Hommage à Jean-Christophe Victor

Le Dessous des cartes : Histoire, géographie, écologie et géopolitiques

« Rien n’est écrit, chacun d’entre nous est responsable,

chacun est un acteur, l’histoire, c’est nous qui la faisons. » 

J.-C. Victor

Auteurs Monde   Jean-Christophe Victor, fils d’Eliane et de Paul-Emile Victor, est né le 30 mai 1947 à Paris, père de quatre enfants, il est décédé le 28 décembre 2016 à Montpellier.

Il était fondateur et directeur scientifique du Lépac (Laboratoire d’études prospectives et d’analyses cartographiques). Il l’avait créé en 1992 avec Virginie Raisson. Ce Centre indépendant de recherches pluridisciplinaires en relations internationales entend éclairer le débat public sur les enjeux du long terme. 

J.-C. Victor est l’inventeur de l’émission « Le Dessous des cartes » (présentation télévisée de données géo-historiques et géopolitiques) diffusée depuis 1990 sur la sept, puis sur Arte. Après dix ans d’existence, l’esprit de l’émission était ainsi précisé : fuir l’ethnocentrisme, faire place à la géographie ; donner du sens par l’histoire ; croiser les disciplines ; prendre position ; oser la prospective ; faire comprendre plus encore que faire savoir.

Souhaitons longue vie à l’émission  « Le Dessous des Cartes » et au Lépac. Et courage à Virginie Raisson, Tarik el Akta, Alexia Fouesnant, Guillaume Gandelin, Delphine Leclercq, Antoine Scuvée. Le samedi 26-02-2017, J.-C. Victor était présent sur l’écran à travers la rediffusion d’une émission de juillet 2016, toujours d’actualité. Il y présentait les modalités de traitement des conflits africains par les États (dont 54 Etats africains), l’O.N.U. et les institutions interafricaines actuelles ou en cours de constitution.

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1./ L’occupation territoriale de la planète : la géographie humaine politique

Jean-Christophe Victor éduquait notre regard et notre pensée géographique, historique sur notre planète économique et politique à la lumière en nous montrant le dessous des cartes : lourdes histoires d’hier et brutaux devenirs en cours. Lors de l’émission précédemment citée, il avait accompli un de ses tours de passe-passe si expressifs. Si nous voulons comparer les grands pays du point de vue de leur masse territoriale, nous pouvons, entre 8 millions 300 000 km2 et 10 millions 500 000 km2, en regrouper six : l’Inde, le Brésil, la Chine, les Etats-Unis, le Canada, l’Europe. Mais c’était de l’Afrique que traitait J.-C. Victor. Pour nous faire voir immédiatement sa massivité il a projeté subtilement agencés – Etats-Unis, Europe, Chine et Inde – sur la carte de l’Afrique : plus de trente millions de km2 mais 54 pays. Poursuivons la comparaison avec le plus grand pays du monde. Il est passé de 22 millions 400 000 km2 en 1991 (les ¾ de l’Afrique) en tant qu’Union soviétique, à 17 millions de km2 en tant que Russie d’aujourd’hui. sur cette comparaison des masses territoriales, les questions fusent aussitôt. Comment les plus grands pays se sont-ils constitués ainsi ?

À quelle époque et en combien de temps ? C’est ce à quoi nous allons tenté de répondre à l’école de J.-C Victor. Juste après avoir sollicité un complice : le biogéographe Jared Diamond.

2./ Diamond ou la portée politique d’une géographie physique des continents

Le biogéographe étatsunien, Jared Diamond (2000) note d’abord un différentiel décisif entre les continents. L’Eurasie fait bloc et dans un ensemble de latitudes limitées qui facilitent les communications dont les fameuses routes de la soie sont l’exemple le plus connu. A l’opposé, l’Afrique et les deux Amérique s’étendent au nord et au sud de l’Equateur. Ces continents sont donc constitués d’une suite de zones physiques et climatiques qui requièrent à chaque fois des adaptations nouvelles pour la vie des hommes et des animaux domestiques. Les communications en ont donc été rendues plus difficiles. Un déficit culturel en résulte. Il a permis les abus coloniaux de la part d’Européens plus « outillés » (cf. ci-après). Et surtout, la monstrueuse reprise du commerce des esclaves. Pour Diamond, c’est tout le contraire d’une quelconque justification. Il voit dans ces vérités biogéographiques l’un des moyens de démontrer l’ineptie du racisme toujours en cours aux États-Unis concernant les noirs d’Afrique et les indiens des deux Amérique.

