PIERRE BOURDIEU

Sources.

Cours de formation à l’interculturel présenté par J. Demorgon et N. Carpentier : Les grandes orientations culturelles. II. Domaines et cultures

18e leçon : Les générations, les âges et les sexes 

86.  Des sexes aux genres, un éclairage anthropologique

            C’est un tout autre éclairage que nous apporte l’anthropologie. On se pose souvent la question de savoir ce que les hommes ont bien pu faire pendant les milliers et les milliers d’années de la période préhistorique. On a un début de réponse lorsque l’on découvre les amas de silex pré taillés d’une véritable industrie lithique, les grottes peintes, les monuments funéraires et aussi quand on s’interroge sur l’invention des langues. Certaines structures de langue révèlent des fonctionnements humains qui ont contribué à les produire à des époques lointaines hors de notre connaissance. Il en va ainsi de la structure des noms en genres masculin, féminin ou neutre.

            Bien avant le développement de l’écriture, les hommes, cherchaient à résoudre déjà les problèmes de conservation et de transmission du savoir acquis. Pendant tout un temps ce savoir s’est perdu et il a fallu à chaque fois le retrouver. La transmission devait passer des anciens aux adultes puis si possible aux enfants. Pour réussir ce tour de force, la transmission devait être, en même temps, théorique, pratique, imagée, personnalisée. Peu de moyens s’offraient pour y parvenir. Il fallait s’appuyer sur l’évidence de grandes différences aisément perceptibles : les chefs et les autres, les âges, les vivants et les morts, les hommes et les femmes. Divers rites soulignèrent ces grandes distinctions. 

            Conjointement, un autre problème se posait : celui de la cohérence entre la réalité vécue et la représentation abstraite que la langue en donnait. En effet, la représentation et la langue énonçaient les réalités de façon séparée. Certes, le plus souvent, ce qui était séparé dans la langue l’était dans la réalité. Mais la langue et la représentation présentaient aussi comme séparées des choses et des êtres dont, à certains moments, la réunion était fondamentale. Il fallait bien distinguer les deux sortes de situations. Celles où ce qui était nommé séparément était traité séparément représentaient la vie profane. Celles ou ce qui était nommé séparément était cependant réuni représentaient le sacré. La séparation du profane et du sacré définissait le pur. Leur mélange constituait l’impur que sacrilèges et profanations dénonçaient.

            Cette distinction s’appliquait à tous les secteurs de la vie sociale qu’il s’agisse des âges, des vivants et des morts, des chefs et des non-chefs, des hommes et des femmes. Ainsi, l’amour était sacré, mêlant l’homme et la femme par ailleurs séparés par leur condition naturelle et leurs occupations. Cela s’appliquait même à des domaines que nous trouvons aujourd’hui simplement techniques. Ainsi le forgeron qui mêlait les contraires, le feu et l’eau, le chaud et le froid, était un être sacré. Nombre de rois, par exemple en Afrique, furent des rois “forgerons”.

            La différenciation en sexes mise en œuvre par la nature va se déployer à travers une différenciation en genres mise en œuvre par les cultures et par les langues. L’apprentissage des catégories de choses, d’êtres et de conduites sera rendu plus facile si chacun, chacune, apprend en même temps ce qu’est son identité sociale, quelle partie de l’univers, masculine ou féminine, lui échoit, et quelles conduites doivent en résulter. La représentation va ainsi s’organiser en genres : masculin, féminin, en ajoutant parfois le neutre. La mémorisation des langues par les enfants sera facilitée dans la mesure où leurs pratiques sociales quotidiennes seront référées aux sexes et aux âges. On en trouvera un exemple particulièrement éclairant dans ce que Pierre Bourdieu a nommé le démon de l’analogie à propos de la répartition masculine ou féminine de tout l’univers qu’effectue la culture kabyle. D’hier à aujourd’hui, en fonction des cultures, le traitement social du masculin et du féminin oscille entre différenciation et ségrégation des activités d’une part, et assimilation à des rôles interchangeables, d’autre part. Masculin, féminin, hétérogènes ou homogènes. En dépit de la divergence, c’est le même souci d’identification sociale mais qui devrait toujours pouvoir s’ouvrir sur l’unicité personnelle.

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