LE VRAI DARWIN

J. Demorgon: Le vrai Darwin in La Révolution prolétarienne n° 808 mars 2020 –

Le 210e anniversaire de la naissance de Darwin (1809) vient de passer. C’était aussi le 160e anniversaire de son premier livre décisif « L’origine des espèces » (1859). Or, dans moins d’un an ce sera le 150e anniversaire de son second livre tout aussi étonnant et décisif mais moins connu « La filiation de l’homme et la sélection liée au sexe » (1871). Nous profitons de cet entre-deux tranquille pour faire état d’une affaire qui continue de traîner depuis un siècle et demi : L’affaire de la caricature de Darwin par la pensée unique de l’idéologie néolibérale. Nous ferons état du travail incontournable opéré en langue française par Patrick Tort. À la trinité évoquée par Edgar Morin «  Nature, Société, Sujet  » Patrick Tort réfère trois grands penseurs : Darwin, Marx et Freud qui sont toujours l’objet de caricatures. Le néolibéralisme propose un homme plus heureux sans idées. Restaurons ici celles précieuses du vrai Darwin. En continuité, comprenons la réversion que poursuit la Nature grâce aux néoténies. La jungle n’est que la dimension régressive de l’histoire destinale humaine.

1./ Le 19e siècle, ou la montée décisive de l’Économie.

La grande affaire du 19e siècle,  c’est la montée de l’économie grâce aux techno-sciences et à la révolution industrielle. On souligne à tort l’erreur supposée de Marx (1818-1883). « L’économique n’expliquerait pas tout ! » mais il est alors en train de devenir tout. L’erreur de Marx est très relative. Elle a sa vérité dans la connaissance du réel historique. L’économie, en Europe, devient la véritable activité aux commandes. Il a fallu, avec les guerres de religion, l’effacement de la domination catholique romaine. Il a laissé les politiques  au pouvoir. Il a fallu que ces gouvernants souvent absolus et tyranniques découvrent combien ils dépendaient en fait de multiples financements. Alors est apparue l’économie « politique », celle qui peut enfin décider elle-même de sa  politique. Marx a raison. L’histoire humaine ne va plus pouvoir advenir autrement qu’économie. La vérité ne pourra désormais se trouver, non sans difficultés, qu’au sein de ce  nouvel Absolu (cf. RP n° 797, juin 2017). Toute grande activité humaine qui devient dominante impose son idéologie et raconte l’histoire à sa façon. La théorie naissante de l’évolution va s’en trouver grossièrement déformée comme le seront œuvres de Darwin (1809-1882) et de Spencer (1820-1903).

2./ 19e siècle : Avènement de la théorie évolutionniste du vivant

L’une des grandes nouveautés du 19e siècle scientifique fut la découverte de l’Évolution de la Terre et des vivants. À travers les Lamarck, Darwin, Spencer, le nouveau mot sacré de la science qui avance, c’est « l’Évolution », la grande, celle du monde du vivant, celle qui a mené à l’humain. Lamarck (1744-1829), entrevoit déjà une Nature autonome Il expose cela dans une « philosophie zoologique »,  d’esprit quasi laïque.

Pour Darwin, le déplacement n’est pas d’abord idéologique, il est physique : cinq années d’une « circumnavigation planétaire ». 18 mois de mer ; 3 ans, 3mois d’explorations terrestres ; cinq années d’observations et d’analyses. Pour lui, le mot évolution est si sacré qu’il évite d’en user. Seuls les faits manifestes produits par les « variations » le retiennent.

Spencer étudie d’abord l’Économie (1851) puis l’Évolution (1855) et consacre les dernières décennies de sa vie à la sociologie. Grâce à elle, il voit les sociétés de violences politiques et religieuses aller vers leur fin tandis que progressent les sociétés d’économie.