3./ Chine, 3000 ans d’invasions assimilées et primat d’un Politique impérial

Sur le territoire de la Chine, à la fin du 3ème millénaire av. J.-C., on a la dynastie des Xia, jusqu’au 18e siècle ; les Shang jusqu’à 1025 av. J.-C. Et, enfin, les Zhou, avec trois périodes dont les deux dernières connues comme « Printemps et automnes », puis « Royaumes combattants ». Le Royaume de Qin l’emporte et commence la Chine proprement impériale avec le premier empereur dont on a découvert le mausolée aux sept mille fantassins de pierre. Les Han s’étendent ensuite de la Mongolie à la Corée ; de l’Asie centrale au Viêt mam. La suite de cette histoire quadri-millénaire peut s’évoquer en une incroyable suite d’invasions des tribus nomades du Nord de l’Asie. On a, d’un côté la libre énergie des éleveurs nomades ; de l’autre, l’énergie « distribuée » des agriculteurs sédentaires. Ceux-ci ne vont pas cesser de se protéger des invasions, construisant là où ils le pensent nécessaires de gigantesques murs protecteurs. En vain, les nomades passent quand même et cela au long des siècles. Il n’y a pas « une » grande muraille de Chine, il y en a de nombreuses Si on les ajoute,  elles atteignent les 26.000 km. Mais 3e caractéristique : les nomades vainqueurs s’installent dans l’empire vaincu en reprenant ses structures et ses fonctionnements. A chaque fois un mixte opère avec plus ou moins de problèmes « interculturels ». Derniers vainqueurs, les mandchous s’installent au pouvoir en Chine et la gouvernent pendant trois siècles jusqu’en 1912. Bref, si les dynasties sont vaincues, la Chine, elle, persiste et perdure. Avec une conséquence : elle est sans doute le pays dans lequel la politique s’est installée et consolidée comme activité principale constamment refondée.

4./ Chine. Sciences et techniques selon Cosandey : Pourquoi progrès et arrêts ?

David Cosandey (2007) nous a gratifiés d’une géohistoire globale et planétaire plurimillénaire à la recherche des causes des progrès scientifiques et techniques. A l’origine, la Chine est en tête voire même seule. Pour certains de ces progrès, ils s’y produisent parfois plusieurs siècles, voire même un millénaire avant l’Europe, comme le biochimiste et sinologue Joseph Needham  (2004) l’a établi dans plus de 25 volumes d’études. Ce travail considérable ne l’a pas empêché de poser ce que l’on a nommé « le problème de Needham » : Pourquoi cette science chinoise s’est-elle interrompue alors que la science européenne bien plus tardive, une fois lancée, s’est poursuivie, développée, amplifiée ? Cosandey (2007) reprend le problème à son compte et titre son livre de façon un peu « médiatique » : Le secret de l’Occident. Il lui faut deux thèses pour lever ce secret. Ses études systématiques montrent que les progrès scientifiques et techniques ont d’abord été tributaires de circonstances exceptionnelles mais les mêmes dans tous les pays. Pas de progrès si l’histoire est chaotique. Pas de progrès non plus si elle est trop stable du fait, par exemple d’un pays qui domine tous les autres et dans lequel un empereur tout puissant s’impose. Il n’y en aura que dans une conjoncture exceptionnelle. Il faudra deux (ou n) pays qui se trouvent en concurrence mais dans des conditions politiques et économiques pas trop inégalitaires. Chaque pouvoir politique cherche à l’emporter. Comme la rivalité se maintient, un groupe de chercheurs et d’inventeurs a le temps de se développer dans chaque pays. Ce fut le cas en Chine tout au long de la période dite Printemps et Automnes (-722, -481) et de la suivante justement nommée des Royaumes Combattants (-481, -221). A la même époque, des circonstances analogues vont permettre ailleurs aussi des progrès scientifiques et techniques considérables. D’abord, du fait de la rivalité des Cités grecques. Ensuite, du fait de la rivalité des Empires hellénistiques issus de l’Empire géant d’Alexandre partagé après sa mort.

