Langues et communications. Les métacommunications

Sources : L’exploration interculturelle. Pour une pédagogie internationale 2e partie. Pour une pédagogie des apprentissages interculturels, Éd. A. Colin.

AUF DEUTSCH : Peter BOBACK, Übersetzer: Interkulturelle Erkundungen: Möglichkeiten und Grenzen einer internationalen Pädagogik. Campus, 1999.

Tr. in english by Tom Storrie :  Communications and Metacommunications by Jacques Demorgon in Storrie T., The Evaluation of Intercultural Youth Exchange, Dynamics and problematics of intercultural exchange. III. Communications and Metacommunications National Youth Agency, Leicester, 2000, pp. 59-70

V. Langues et communications. Les métacommunications

Plan du chapitre :

  • 1. Une illusion pédagogique : L’accès à la connaissance et à la compréhension de l’Autre par l’apprentissage des langues
  • 2. Monolingues et interprètes médiateurs : le rêve d’une traduction qui rééquilibre et intègre ; le délaissement de la communication non verbale
  • 3. Traducteurs et traductions : le champ des pouvoirs
  • 4. La codification
  • 5. Communications et métacommunications
  • 6. Les situations qui requièrent des métacommunications
  • 7. Contenus, formes et directions des échanges
  • 8. La métacommunication comme critique radicale de toute communication

VI Contenus, méthodes et objectifs pédagogiques. Les métathèmes

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V. Langues et communications. Les métacommunications

Dans les rencontres, il y a souvent comme une confusion ; communiquer serait le résultat d’une connaissance des langues et hors de là, point de salut. Dans ce cas, les rencontres devraient se transformer en classes de langues, une fois pour toutes. Les sessions d’exploration et les cycles de recherche-formation nous ont apporté ici nombre de données nouvelles. Nous allons en rendre compte dans l’ordre suivant. D’abord, nous dirons que le lien, souvent conçu comme un jeu mécanique entre langues et communications, est une illusion pédagogique. Pour la raison claire que la langue d’une nation fait partie intégrante de sa culture. La langue est certes communication, encore faut-il saisir qu’elle n’est pas compréhensible vraiment par un simple jeu de dictionnaires. Ensuite, il y a la dimension interpersonnelle dans les rencontres. Et ici les conduites des personnes ne se ramènent pas à leurs seules conduites linguistiques. Pas davantage aux seules conduites directement inspirées de leur culture de base, familiale et scolaire par exemple. Toute une série de conséquences très importantes vont résulter des constatations précédentes.

Le progrès dans la connaissance de la culture peut tout autant amener un progrès dans la connaissance de la langue que l’inverse. Le progrès dans la connaissance des personnes peut tout autant amener un progrès dans la connaissance de la culture et de la langue que l’inverse. C’est la relation maintenue entre ces trois pôles qui est susceptible de donner aux rencontres leur plein usage et leur plein développement. Mais le progrès dans l’un des domaines n’entraîne jamais automatiquement un progrès dans l’autre.

Si nous rentrons un peu dans le détail de ces constats qui se dégagent des résultats de nombreux travaux, dont les nôtres, nous pourrons dire que cela suppose que l’exercice de la traduction ne doit pas être pris à part comme une « solution » en soi. Cela suppose que les traducteurs continuent à être considérés comme des membres d’une culture, comme des personnes réelles et non comme des machines à traduire ou de gentils membres au service de tous. Cela suppose que les participants des rencontres puissent découvrir ou redécouvrir la complexité des conduites de chacun et en particulier la richesse des conduites non-verbales et l’importance de l’observation, du côtoiement, des regards et des gestes échangés. Cela suppose que tous ces moyens de communication que sont les codes linguistiques ou autres n’envahissent pas la communication au point de faire oublier qu’elle s’enracine d’abord dans des situations vécues ensemble, y compris la situation de métacommunication sans laquelle l’analyse, la recherche et la formation conscientes sont impossibles.

L’ampleur et la profondeur de ces tâches sont telles qu’elles ne peuvent être traitées actuellement que dans quelques rares programmes d’expérimentation et de recherche. 

5. Communications et métacommunications

En poursuivant notre compte-rendu des travaux d’exploration et de recherche-formation, nous avons déjà vu que les responsables, les animateurs, les participants des rencontres sont pris dans un dilemme rigoureux. Ou bien dans les rencontres, chacun se contente de mettre en œuvre presque uniquement des qualités de politesse, de discrétion, de fairplay, de cordialité, et s’efforce de contourner, d’arrêter ou de minimiser tout ce qui peut « faire problème ». Et, dans ce cas/ il ne peut pas y avoir de recherches communes sur les malentendus, les préjugés, les différences identitaires, les désaccords d’intérêts. Ou bien de telles recherches sont jugées souhaitables, sont estimées de part et d’autre et, dans ce cas, il faudra que chacun apprenne à prendre une certaine distance à Y égard de ses automatismes de conduite, de pratique, de pensée, qui lui viennent de ses identités sociales, régionales, nationales, etc.

Cette prise de distance est une caractéristique fondamentale d’abord de la vie elle-même, puis de la conscience aussi bien individuelle que collective. Cette prise de distance à son plus haut niveau de développement se confond avec ce que Von peut nommer « la fonction méta ». Nous devons nous référer à elle à propos des métacommunications (ici même, chapitre 5), du métathème (chapitre 6) et de la méta-programmation (chapitre 8). Cette préposition, dans la langue grecque, ce petit terme « méta » signifie : « après », « au-delà », « au-dessus » ; avec lui l’idée qu’il s’ensuit une transformation. Ce terme n’est pas inconnu, on le trouve dans les mots « métaphysique », « métamorphose », « métaphore », « métastase ». Comme on le voit, il signifie toujours :

• que l’on va se situer, chronologiquement, après un fait, après un événement, après un énoncé,

• que l’on va se situer, logiquement, en dehors, au-dessus, au-delà de,

• et que cela va transformer les réalités, parce que l’on va les saisir autrement, les comparer, les relativiser, les resituer dans des ensembles qui vont leur donner des formes et des sens jusqu’alors non perçus.