3./ L’absolu créationniste ou l’Évolution déniée

Les idées absolutisées persistent d’autant plus qu’elles servent des intérêts dominants. Darwin en est un témoin exceptionnel. Dans sa vie même, il a retenu pendant vingt ans les résultats et conclusions de ses observations et analyses, pour éviter de graves ennuis par rapport aux tenants de la vérité religieuse révélée, celle d’une création parfaite effectuée par Dieu une fois pour toutes. L’évolution est insensée! D’où le nom de la théorie correspondante, le fixisme, à encore chez Linné (1707-1778). À l’opposé, les données de Darwin proviennent de ses cinq années de voyage (1831-36) autour du monde. C’est seulement quand il reçoit un texte proche de son propre travail, que lui communique A.R. Wallace (1823-1913), qu’ils décident de publier à deux un bref texte dans « Zoology » (1858. 3). Auparavant, Lamarck (1744-1829), inventeur du mot biologie, combat déjà le créationnisme strict. Dans sa Philosophie zoologique (1809), il explique que Dieu n’a pas à être en permanence à l’œuvre. Il n’est en rien diminué d’avoir inventé une Nature qui d’elle-même engendre des êtres en évolution des plus simples aux plus complexes. Le créationnisme s’est longtemps battu aux États-Unis contre un Darwin caricaturé. Une autre idéologie continue de trahir les travaux de Darwin.

4./ Évolution concurrentielle idéologisée ou « darwinisme social »

Le vécu réel de l’histoire humaine au 19e est celui de l’évolution économique accélérée des sociétés de certains pays dont surtout la Grande Bretagne. De ce fait, pays, groupes, personnes  peuvent apparaitre comme relevant d’une formule de la théorie de l’évolution : « la sélection des plus aptes. Dans ce bain économique exacerbé, la grande évolution, mystérieuse et à comprendre, est vite simplifiée et appliquée aux humains présentés comme en permanente concurrence entre eux.  La lutte pour la vie avec sa sélection des plus aptes s’impose aux sociétés et aux couches sociales par cette voie socio-économique supposée rigoureuse. On appelle cela « darwinisme social ». Il faut portant distinguer la conduite de concurrence sauvage qui n’a jamais eu besoin de Darwin pour exister. Elle est bien évoquée déjà dans le Gorgias (390, 385 AEC) de Platon. À peine plus d’un siècle après, « l’homme est un loup pour l’homme » a sa brièveté latine convaincante : « homo homini lupus », due à Plaute (254-184 AEC).  Plus près de Darwin, mais bien avant quand même, la formule est soulignée chez Hobbes (1588-1679). Avec  Darwin, on a la plus value de prestige du scientifique moderne et réaliste ! C’est ainsi qu’un prétendu darwinisme social est supposé fonder la concurrence la plus vive entre les humains. Concurrence posée comme la seule véritable norme de l’évolution sociale, source de tout progrès. Pseudo-vérité économique, mensonge biologique. L’histoire du darwinisme social de J.-M. Bernardini (2013) part de 1859, date de la publication de « L’origine des espèces ». C’est logique puisque le livre a été présenté comme contenant ce darwinisme social. Par contre, la 1ère manifestation de l’expression viendrait d’un ouvrage de J. Fisher (1877) traitant de « la propriété foncière en Irlande ». La date est importante car c’est dès 1871 que Darwin publie son 2e livre fondateur La filiation de l’homme et la sélection liée au sexe. Il y expose puissamment une pensée totalement étrangère à  tout darwinisme social. Par la suite, les lecteurs sérieux le savent et corrigent les caricatures. C’est le cas de P. Kropotkine (1842-1921) qui publie un livre sans équivoque dès son titre : L’Entraide,  un facteur de l’évolution (1902). Peu après, J. Novicow (1849-1912) fait paraître lui aussi un livre au titre clair : La critique du darwinisme social (1910). Même si ces textes correcteurs se poursuivent, le darwinisme social n’en trouve pas moins de nouveaux propagandistes convaincus comme Walter Lippmann.