5./ L’Islam : quatre groupes de diagonales géographiques et sociologiques éclatées

L’Islam relève de bases géographiques et historiques profondément associées sans lesquelles l’originalité et voire l’excentricité qui le caractérisent sont peu compréhensibles. Nous traduisons cela par la notion de diagonale comprise comme procédure de jonctions des opposés. Diagonales d’abord géographiques qui caractérisent l’expansion tricontinentale de l’Islam reliant l’Asie, l’Afrique et l’Europe. L’une des caractéristiques de cet ensemble géographique est l’importance des déserts qui s’y trouvent inclus. Un indice technique expressif en est d’ailleurs le délaissement de la technique pourtant révolutionnaire de la roue au bénéfice des chameaux « vaisseaux » du désert.

On a, en même temps, liée à cette géographie une diagonale socio-historique. Les tribus sont toujours extrêmement vivaces dans cet ensemble de pays aux conditions rudes. Les tribus constituent des forces vives pour de nouvelles expansions qui vont brutalement réduire d’anciennes sociétés royales et impériales fragilisées par leur centration excessive sur leur capitale. Dès qu’elle est atteinte, le pouvoir s’effondre. Mais ensuite, les tribus ne fondent pas seulement les sociétés royales ou impériales de l’islam  (califats). Elles continuent de se renouveler en elles ou à leurs marges. Sur leur énergie neuve elles contribuent ensuite aussi à les déstabiliser. Le génie d’Ibn Khaldûn, quasi inventeur d’une sociologie fonctionnelle de l’histoire, sera d’avoir compris que ce système à deux composantes met périodiquement aux prises des tribus nomades régénérées et tel empire sédentaire fatigué. Il pense même pouvoir constater une périodisation du phénomène sur trois générations.

Une troisième sorte de diagonale géohistorique caractérise l’islam au cœur même de sa fondation et de son expression à travers la vie et l’œuvre de Mahomet. On néglige l’importance qu’avaient à son époque les religions polythéistes. Pour les combattre, il entend s’appuyer sur les deux grandes religions monothéistes qui le précèdent, le judaïsme et le christianisme. Toutefois, elles se sont trahies et il lui faut les retrouver pour les accomplir dans leur vérité.

Enfin, la quatrième sorte de diagonale sociologique concerne la nécessité de lier les grandes activités humaines. Et d’abord, la religion, la politique et l’information. Le Coran y prétend. Gabriel Martinez-Gros (2013 : 40) le précise. Mahomet et l’islam, c’est « un même homme, un même mouvement qui fondent, en Islam, Etat et religion ». Cette relation peut rester relativement syncrétique dans les formes encore tribales de société. C’est beaucoup plus difficile dans les formes royales et impériales où les organisations politiques internes (administrative, fiscale) et externes (militaires), même si elles utilisent le religieux, entendent n’être pas dominées par lui. Pour l’Islam actuel, on doit  à Mathieu Guidère (2017 : 11) une carte récente de son Atlas du terrorisme islamiste qui fait le bilan. Le pouvoir religieux contrôle le pouvoir politique dans quatre États : Pakistan, Arabie saoudite, Maroc et Mauritanie. Le pouvoir religieux vient en renfort du pouvoir politique dans trente-sept États : de l’Insulinde à l’Asie centrale, à la péninsule arabique et à l’Afrique (nord et ouest ; est et centre). Il n’y a qu’un Etat dans lequel le pouvoir politique domine le pouvoir religieux, et c’est l’Iran !

6./ La Russie ou le bouclier d’un espace infini ?

Les Slaves  de l’Est sont tôt malmenés bien avant 988. A cette date le baptême chrétien orthodoxe de la Russie vise à fonder l’unité autour de Vladimir dont, aujourd’hui encore Ukraine et Russie se réclament à coup de statues géantes. Les envahisseurs viennent, les uns, du nord comme les Varègues (Vikings). D’autres, de l’est asiatique comme les peuples turcs – Petchenègues puis Coumans qui écrasent les Princes de Russie (1068).

Surtout, les Mongols vont conquérir la quasi totalité du pays. En 1241, Kiev est détruite, l’Ukraine saccagée. Seule exception Novgorod, contrainte cependant de devenir tributaire sous la domination de la Horde d’Or. Cet État mongol, fondé au 13e siècle par Batû khân, petit-fils de Gengis Khân, s’étendait sur la Sibérie méridionale, le sud de  la Russie et la Presqu’île de Crimée. En 1380, Donskoï bat les Mongols à Koulikovo. Victoire sans lendemain, la Horde d’or se venge en ravageant les villes de Moscou et Vladimir en 1382.