La rencontre internationale et interculturelle ne peut pas avoir lieu vraiment si chacun en reste, dans cette rencontre, à son niveau habituel d’existence, d’expérience, de développement. Elle n’aura lieu que si les circonstances naturelles ou des dispositifs institutionnels et pédagogiques conduisent les participants à mettre en œuvre, si peu que ce soit au début, leur propre fonction « méta ». Il ne faut donc pas penser qu’il s’agit là d’une conduite rare, mystérieuse ou très complexe. La fonction « méta», pour psychologique et sociale qu’elle soit, s’enracine profondément dans la vie, dans le biologique.

Dès la vie de l’être unicellulaire, l’irritabilité est une première et élémentaire prise de distance. Par la suite, les organes des sens traitent les messages de l’environnement. L’odorat, le tact, le goût, sens du besoin, restent proches de cet environnement. Mais chez les être humains, l’audition et la vision, considérablement plus développées, perçoivent les messages à longue distance. On sait que les informations de ces sens sont prises en charge par notre cerveau qui les analyse et en tire des raisons de maintenir ou de modifier notre conduite. La rétroaction, le feed-back, est déjà cette fonction de l’après et de l’au-dessus. Elle part de données premières, introduit un temps d’attente, d’examen, d’analyse. Elle en tire ensuite des conclusions pour poursuivre, interrompre, modifier le comportement. Les cybernéticiens parlent alors de « rétroaction positive » (feed-back positif), si la conduite se poursuit, voire se renforce, dans la même direction. Ils parlent de « rétroaction négative » (feed-back négatif), si la conduite est interrompue ou modifiée.

C’est donc à partir de la distance physique garantie par certains de nos sens que le développement du cerveau peut introduire une nouvelle distance, celle de l’analyse et du traitement des messages de nos sens. Ce qui produit nos représentations à travers la pensée, les images, le langage. C’est au niveau de ces représentations et de rechange que nous en faisons avec nous-mêmes et avec les autres que se situe précisément la fonction « méta ». Elle représente une distanciation mise en œuvre (par une personne ou par un groupe) à l’égard de leurs représentations et de leurs modalités d’échange de ces représentations. Les données transformées par cette prise de distance pourront être, à leur tour, mises elles-mêmes en perspective. C’est dire que la fonction « méta » ne peut pas être confondue avec les résultats qu’elle obtient à un moment de sa démarche. Par définition, elle doit toujours décider si dans l’instant elle poursuit ou interrompt son mouvement de distanciation. Si elle l’interrompt, la conduite est alors abandonnée aux contraintes de l’environnement physique et social et aux automatismes des réponses. Mais si elle le poursuit, exagérément, la conduite est entraînée dans un excès de distanciation représentative qui perd de vue la pierre de touche de la réalité. Cette alternative doit toujours être prise en compte par la fonction « méta » à son plus haut niveau.

Pensons aux participants d’une rencontre internationale. Ils y viennent avec tout un ensemble de conduites personnelles, d’origines sociales, régionales, nationales. Face aux représentations et conduites différentes qu’ils perçoivent chez les participants étrangers, ils choisissent de marquer un temps d’arrêt puis de maintenir, de suspendre ou de modifier tel ou tel de leurs comportements. Mais la rencontre ne s’arrête pas à ce premier niveau de décision personnelle intérieure. Les participants constatent, en petit groupe, qu’ils échangent certaines représentations, qui ne sont pas les mêmes chez les uns et chez les autres. Elles ne s’accordent pas toujours. Elles varient avec les racines et les formations des uns et des autres. Ils constatent dans leurs communications bien des difficultés. C’est évidemment le cas seulement dans les rencontres au cours desquelles les échanges ne restent pas à un niveau trop superficiel ou trop formel, mais se développent de façon plus ouverte, plus familière, plus approfondie. C’est alors que la « métacommunication » représente une nouvelle distanciation indispensable par rapport à la spontanéité des échanges.

Elle conduit les participants à s’arrêter sur leurs affirmations rapides, leurs négations brutales. Elle les conduit à réfléchir sur les manières de formuler leurs pensées, sur toutes leurs différences liées aux langues, aux idéologies et aux cultures. C’est ainsi, tous ensemble, qu’ils sont conduits à mettre en œuvre des « métacommunications ». C’est une situation à la fois relativement banale et rare. Banale parce que, assez souvent, dans une rencontre internationale un peu approfondie, on aura recours à des procédures de métacommunication. Rare, parce que cette procédure ne pourra pas se continuer facilement sans mettre en jeu des questions sur les modalités de plus en plus profondes d’adhésion de chacun à ses identités sociales, régionales, nationales, etc.

La fonction « méta » est présente en chacun de nous et dans tout le groupe. Elle fait parfois peur parce qu’elle peut apparaître comme pouvant développer ses mises à distance, ses mises en question de façon paralysante par rapport à la spontanéité des activités, des débats, des échanges. Mais, si elle en vient là, c’est qu’elle n’a pas procédé sur elle-même à sa propre mise en perspective. La perversion du vertige de son emploi abusif n’est souvent que le contrecoup du refus exagérément craintif de remployer normalement. La communication, nous l’avons vu, repose sur des situations plus ou moins partagées, conflictuelles ou non, et sur des codes plus ou moins différents. La métacommunication part de ces situations et de ces codes pour mieux comprendre comment s’engendrent les difficultés de nos communications dans telles conditions, dans tels contextes.

