civilisations singulières : ethnologie, histoire des civilisations, histoire des religions

Le terme de civilisation a évidemment son origine latine dans le mot latin civilis c’est à dire qui a trait au citoyen (civis) d’où la signification très tôt juridique (14e siècle) en concurrence avec civique, issu de civicus.

            Civil, c’est ce qui est conforme aux usages d’où le sens des civilités. Civiliser, on le voit, c’est donc rendre conforme aux usages. Au début d’ailleurs on trouve seulement « se civiliser » mais ensuite « la civilisation » : c’est ce qui fait passer une société toute entière à un plus haut niveau de développement. Au 18e siècle, on est très vite allé du processus au produit. Cette civilisation est valorisée comme n’appartenant justement pas à de nombreux peuples mais à certains seulement. Et même d’abord au niveau supérieur de la société, aux nobles. Ce qui fit que les Bourgeois allemands s’opposèrent avec leur Kultur (arts, sciences et lettres) à la noblesse allemande pro-française qui se contentait d’être civilisée mais qui manquait de Kultur

            Ensuite, surtout au 19e siècle, on est passé au pluriel. Dès lors il n’y avait plus la civilisation mais des civilisations. Comment peut-on être persan demandait ironiquement Montesquieu ? Parce qu’on était le produit d’une autre civilisation. Au moment où la notion est largement critiquée – comme valorisant les uns aux dépens des autres – son développement comme pluriel répond justement à cette critique. En ce sens, elle va connaître une grande fortune comme dans l’œuvre de l’historien anglais Toynbee qui a distingué une vingtaine de civilisations disparues ou encore vivantes. Ce qui prime dans cette optique c’est la vision singularisante. Mais fallait-il la réserver aux grandes sociétés ? Y avait-il des sociétés dépourvues de civilisation, de culture ? En 1871, E. B. Tylor se situe à l’origine de tout un ensemble de recherches nouvelles sur les bases des cultures. L’habitude est au fondement des cultures. La culture s’installe au cours d’une histoire globale, longue, commune. L’un des principaux apports de Tylor est qu’il n’y a plus, pour lui, de société dépourvue de culture. Toutefois, il reste dans son œuvre un certain évolutionnisme à travers la distinction des degrés de culture. 

            Dès lors se multiplièrent les travaux sur des petits peuples, des tribus, comme, par exemple, Evans-Pritchard étudiant les Nuer, Griaule et Dieterlen, les Dogon, Clastres les Guayaki, etc. Les ethnologues allaient montrer que de plus petites sociétés parvenaient à une singularisation profonde et n’avaient rien à envier aux grandes. 

La chefferie indienne guayaki : singularité d’une microsociété 

            Clastres, par exemple en donne une démonstration magistrale dans La société contre l’Etat. Loin que les Guayaki soient incapables d’avoir un Etat, ils font au contraire tout pour l’éviter. Et, au niveau de taille où ils sont, ils y parviennent. Ce n’est pas à dire qu’ils ne font rien, au contraire, ils inventent l’institution raffinée, sophistiquée de la chefferie indienne. 

            Cette institution doit résoudre un difficile problème. Comment, avec un seul et même homme, avoir à la fois pour la guerre un chef suffisamment autoritaire, efficace, toujours entraîné au plus haut niveau et, pour le temps de la paix, un homme qui ne fait pas le chef au détriment des autres ? D’abord il est choisi sur ses qualités exceptionnelles en particulier de grand chasseur. Ensuite, dans une société où le déficit de femmes conduit à la polyandrie, le chef, lui, est polygyne. Il a quatre épouses. Certes il est ainsi comme contrôlé par quatre familles mais cela entraîne aussi un grand prestige pour lui. De plus ses quatre épouses l’aideront à répondre aux besoins des uns et des autres. 

            En effet, le chef, en temps de paix, doit s’entretenir et continuer à faire ses preuves. Il le fait à partir de l’abondance de ses tâches. Tous les jours, il doit rappeler aux siens les coutumes fondamentales. Il doit pourvoir à l’approvisionnement de ceux qui sont dépendants, il doit arbitrer les litiges. Faire le chef en temps de paix consiste à servir les autres. S’il l’accepte, c’est en raison de son grand prestige de chasseur, d’arbitre, de beau parleur, et aussi de son statut exceptionnel de polygyne.

            De son côté, un Bernard Nadoulek, présente comme des matrices civilisationnelles irréductibles les sept grandes civilisations : indienne, chinoise et japonaise, africaine, latine, anglo-saxonne, slave et musulmane. 

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Bibliographie

Clastres P. La société contre l’Etat. Recherches d’anthropologie politique. Éditions de Minuit, 2011 [1972].

Chroniques des Indiens Guayaki, Pocket, coll. « Terre Humaine », 2001. [Plon, 1972].

Evans-Pritchard E.E. Les Nuer (1940), 1968, Gallimard.

– Evans-Pritchard E.E. Parenté et mariage chez les Nuer. Trad. Monique Manin. Préf. De Paul Mercier, Paris, Payot, 1973. 

Nadoulek Bernard, Guide mondial des cultures. Les Editions EFE, 1998.

L’épopée des civilisations: Le choc des civilisations n’aura pas lieu, mais la guerre des ressources a commencé… Eyrolles, 2005.

Tylor, E.B., Primitive Culture, II., (1871), 1958, N-York., Harper Torchbooks.

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