Ce sera depuis l’ouest aussi, que la Pologne et la Lituanie unies envahissent la Russie. La principauté de Moscou devient une peau de chagrin. Elle s’agrandit cependant au nord avec Ivan III (1462-1505) qui va battre les Mongols en 1480. Bien après, sous Ivan le Terrible, proclamé Tsar en 1547, la Horde d’Or, divisée, et l’usage nouveau du canon, permettent de détruire au sud-est proche le khanat de Kazan en 1552, puis plus bas celui d’Astrakan en 1556. Le khanat Chaybanide de Sibir ne le sera qu’en 1584. Auparavant, le khanat de Crimée, allié aux Ottomans, s’empare de Moscou et la brûle en 1571.

Fin 16e, début 17e : la Russie est envahie depuis l’ouest par les Suédois et les Polonais. Gustave II Adolphe, roi de Suède, enlève aux russes l’Estonie, l’Ingrie et la Carélie orientale et ferme l’accès des Russes à la Baltique (1617). La Russie, si longtemps dite kiévienne, ne retrouvera Kiev qu’en 1654.

Les réactions russes s’étendent à l’Est quand dès 1581 des Cosaques entreprennent la conquête de la Sibérie. Ils atteignent l’Ob au début du 17e siècle, puis vers 1680 le fleuve Amour qu’ils ne le franchissent pas. En 1689, la Russie signe un Traité avec la dynastie Mandchoue.

Au sud méditerranéen, c’est seulement encore cent ans plus tard, en 1783, que la Russie, sous Catherine II, vient à bout du Khanat de Crimée, accède à la la Mer Noire et repousse l’empire ottoman au Sud.

Les steppes kazakhes sont alors investies à la fin du 18ème siècle. Au 19e siècle, entre 1854 et 1873, l’Asie centrale, est conquise jusqu’à la frontière de l’Afghanistan. En même temps, en Extrême Orient, la dynastie mandchoue, affaiblie par les Traités inégaux, laisse la Russie annexer 2,5 millions de km2 sur l’Amour et l’Oussouri (1860), jusqu’au Pacifique. Avec l’annexion de la Sakhaline et celle de la presqu’île du Kamchatka, la Mer d’Okhotsk devient pratiquement russe. L’Alaska également conquise est vendue aux Etats-Unis en 1867.

A l’ouest, on peut dire que dès la seconde moitié du 18e siècle, la Russie réduit quasiment à néant la Pologne que l’Union soviétique contrôle jusqu’à la chute du mur de Berlin en 1989.

A l’opposé d’une Chine qui se constitue pendant trois millénaires en assimilant ses envahisseurs et s’accroît démographiquement, on a une Russie qui pendant un millénaire et demi  d’atteintes multiples et de réactions de plus en plus vives réunit des terres immenses puis en perd le quart dans lequel subsistent d’importantes minorités russes. Dans les deux cas, cependant, la dimension du politique, en appui guerrier, s’est installée « légitimant » une forme de société impériale soutenue.