Lors des rencontres internationales de jeunes, il est de règle de placer la rencontre sous l’invocation d’un centre d’intérêt, d’un thème de cette rencontre. Mais il serait facile d’oublier la rencontre vive (qui doit se dérouler à travers et dans les réalités nationales et culturelles différentes) pour transformer les participants en « servants » du thème. Le thème alors servirait à éviter une vraie rencontre. La fonction « méta » produit ici le métathème pour empêcher cet évitement. Le métathème n’est donc pas un autre thème qui éliminerait ou rendrait fictif le premier. Il est au contraire le garant que le thème inscrit, comme réalité centrée et limitée, se mesurera bien, toutefois, à la réelle ampleur et complexité des situations concrètes des échanges : qu’il permettra le développement le plus ouvert et non qu’il refermera sur lui-même les possibilités, les potentialités présentes dans la rencontre.

Au niveau institutionnel, on parle des programmes de rencontres. Mais là aussi, la méta-programmation peut seule garantir que ces programmes ne sont pas en train de travailler pour eux-mêmes, pour leur propre renouvellement et développement ; qu’ils ne délaissent pas les objectifs fondamentaux des relations internationales et interculturelles ; qu’ils en poursuivent les redéfinitions nécessaires en fonction d’une adaptation aux développements sociaux en cours. Ainsi, le métaprogramme, lui non plus, n’a pas pour but de remplacer le programme, il ne faut pas le comprendre comme la vraie réalité derrière la façade. S’il n’y a pas déjà des programmes qui traitent de telle ou telle réalité internationale et interculturelle dans les échanges de jeunes, il ne peut pas y avoir non plus de métaprogramme pour assurer la régulation dans le fonctionnement du programme. C’est-à-dire pour voir dans quelle mesure il s’enfonce exagérément en lui-même et se limite ou, au contraire, dans quelle mesure il se perd dans une multiplicité de directions sans lien. Le métaprogramme fonctionne donc toujours par rapport à des programmes concrets, réels. S’il fonctionnait lui-même comme perspective idéologique toute faite, il deviendrait alors simple programme et non métaprogramme. S’il fonctionnait comme perspective hypercritique, on verrait bien qu’il tourne à vide, en ne critiquant plus que les représentations de rencontres et non des rencontres réelles. Nous reprendrons ci-dessous ces questions du métathème et du métaprogramme (voir chapitre vi et chapitre vin). Pour l’instant, nous allons d’abord montrer plus en détail quels sont les principaux problèmes qui vont entraîner le recours nécessaire à la métacommunication pendant les rencontres.

6. Les situations qui requièrent des métacommunications

Dans les rencontres internationales et interculturelles, les difficultés de communication sont profondes et nombreuses. Il en résulte que le recours à la métacommunication est bien nécessaire. Et il est de fait assez fréquent, du moins dans les rencontres d’exploration approfondie et dans les cycles de recherche-formation. Nous avons pu constater dans ces rencontres que les métacommunications peuvent surgir d’abord à partir de trois situations fondamentales.

En premier lieu, la métacommunication fait souvent son apparition lorsqu’il devient nécessaire de remettre quelque peu à sa place la communication verbale, de façon à pouvoir réutiliser la gamme entière des modes de communication. La communication verbale peut, en effet, être relayée, avantageusement, dans certaines circonstances :

  • — par l’écriture de mots-clefs, de dates, de noms propres,
  • — par le dessin, par l’image, par les schémas, les photographies, etc. 
  • — par les postures, les mimiques, les déplacements, les gestes, voire, par l’observation et même le silence. Bref, par l’ensemble des comportements accompagnés ou non de paroles. 

On trouvera, au chapitre VI consacré aux contenus, méthodes et objectifs pédagogiques, des exemples de dispositifs non verbaux dont l’usage est bien nécessaire dans les rencontres internationales. Par exemple : le photolangage et le placement symbolique.

En second lieu, on pourra se reporter à un moment remarquable dans les rencontres : celui où les difficultés de communication, soudain, ne se trouvent plus entre les groupes nationaux, mais à l’intérieur de tel ou tel groupe national. Les représentants du groupe national tentent de se concerter, de s’accorder sur le sens des mots qu’ils emploient ploient, avant de se retourner vers les autres groupes nationaux. Souvent, ces tentatives ne réussissent qu’à moitié ou pas du tout. Se mettre d’accord, entre Français, sur le sens du mot « citoyen », ou entre Allemands sur le sens du mot « Heimat », rien n’est moins évident. Ici, la métacommunication est conduite à reconsidérer les jeux et les évolutions des signifiés à l’intérieur d’un pauvre signifiant qui n’y peut rien : le mot unique. Problèmes de codification toujours à reprendre pour parvenir à se comprendre. Problèmes de sémantique. Problèmes de définition. Comme l’a écrit Korzybski, le fondateur de la sémantique générale, « la carte n’est pas le territoire ». Pareillement, les mots ne sont pas les choses. Et le langage n’est pas la pensée ! Que peut-on, que doit-on ou que veut-on entendre par le mot « Heimat » ou le mot « consensus » ?

En troisième lieu, toute une série d’autres difficultés de communication pendant les rencontres internationales ne vont pas tant résulter de ces questions de significations de base (pour importantes qu’elles soient), mais des modalités d’organisation des discours des uns et des autres.

Trois points sont particulièrement remarquables et fréquents :

  • — Les séquences d’énoncés prennent chez les uns et les autres des points d’origine et des points d’aboutissement différents.
  • — Les uns et les autres se réfèrent à des domaines d’information et d’argumentation qui ne sont pas ainsi juxtaposables, comparables.
  • — Les points de vue pris par les uns et par les autres sur ces domaines sont eux-mêmes des points de vue qui ne sont pas juxtaposables et comparables.

Dans les trois situations générales, ainsi précisées, nous pouvons dire que la communication est en grande partie vouée à l’échec puisque les participants ne parlent pas vraiment des mêmes choses. Seule leur métacommunication est susceptible de leur permettre de le découvrir.

Prenons un exemple pour illustrer le premier point. Dans le cas que nous allons considérer, la représentation des faits transmis n’est pas organisée par chaque groupe national selon les mêmes séquences temporelles. Ce qui est cause pour l’un est effet pour l’autre. Ainsi, les participants fran­çais, pour des raisons d’auto-valorisation identitaire fonda­mentale, partent plus volontiers de la période nazie pour aborder l’histoire de l’Allemagne. Ils ne remontent que rarement en-deçà pour comprendre mieux cette période à partir des périodes historiques précédentes. De même, géopolitiquement, ils se représentent et présentent aux autres une Allemagne spécifique non reliée à l’ensemble de l’histoire européenne et internationale.

Dans certains cas, des Allemands organisent, au contraire, leurs discours en resituant la période nazie dans l’ensemble des contextes européens et internationaux. Mais, bien souvent, la plupart d’entre eux préfèrent se référer directement à l’après-nazisme, pour ne pas avoir à toucher aux blessures et aux tabous de leur mémoire historique. On le voit : la séquence des faits sur lesquels on échange n’est pas du tout semblablement organisée au départ.

Sur les deux points suivants, les recherches ont pu conduire à une remarque très importante et généralisable. Nos communications supposent trop souvent que tout est juxtaposable et comparable. Cela engendre des difficultés considérables, voire des polémiques qui s’éternisent et lassent. Les échanges de points de vue dans les rencontres internationales ne peuvent permettre aux uns et aux autres d’avancer dans leur mutuelle compréhension qu’à la condition que soient clairement précisés les niveaux semblables dans l’approche des problèmes. Par exemple, on ne saurait opposer au même niveau des informations et des arguments moraux et des informations et des arguments commerciaux. On peut, par contre, avancer quant aux priorités relatives des uns et des autres. On ne saurait s’entendre si l’on traite de la question de l’amitié dès lors que l’on mélange le niveau des personnes, celui des groupes et celui des Etats-Nations.

Pareillement, le problème de la violence ne saurait être traité de la même façon, sous n’importe lequel de ses aspects, et à ses différentes échelles d’ampleur. Il faudrait au moins prendre conscience — et seule la métacommunication nous le permet — de ce que nos communications ne peuvent pas être en même temps très précises, très rigoureuses et très amples. Si je parle d’une Nation entière et, a fortiori, de l’Europe ou du Monde, il ne sera jamais possible de parvenir à des constats du même niveau de précision que si je parle de questions plus limitées telles que les conduites effectivement constatées à tel moment chez tel participant au stage, ou chez tel citadin qui se trouve dans la rue. Nous avons pris exprès les deux extrêmes, mais il y a toute une gamme qui nous mène de la question la plus limitée (sur laquelle nos communications pourront être précises) aux questions très vastes sur lesquelles nous ne pourrons pas obtenir les mêmes résultats.

7. Contenus, formes et directions des échanges

La communication ne se ramène pas au code. Elle le précède, l’engendre, le porte ou le subvertit. Elle le maintient, le transforme ou l’annule. Le code ne constitue pas la communication, c’est elle qui le constitue. Mais que faut-il opposer au code pour retrouver la communication originelle, fondatrice ? Il faut lui opposer la problématique situationnelle commune, c’est-à-dire la situation qui fait problème à des êtres qui sont obligés de la résoudre ensemble. Une communication plus réelle, ou plus développée, est donc d’abord une communication imposée par la situation, puis voulue, désirée. Et qui, ensuite, cherche ses codes les mieux adaptés, voire les adapte, les invente.

De là, cette fréquente crainte du moment de vérité des silences. Car, dans le silence, on risque d’entendre la force ou la faiblesse du désir de communiquer. De là encore le fait que, dans les échanges culturels, dont la forme (espace, temps, liens déjà là) permet un certain approfondis­sement, la traduction ne soit pas nécessairement une alliée, ou du moins, pas une garante. Elle peut, en effet, prendre peu à peu presque toute la place de la communication et s’y substituer.

D’autres remarques doivent s’ajouter ici. Il est important, par exemple, que ceux qui n’ont pas envie de communiquer sous telle forme particulière, ou même de façon générale, puissent le vivre ainsi, en présence et à la face des autres. Cette non-communication est encore une communication : la seule véridique qu’ils puissent avoir. L’empêcher, la camoufler, retardera encore l’approche de la problématique commune. Si on empêche, si on masque, si on cache, si on déplore cet état de fait, c’est que le but n’est pas la communication, mais la simple reproduction du modèle de la bonne rencontre, la production de blasons institutionnels et personnels. Au besoin, on rejette rechange réel pour son apparence !