7./ Cosandey : l’Europe sans ou avec progrès des sciences et techniques

L’Europe va naître d’un sud diversement unifié (Rome « républicaine », Grèce « démocratique » ; enfin impérial, hellénistique puis romain) et d’un Nord tribal multiple. Pour ce qui est des périodes, grecque puis hellénistique, Cosandey présente une thèse géographique et historique exceptionnelle souvent mal comprise. Il observe que la constitution durable de pays rivaux est facilitée quand ceux-ci bénéficient de conditions géographiques favorisant relativement leur séparation, comme des bords de mer, des fleuves, des montagnes. Il a d’autant plus besoin de cette thèse pour expliquer le destin de l’Europe. Un regard sur sa géographie montre que son contact avec océans et mers est extrêmement découpé. Cosandey écrit : « L’Europe se développe en une silhouette découpée, arborescente.  Elle étend ses péninsules à tous les vents : les Balkans vers l’Asie mineure ; l’Italie et l’Espagne vers l’Afrique du Nord ; la Scandinavie et le Danemark l’une vers l’autre. L’Europe regorge d’îles, de baies, de détroits, de golfes, d’isthmes. Ses mers pénètrent profondément l’intérieur de ses terres. Ses deux mers intérieures, la Baltique et la Méditerranée sont uniques au monde par leur superficie et leurs nombreuses îles. L’Europe est fine, étroite même ; jamais dans sa partie occidentale, elle n’atteint mille kilomètres de largeur ». Comme tout à l’heure, pour les travaux de Diamond, on ne commettra pas non plus pour ceux de Cosandey l’erreur de croire qu’il établit ainsi la moindre justification de tout ce que les Européens ont pu faire dans la suite de l’histoire. Il s’agit de comprendre une conjoncture momentanée. C’est seulement dans un contexte des circonstances caractéristiques de l’époque en particulier des transports lents, plus difficiles et plus couteux sur terre que sur mer, que l’Europe allait être avantagée par sa géographie, celle qu’explicite la théorie de la thalassographie articulée. Cette géographie a pu favoriser la constitution de plusieurs pays de taille relativement voisine qui allaient se trouver dans une concurrence longue stimulant la recherche scientifique chez chacun. Revenons à l’histoire. Dans le premier millénaire après J.-C, on  a d’abord quatre siècles d’un Empire romain sans concurrent de sa taille mais de nombreux courants tribaux qu’il tente d’intégrer mais qui le fissurent. Après sa chute, on a quatre siècles de royaumes barbares chaotiques. Et donc huit siècles privés de réels progrès scientifiques et techniques. Une fois dépassées l’autoritarisme impérial romain puis le relatif chaos politique des royaumes barbares, la rivalité prolongée de nations européennes  dont aucune ne peut l’emporter. après nles reprises économiques de la Ligue hanséatique de la Baltique et celle des cités marchandes italiennes en Méditerranée, la Renaissance et l’humanisme indiquent une reprise des découvertes scientifiques et des inventions techniques qui ne va plus s’arrêter.

8./ Une Europe divisée dont les nations cherchent l’empire ailleurs

Fondés sur des séparations géographiques dont le sens relevait alors de moyens des transports lents, ce sont des pays assez nombreux qui se sont constitués et ont poursuivis leurs conflits.

La catholicité romaine d’occident et les orthodoxies chrétiennes d’orient ont relativement contrôlé les régimes politiques. Ni l’Empire de Charlemagne, ni le Saint Empire romain-germanique n’ont réussi à unifier l’Europe. Cette division entre pays de puissance économique et politique pas trop inégale ; a induit comme l’indique Cosandey, des concurrences dynamiques favorables aux découvertes scientifiques et aux inventions techniques. Mais cette rivalité s’est projetée sur la totalité de la planète. En Amérique du Nord cette projection n’a pas caché son expression : Nouvelle France en 1599, Nouvelle Angleterre en 1620, Nouvelle Hollande en 1626, Nouvelle Suède en 1638. Elle a entraîné des changements de régime politique permettant d’essayer des concentrations supérieures de puissance. Une conjonction s’est longuement élaborée. On a eu un développement de l’économie et de l’information associée produisant davantage de richesses. Et conjointement, on a eu la possibilité d’une association plus grande des populations d’où la reprise du modèle républicain romain ou démocratique grec. En même temps, ces nations en appui économique, informationnel et démocratique, ont trouvé dans leurs colonisations le moyen de donner à leurs diverses populations des motifs d’aventure et de gains. Elles y sont parvenues et ont désormais pu faire face aux royaumes et aux empires à fondation traditionnelle politique et religieuse. L’économique enracinait sa domination. Toutefois, elle ne fut obtenue qu’au travers des graves crises économico-politiques et de deux grandes guerres indiquant la mondialisation advenue, au delà donc de ces grands pays et des continents eux-mêmes.

9./ L’Europe : gains de la rivalité stimulante ; maléfices de l’hostilité absolue.

On peut le constater cette rivalité soutenue à travers la manie des appellations nationales pour telle ou telle découverte scientifique ou invention technique. Appellations encore plus étonnantes quand il s’git de la découverte d’éléments chimiques avant tout naturels. Pourtant, en 1879,  l’éka-bore est nommé « scandium » en l’honneur de la Scandinavie. En 1886, l’éka-silicium est nommé « germanium ». En 1898, on aura le « polonium », avec Marie Curie. En 1925, la « Marie Curie allemande » découvre l’élément 75 qui sera nommé « rhénium » en l’honneur de la Rhénanie (Klein 2013 :194). En 1934,  Enrico Fermi et ses collaborateurs provoquèrent une fission nucléaire sans s’en rendre compte. Ils crurent avoir produit le premier trans-uranium. Certains voulaient le nommer « mussolinium ». En 1939, Marguerite Perey découvre l’éka-césium, nommé « francium » terme officialisé en 1949.