Pareillement, la communication est d’abord (et toujours dans de nouvelles situations) nécessairement aussi incompréhension. C’est donc la réalité des problématiques parta­gées qui va fonder la réalité de la communication. C’est pourquoi la communication, souvent, se retrouve mieux dans des problématiques de base commune, parce qu’elles sont davantage partagées. Et ces problématiques pourront être plus simples ou plus complexes selon les exigences des interlocuteurs. Au plan des situations de la vie quotidienne, on peut très bien voir, comme c’est le cas, par exemple, dans les rencontres, que lorsque la langue est un obstacle fondamental, les personnes qui veulent ou doivent absolument communiquer le feront par des gestes et des mimiques. Mais ceux-ci ne pourront être décodés par leur destinataire que si celui-ci devine ou perçoit la situation à partir de laquelle ces mimiques et ces gestes reçoivent leur sens. Ce n’est possible que si les deux interlocuteurs ont autour d’eux, ou au moins en tête, la possibilité de se référer ensemble à la même situation. On a pu le constater, particulièrement, dans des rencontres dans lesquelles il y avait des enfants de nationalité différente.

Mais cette possibilité n’est pas aussi fréquente qu’on le croit. Elle ne l’est déjà pas dans un même contexte national entre des participants qui diffèrent du point de vue de leur formation, de leur appartenance régionale/ sociale, d’âge ou de sexe. Dans tous les cas, les interlocuteurs ne peuvent pas aisément se référer à telles situations communes puisqu’elles ne le sont pas. Dans les rencontres internationales et interculturelles/ les participants de nationalité différente se voient d’abord privés des références à tout le vécu national de l’autre. Mais il y a plus grave encore, tous les codes qui constituent une culture nationale ont été constitués à partir de situations problématiques historiques et évolutives. Ces situations peuvent être plus ou moins connues ou bien oubliées des ressortissants de cette culture nationale. Ils en ont cependant au moins une intuition confuse qu’ils ne sauront certes pas expliciter ni même peut-être s’y référer. En face d’eux, « l’étranger », « l’autre », n’aura pas, lui, cette référence intuitive. Dès lors, comment la communication entre ces deux personnes serait-elle possible ? Si elle doit pouvoir l’être, ce ne sera qu’à travers une métacommunication se référant à des connaissances historiques d’une assez grande profondeur. Pareillement au plan des groupes, comme à celui des États-Nations eux-mêmes, si la communication, indépendamment des divergences d’intérêts, continue à être difficile, c’est que la métacommunication, là aussi, demeure souvent encore impraticable.

Sans doute, toute la métacommunication fonctionne comme un éclairage recherché. Mais c’est une chose de tenter, de se mettre d’accord sur les emplois « judicieux » de certains signes ou sur les formes d’organisation et les niveaux de référence de nos communications. C’en est une autre de s’interroger sur les racines situationnelles de tous ces codes, autrefois construits, modifiés, et aujourd’hui devenus automatiques et inconscients. C’est là s’interroger non plus seulement sur les contenus et les modalités de notre expression, mais bel et bien sur ses fondements.

A partir de là, pour aller plus loin, prenons à titre d’exemple, trois phrases de Herder qui, de Finkieikraut (1986) à Lother Baïer (1988, trad. franc. 1989), auront fait couler beaucoup d’encre : « Le préjugé est bon, en son temps ; car il rend heureux. Il ramène les peuples à leur centre, les rattache plus solidement à leur souche, les rend plus florissants selon leur caractère propre, plus ardents et par conséquent aussi plus heureux dans leurs penchants et leurs buts. La nation la plus ignorante, la plus remplie de préjugés est à cet égard souvent la première : le temps des désirs d’immigration et des voyages pleins d’espoir à l’étranger est déjà maladie, enflure, embonpoint malsain, pressentiment de mort ! » (Herder, Une autre philosophie de l’histoire, Éditions Aubier-Montaigne).

Dans un échange franco-allemand par exemple, sur la question des préjugés, il sera souvent plus facile d’éviter toute métacommunication sur cette opinion de l’écrivain allemand Herder. Ou bien participants français et allemands s’accorderont ensemble pour la trouver scandaleuse. Ils en feront prudemment une opinion particulière qui n’engage que Herder Lui-même. Ou bien, au contraire, un sous-groupe français en fera l’objet d’un défi envers un sous-groupe allemand. Ainsi, certains participants français choisiront de fermer les yeux et d’autres de pointer l’habituel doigt accusateur. Mais dans les deux cas, tout en prétendant être d’accord contre les préjugés, on y sera soi-même tombé. Et l’on sera passé complètement à côté d’une problématique internationale et interculturelle fondamentale : l’antagonisme entre l’universalisme qui engendre l’impérialisme et la volonté de spécificité nationale qui engendre nationalisme et racisme.

C’est que, dans nos échanges sur l’histoire de la France et de l’Allemagne, un recours très important à la métacom-munication sera toujours nécessaire. Pour nous obliger à la prudence. Pour nous permettre d’apercevoir des fils conducteurs plus profonds, plus cachés et pour nous interroger sur eux. A propos de ces phrases de Herder, A. Finkieikraut (« La défaite de Goethe » in Le temps de la réflexion, VI, Gallimard, Paris, 1986) nous indique le chemin d’une véritable réflexion internationale et interculturelle. Il écrit :

« Herder, trente ans avant la bataille d’Iéna et l’occupation napoléonienne, avait engagé le combat contre la prépondérance du rationalisme français en annonçant cette bonne nouvelle : il n’y a pas de valeurs générales, il n’y a que des valeurs locales et des principes advenus… et toute prétention à l’universalité révèle la volonté de puissance d’une civilisation particulière qui veut absorber les autres et dicter sa loi. Le cosmopolitisme des lumières est ainsi renvoyé à son origine nationale et accusé de compromettre la diversité humaine en profanant l’individualité des peuples. »

Herder meurt en 1803. Bonaparte va devenir Napoléon l’année d’après. Quant aux années suivantes, c’est Austerlitz, Iéna, Friedland, Eckmühl, Wagram. Des noms connus d’avenues parisiennes autour d’un Arc de Triomphe bien visible. A. Finkieikraut poursuit : « Éveillée au contact de l’envahisseur, la conscience nationale rejette comme étrangères les valeurs universelles dont la France se veut alors le porte-drapeau. Le traumatisme de la conquête napoléonienne est accompagné et prolongé par une critique radicale des principes qui l’ont soutenue : l’universalité n’est plus rien que l’alibi de l’impérialisme. Contre-coup de l’invasion française, l’idée fait son chemin que la mission spirituelle d’un peuple consiste à approfondir sa différence, a délimiter son domaine propre et non à suivre des principes généraux. (…) Être allemand : voilà tout ensemble Fobjectif qu’il faut poursuivre et le destin auquel on ne peut se dérober… (C’est la naissance du) Volksgeist, de cet esprit national « singulier, merveilleux, inexplicable, indicible » que l’Allemagne s’émerveille de découvrir dans son passé et qu’elle oppose orgueilleusement aux abstractions desséchées de l’âge moderne… La fortune du Volksgeist débordera les frontières du monde germanique. L’Europe tout entière s’en empare pour le meilleur et pour le pire… Le printemps des peuples et l’obsession de la pureté ethnique — la lutte des petites nations contre les grands empires et l’affirmation barbare qu’il n’y a rien au-dessus de la collectivité. Cette idée-force rend leur dignité aux laissés-pour-compte de l’Europe dynastique, mais elle annonce aussi ce nouveau mode de pensée dont parle Grillparzer, qui « conduit de l’humanité à la bestialité en passant par la nationalité » et qui, au XXe siècle, précipitera l’Europe dans l’abîme. » Et A. Finkieikraut conclut : « La volonté des peuples à disposer d’eux-mêmes trouve à la fois sa consistance et sa légitimité dans la valorisation de l’esprit national, dans le thème d’une communauté de souvenirs, de langue, de traditions. Mais, poussé à bout, radicalisé, ce même thème fait du rejet de l’étranger une question de survie, voire un principe moral et, de proche en proche, en vient à remettre en cause, au profit d’une incompatibilité d’essence entre les peuples, la notion d’humanité. »

L’analyse de Finkielkraut donnera lieu de la part de Lothar Baïer, dans son ouvrage « L’entreprise France » (pp. 143-151) à toute une série de mises au point d’ordre historique. En particulier, Herder a renié cette œuvre de jeunesse dans laquelle se trouve l’extrait cité. Mais la question de fond demeure. Elle est celle des jeux complexes entre les nations. Ces jeux utilisent des idéologies identitaires particularisantes ou universalisantes. Les positions se mêlent, se chevauchent, se renversent en fonction des intérêts différents et des rapports de force du moment. Et ces jeux aboutissent souvent à des conséquences violentes et à des résultats tragiques.

A travers ces différents textes, anciens et actuels, nous pouvons suivre déjà mieux certains cheminements de ces extraordinaires enchevêtrements et renversements internationaux et interculturels. Ce sont eux qui courent en profondeur sous les graves malentendus des personnes, des groupes et des nations. Et ce sont ces malentendus qui conduisent tôt ou tard, à l’occasion de telle ou telle situation difficile, aux violences extrêmes que nous évoquions.

8. La métacommunication comme critique radicale de toute communication

Dans les niveaux précédents de la métacommunication, les communications étaient considérées comme des moyens pour atteindre un but : donner des informations ou des ordres — transmettre une émotion — faire part d’une interrogation — accéder à des connaissances, des compréhen­sions réciproques, des relations coopérantes, etc. Toutes ces communications pouvaient atteindre ou non leurs buts et la métacommunication cherchait à les améliorer.

Mais toutes nos communications considérées comme des moyens n’épuiseront jamais la communication humaine comme finalité. Si la communication humaine ne pouvait pas se prendre elle-même comme finalité/ elle serait toujours au service de multiples objectifs biologiques ou sociaux de notre vie individuelle et collective. Il y a là une inévitable oscillation continuelle entre le primat de la vie et celui de la communication. Il faut vivre pour communiquer. Il faut aussi communiquer pour vivre. Ainsi, les phrases de Herder peuvent, ici encore, nous servir d’exemple. Elles ne sont scandaleuses et paradoxales que si on ne distingue pas ce qui est de l’ordre du savoir objectif et ce qui est de l’ordre de l’existence des individus et des peuples.

Certes, un préjugé reste un préjugé. Mais le pire préjugé n’est-il pas celui de ceux qui supposent qu’il pourrait ne plus y avoir de préjugé et qu’eux-mêmes approchent de cet état ? C’est oublier que la vie réelle, dans ses structures limitantes et dans sa finitude, que le savoir ne saurait abolir, peut, à tout moment, entreprendre et subvertir tout savoir. Entre le primat d’une prétention à l’universalité qui devient impéria­liste et celui d’une spécificité nationale qui peut conduire à renfermement nationaliste, Herder fait l’éloge de la seconde, parce qu’elle est en son lieu et en son temps dans le vécu réel de sa nation, momentanément amoindrie. Nous voudrions toujours pouvoir trier le bien et le mal, la vérité et l’erreur, indépendamment des temps et des lieux.