Après les deux Guerres mondiales qui ont signé le déclin historique de l’Europe, on voit bien que sa division l’a longtemps avantagée avant de la desservir ensuite brutalement. Ainsi, des avantages d’hier se sont retournés en inconvénients. La raison tient au changement de nombreuses circonstances démographiques, politiques, techniques. Par exemple, la rapidité de plus en plus grande des moyens de transports change le sens des distances entre les pays. Ils ne sont plus séparés de la même façon. La politique des Nations européennes n’a pas eu le temps de s’adapter au progrès des transports. Ceux-ci unifiaient nécessairement. Celle-là maintenait des oppositions liées aux centrations sur des intérêts de court terme déstabilisant la construction de l’avenir. C’est encore le cas aujourd’hui puisqu’elle est incapable de tirer de nouveau, autrement, avantage de cette diversité, retombant dans les oppositions aujourd’hui plus économiques que politico-militaires mais tout aussi périmées.

L’élan de solidarité et d’intelligence intégratrice que l’on avait cru percevoir à sa renaissance en 1945 se démentait déjà dans un colonialisme incapable d’être intégrateur quand bien même alors les colonisés, comme Ho Chi Minh, le demandaient eux-mêmes. Ce que l’Europe refusait aux autres elle n’allait même pas se l’accorder à elle-même. Cela, en dépit de l’articulation de ses jeunesses nationales diverses que le Traité de l’Élysée en 1963 tentait de mettre en œuvre.

10./ Etats-Unis : pauvre homo oeconomicus, différentiel géant des richesses

Les États Unis ont largement révélés leur fragilité sous de nombreux aspects externes et internes. Contre leur propre risque d’éclatement ou d’effondrement il leur faut être impérieusement économiques. Les Etats Unis n’ont guère plus de trois siècles d’existence.

La conquête de l’Ouest n’a pris qu’un peu plus d’un siècle. Ainsi, l’entrée des États dans l’union va de 1791 à l’est (Vermont, Columbia) à 1890 pour certains États du nord-ouest et même jusqu’en 1912 pour certains États du Sud Ouest. Mais aux Indiens originaires se sont surtout ajoutés les descendants des esclaves d’origine africaine puis les « hispaniques » de l’Amérique Latine. La constitution démographique des États-Unis est de plus en plus profondément multiculturelle. C’est, en un sens, une richesse. Pourtant cela les fragilise dans la mesure où ils ne parviennent pas à inventer une citoyenneté ouverte traitant cette complexité. Bien au delà du vieux melting-pot blanc même pas abouti déjà. Dominer le monde par la globalisation économique financière  a pu être aussi pensé comme un moyen de maintenir le statut privilégié de tout américain. Mais en s’étendant, elle a eu des effets contraires qui ont en partie à fait succéder Trump à Obama.

La globalisation économique financière elle se veut rationalité universelle, absolue. Elle contrôle les anciens pouvoirs religieux et politiques. Sous couvert de libre échange international elle entend mettre en procès les Etats qui contreviendraient à ses  intérêts. Elle entend contrôler l’information en contrôlant les médias. Et de même contrôler savants et techniciens en sélectionnant découvertes et inventions en fonction de ses objectifs sans considération ni éthique ni même écologique.