Mais, dans les évolutions historiques, internationales et interculturelles, les choses ne se passent pas comme dans une logique de l’argumentation théorique. Il y a des luttes réelles et un déséquilibre n’est pas qu’un jeu de langage ou de pensée. Il n’a guère de chance de se voir rectifier qu’en s’appuyant sur le déséquilibre antagoniste. C’est faute de savoir entrer dans les complexités de ces antagonismes internationaux et interculturels que nous laissons nos na­tions et nos cultures aboutir régulièrement à des catastrophes meurtrières. A l’occasion desquelles nous voulons, encore, par-dessus tout, désigner des bons et des méchants, des vainqueurs et des vaincus, selon une éternelle logique manichéenne !

Les « Discours » du rationalisme universalisant, les « Discours » du nationalisme particularisant et du relati­visme culturaliste ont tous des fondements. Chaque discours n’en choisit pas moins ce qu’il souligne et ce qu’il occulte dans les circonstances historiques concrètes où il se produit en fonction des multiples stratégies de pouvoir et même de survie. Dans la mesure où nous avons besoin de vivre pour communiquer, la vie est prioritaire et la communication est à son service.

Par exemple/ une perspective utilitaire ramène la com­munication à des discours techniques, technicistes/ voire technocratiques. Une perspective économique la ramène à des considérations liées à la vie marchande et boursière. Ou encore, en relation aux organisations sociales/ nos commu­nications ne sont plus qu’un moyen d’entretenir nos rela­tions hiérarchisées, tribales, groupales, etc. Dans la mesure où nous avons besoin de communiquer pour vivre mieux, il nous faut améliorer et donc critiquer nos communications-moyens. Nous avons vu que la métacommunication joue d’abord ce rôle. Mais alors nous commençons à traiter la communication dans l’instant comme une fin en soi, puisque notre but premier est donc son amélioration et non son utilisation.

Cette perspective d’amélioration de la communication peut ensuite se pervertir et se prendre pour une fin priori­taire. On tombe alors dans une prétention à l’universalité de la communication comme « absolu » que l’on a pu trouver dans la religion ou dans la science. Ainsi, la communication comme finalité absolue tente de cacher son impossibilité der­rière des universalismes qui ne le sont pas en fait et qui masquent des stratégies de pouvoir.

L’attitude opposée, selon laquelle la communication pré­tend se borner au rôle modeste de moyen, masque, elle aussi, une stratégie de pouvoir. C’est pourquoi ces particularismes, nationaux ou autres, ne restent pas dans leur particularité mais deviennent bien vite, eux aussi, envahissants. Il ne faut donc pas renoncer à la métacommunication d’amélioration de nos communications-moyens. Il faut simplement déve­lopper aussi une métacommunication de la communication prise comme fin. C’est dire, une fois de plus, que la méta­communication est un mouvement de dépassement critique qui ne saurait se voir imposer des limites d’avance.

On peut cependant dire que le niveau ultime de la métacommunication se trouve dans l’obligation de réguler le mieux possible les emprises, les déviations, les perversions continuelles de nos moyens de communication et de la communication prise comme fin. Nous voudrions montrer maintenant que ce niveau de la métacommunication ne relève pas d’un effort moral particulier ou d’une intellectualisation exceptionnelle, historique ou autre ; il est fondamen­talement à l’œuvre dans toute culture. Ce sera plus facile de le montrer ici dans un domaine plus délaissé des adultes, mais qui passionne souvent de nombreux jeunes : celui de l’opposition entre la prose omniprésente dans la vie publique et la poésie qui s’y trouve, au contraire, fortement occultée. Même si elle resurgit, à travers la publicité, les chansons, etc.

9. L’antagonisme culturel de la prose et de la poésie

Ronsard présentait déjà la prose et la poésie comme « deux mortelles ennemies ». Le texte poétique, surtout dans son évolution contemporaine, s’est affirmé de plus en plus en opposition radicale au texte de la prose. La prose est caractérisée par l’emploi de termes aussi clairs et distincts que possible, régulièrement distribués selon les règles de la grammaire. Elle utilise, pour y parvenir, la double articulation des signifiants et des signifiés. Surtout même si elle n’y parvient pas, elle essaie d’éviter l’équivoque en reliant toujours le même signifiant au même signifié. Elle y parvient dans les langages scientifiques et techniques grâce auxquels elle définit, classe, hiérarchise, répartit. Par contre, dans le langage courant, elle n’évite pas les homonymes et les synonymes : un seul signifiant pour plusieurs signifiés — un seul signifié pour plusieurs signifiants.

Là où la prose vise l’hétérogénéisation des signifiants et des signifiés ainsi que leur liaison univoque, la poésie vise l’homogénéisation des signifiants et des signifiés ainsi que leur liaison équivoque. On la trouve déjà à l’œuvre dans les quiproquos involontaires (il sent des gouttes — il s’en dégoutte !) ou dans les jeux de mots volontaires (jeu de mots laids — jeux de mollets !). Mais la poésie ne saurait être ramenée à ce niveau. En réalité, son homogénéisation est incantatoire. Elle mobilise/ à la limite, tous les signifiants possibles pour exalter un même signifié. Pour bien souligner son importance. Ce signifié c’est le plus souvent le dieu dans la poésie sacrée/ l’être aimé dans la poésie profané, mais ce peut être aussi le groupe social, la patrie. Mais dans ces exemples, la poésie est « moyen ». Lorsqu’elle prend son propre fonctionnement pour « fin », elle vise, à travers l’homogénéisation des signifiants et des signifiés comme à travers la transgression des règles grammaticales, une subversion, voire une destruction des distinctions réglées sur lesquelles repose la langue. Détruire cette langue, c’est détruire la partie de la communication qui concerne la commune action des hommes sur les choses et sur les bénéfices (si possible sans sacrifice) qu’ils en attendent. A l’opposé de cette rationalité opératoire et calculatrice, le texte poétique tend vers l’irrationnel et même l’absurde. Les exemples surréalistes, dadaïstes, lettristes représentent ici les résultats extrêmes qui ont le plus choqué.

Les caractères d’homogénéisation, de désordre logique, d’absurdité ne livrent encore qu’un premier résultat du fonctionnement poétique. La poésie ne met pas seulement du désordre dans l’ordre. A terme, elle vise l’extermination de cet ordre du discours qui sépare, divise, associe et dissocie. Elle se propose une fin totalement différente. Non pas uti­liser les mots comme des vêtements, des chapeaux, des chaussures, des bâtons ou des pierres, mais les transformer en substance indispensable à l’existence réelle des personnes et des groupes. Le poème est là pour nous faire accéder à la jouissance obtenue par la résolution du matériel du discours  (« Comme le fruit se fond en jouissance — Comme en délice il change son absence — Dans une bouche où sa forme se meurt »). Cette résolution, cette destruction sont obtenues par le poétique en brisant à la fois la correspondance bi-univoque du signifiant et du signifié (nous l’avons vu) mais aussi la linéarité du signifiant. D’où la désarticulation des phrases, les inversions, le mot coupé en fin de vers. A la limite, le mot est déconstruit et ses lettres sont répandues dans la page.

Jean Baudrillard va jusqu’à y voir un équivalent du sacrifice : « Pour tout dire, c’est là, sur le plan du signifiant, l’équivalent de la mise à mort du dieu ou du héros dans le sacrifice… c’est désarticulé, désintégré par sa mort dans le sacrifice (éventuellement dépecé et mangé) que l’animal-totem, le dieu ou le héros circule ensuite comme matériel symbolique de l’intégration du groupe. » II est important de comprendre qu’en effet, la résolution du matériel du dis­cours que se propose la poésie n’est pas vraiment obtenue sinon à travers l’existence ou la constitution d’un collectif qui exprime par là-même son unité ou son unification. La compréhension, la connivence, ou pour mieux dire, la participation, n’est pas seulement obtenue à travers la communication discursive, elle l’est tout autant, voire plus, mais autrement, à travers la communication symbolique (la communion dans le rituel chrétien par exemple). La poésie joue, aussi bien à travers sa pente de destruction que sa pente de construction, l’unanimité du groupe. D’où sa résurgence fréquente dans les périodes difficiles traversées par une communauté (nationale ou autre). Nous sommes ainsi ramenés à la codification. Toute codification sert mais enferme et réduit la communication.

Impossible dans la communication de se passer des codes. Impossible aussi de laisser la communication s’y rendre et s’y prendre. La fonction poétique, comme résolution du matériel du discours, est l’antagoniste indispensable de la codification. On emploie, souvent sans trop la comprendre, l’expression de « poésie pure ». Cette pureté est à comprendre comme une purification par rapport aux entassements de mots et d’idées sur-utilisés et usés qui encombrent nos cœurs et nos têtes. La construction des codes est nécessaire, mais cette construction donne lieu aujourd’hui à une si grande quantité de nouveaux langages que nous nous retrouvons dans une modernité bien archaïque : celle de la tour de Babel ! Mais nous sommes indifférents à certaines sectes qui ne sont pas constituées par des poètes, mais par des « pentecôtistes ». Ceux-ci s’expriment en employant, chacun, un « charabia » qu’ils inventent à l’instant même. C’est Dieu qui parle en eux. Brutal passage à l’acte de la com­munication symbolique face aux non moins brutaux et nom­breux jargons discursifs. Si les codes sont nécessaires, il l’est tout autant de retrouver la liberté de pouvoir recommencer, sans cesse, la communication à partir des réalités situation-nelles et relationnelles qui précèdent et fondent la nécessité des codes.

*

VI Contenus, méthodes et objectifs pédagogiques. Les métathèmes

1. Homogénéité ou hétérogénéité des groupes

La rencontre internationale a sa spécificité. Beaucoup re­fusent de le reconnaître. Mais assez souvent les participants des rencontres se retrouvent sur la base d’une même carac­téristique. Ce sont des amateurs de sport ou des étudiants en langue ; ce sont des apprentis ou des travailleurs de la même branche professionnelle. Ce sont des syndicalistes, des instituteurs, de jeunes agriculteurs, de futurs cuisiniers ou des travailleurs sociaux. Ce sont des tenants de telle ou telle idéologie, confessionnelle ou politique. Ce sont des adultes avec leurs enfants.

Dès lors, la rencontre ne sera parfois que secondairement bi ou plurinationale. Au premier chef, elle sera sportive, syndicale, idéologique, technique, confessionnelle, linguisti­que, professionnelle ou artistique. Citons un exemple généralisable. Les participants des rencontres étant des jeunes, nous avons pu constater que cette homogénéité reconnue et affichée comme valeur face aux animateurs conduisaient parfois au déni de telle ou telle différence culturelle nationale.

…/…

  • 2./ La préparation à la rencontre interculturelle
  • 3./ Des méthodes pédagogiques ouvertes
  • 4./ L’égalité de droit et de statut pour les monolingues
  • 5./ Le thème, médiateur culturel ou « rideau de fumée » ?

    Thème institué, thème proposé, thème évacué : Les variétés du métathème – La recherche du métathème « conjoncturel – Le métathème structurel : l’international-interculturel

  • 6./ Le « faire ensemble », apprentissage ou alibi de la rencontre ? 

7./ La réalité des conflits

8./ La globalité des problématiques culturelles

9./ Le recours à des pédagogies diversifiées, hiérarchisées et articulées

10. Évaluation et dynamique de la rencontre

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