L’appropriation inégalitaire atteint désormais des niveaux inouïs. A partir du « classement des milliardaires publié par le magazine Forbes de mars 2016 et des données fournies par le Crédit Suisse dans son Global Wealth Databook 2016 », l’ONG Oxfam (1) reprend ses calculs et nous donne en janvier 2017 sa nouvelle estimation. Aujourd’hui, la moitié la plus pauvre de l’humanité, soit 3,6 milliards de personnes doivent se partager les mêmes ressources que les huit premiers multimilliardaires les plus riches. Ceux-ci détiennent, par personne, de 40 milliards de dollars à 75 milliards de dollars. Ce sont Michael Bloomberg (Bloomberg), Larry Ellison (Oracle), Mark Zuckerberg (Facebook), Jeff  Bezos (Amazon), Carlos Slim Helu (Grupo Carso), Warren Buffet (Berkshire Hathaway), Armancio Ortega (Inditex, Zara), Bill Gates (Microsoft). On parle souvent d’eux sur les technologies ou les procédures sur lesquelles ils ont bâti leur fortune mais aussi pour leur grande habileté à diminuer le plus possible le montant de leurs impôts. Cela n’empêche pas qu’ils peuvent être de grands philanthropes. On sait que Bill Gates dispose au service de la santé planétaire d’un budget qui dépasse celui de l’OMS, organisation officielle aux actions de laquelle il contribue. Il a reçu Thomas Piketty, sociologue, lanceur d’alertes concernant les inégalités des richesses et lui a confié qu’il ne souhaitait pas payer plus d’impôts. L’autre question actuellement agitée est celle de la prétention qu’auraient ces grandes entreprises à pouvoir intenter des procès aux Etats qui leur porteraient tort. Ces dispositifs qui placeraient définitivement le politique à la merci de la puissance de l’économie financière planétaire ont beaucoup contribué à rendre suspects les nouveaux traités prétendument de libre-échange.

11./ Glissant : « l’archipélisation du Monde »

Aujourd’hui, nous vivons le Tout-Monde selon la belle expression d’Edouard Glissant (1993, 2007). Sa Poétique l’autorise à chausser des bottes de sept lieues et plus, en histoire et en géographie. Cherchant à comprendre l’évolutive diversité humaine, il est impressionné par les effets miraculeux ou monstrueux de la puissance. Il les réfère au phénomène continental et parle d’une « pensée continentale » qui finit par se produire « système ». Il découvre à côté, oublié le phénomène contraire, celui des archipels. Ces ensembles d’îles favorisent d’autres manières de ressentir et de penser dans une infinie diversité. C’est la « pensée archipélique ». Le destin des humains devrait aujourd’hui pouvoir mieux se jouer en pensant en même temps les unités continentales et la diversité archipélique.

12./ Histoire et géographie associées : un « art de la pensée »

Toutefois, aujourd’hui, des « contre-conduites » plus véridiques sont à l’œuvre à partir des nouvelles mondialités : touristique, sportive, écologique et même cosmonautique.
L’émission de Jean-Christophe Victor, « Le dessous des cartes » faisait tout à fait partie d’une histoire et d’une géographie enfin reconnues comme « un art de la pensée » selon la magnifique expression de l’historien Patrick Boucheron (2016). De nombreux auteurs ont exercé et exercent cet art. La planète Terre est autrement compréhensible à partir de connaissances géographiques qu’ils nous livrent.

Histoire et géographie associées : un « art de la pensée ». Avec « Le Dessous des cartes », Jean-Christophe Victor y aura contribué pendant plus d’un quart de siècle.

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Bibliographie

Cosandey 2007, 1997. Le secret de l’Occident. Vers une théorie générale du progrès scientifique. Flammarion.

Boucheron P. 2016. Ce que peut l’histoire. Collège de France & Fayard.

Demorgon J. 2016. L’homme antagoniste. Paris : Economica

Diamond J. 2000, 1997. De l’inégalité parmi les sociétés. Essai sur l’homme et l’environnement dans l’histoire. Paris : Gallimard.

Glissant E.  2007.1997. Traité du Tout-Monde. Paris : Gallimard

Glissant E. 1995, 1993. Tout-Monde. Paris : Gallimard

Guidère M. 2017, Atlas du terrorisme islamiste, Autrement

Klein E., 2013. En cherchant Majorana, Paris : Gallimard.

Needham J. 2004. General Conclusion and reflection. Cambridge Univ. Press.

Oxfam International. 2017.  « Huit hommes possèdent autant que la moitié pauvre de la population mondiale ». Cf. www.oxfam.org/

Raisson V. 2016. 2038. Les futurs du monde. Paris : R. Laffont.

Victor J.-C. 2016. Le Dessous des cartes. Asie. Itinéraires géopolitiques. Arte/Tallandier.

Victor J.-C. 2012. Un œil sur le monde. Éditions Robert Laffont.

Victor J.-C. 2011. Le Dessous des cartes, itinéraires géopolitiques. Arte/Tallandier.

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