5./ Un darwiniste social offensif, le néo-libéral Walter Lippmann

L’invention en 1938 du terme « néo-libéralisme » par Walter Lippmann (1889-1974), accompagne son projet : démontrer que les Révolutions « progressistes » ne sont qu’illusions volontaristes qui ont échoué dans les mensonges et les fourvoiements tragiques. Pour le néolibéralisme, l’expression « révolution conservatrice » (plus tard Thatcher et Reagan) n’est pas un oxymore. Une révolution, pour être véritable, doit être fondée en nature. Seul Darwin avec sa théorie de l’évolution sélective donne la clef d’une telle révolution. Elle doit prend sa source dans les forces à l’œuvre dans la nature même : compétition générale et sélection des plus aptes. Walter Lippmann reconduit ainsi le darwinisme social. Après tant de démentis, il se réinstalle comme vérité absolue. Aujourd’hui encore des auteurs qui se pensent « progressistes » dénoncent le darwinisme social, l’attribuant toujours à Darwin A. Pichot intitule ses deux principaux ouvrages La Société pure : de Darwin à Hitler (2000) et Aux origines des théories raciales, de la Bible à Darwin (2008). En réaction à de telles contre-vérités, l’éditeur de Patrick Tort, également en 2008, définit sans ménagement ce soi-disant « darwinisme social » : « triomphe dans la société de la loi du plus fort… élitisme, domination de race, de classe, de sexe, esclavagisme, élimination des faibles, eugénismes ».  

6./ Retrouver le vrai Spencer sous sa caricature

En même temps, on trouve aussi, y compris en ligne, l’aberrante formule « darwinisme social ou spencérisme ». Peut-être dans le but d’innocenter maladroitement Darwin de ce qui serait supposé venir de Spencer. Il est vrai Darwin, qui se réfère aussi à Malthus, félicite Herbert Spencer (1820-1903) de sa formule qu’il reprend : « la persistance du plus apte ». Darwinisme social, spencérisme, les deux appellations sont mensongères. La même intention idéologique les amalgame. Dans une thèse de 2012, F.-X Heynen, penseur belge, épistémologue et romancier de science-fiction, revisite l’œuvre immense de Spencer et conclut que cette interprétation est un contre-sens total. Pour Spencer, la source fondamentale de l’évolution humaine est la sympathie, qui s’étend au « charisme » et à « l’autorité morale ». C’est l’humain le « plus sympathique » qui incarne « le plus apte » socialement,  et non le plus violent. Spencer a même mis ses principes en application dans sa vie. En 1898, il s’oppose vivement à la guerre hispano-américaine. Caricatures et erreurs sur son œuvre  relèvent des mêmes idéologies empressées de rallier à leur cause la masse des concurrents à tout va. Le livre le plus médiatisé de Spencer a été Le Droit d’ignorer l’État (1850). Mais il ne s’agit pas de lui substituer une jungle. Il faut au contraire empêcher qu’il puisse y trouver son compte ou, pire, qu’il en en soit l’artisan. On devrait faire davantage cas des plus de deux décennies qu’en fin de vie Spencer passe à rédiger ses Principes de Sociologie (5 vol. 1878-1898). Comment une étude des sociétés d’une telle ampleur pourrait-elle être compatible avec l’idée élémentaire du darwinisme social ? En même temps, sa philosophie de l’histoire est bien informée. Il y parie sur la fin des sociétés fermées, holistes, hiérarchisées et militarisées et sur la victoire des sociétés ouvertes de mobilité économique productives susceptibles d’entraîner un déclin de l’État archaïque. Vue certes optimiste mais en partie compréhensible à la fin du 19e siècle. Alors, Spencer un heureux rêveur ? Peut-être, mais pas un darwiniste social !

7./ P. Tort et Darwin : relations entre individus et entre espèces

Patrick Tort, va consacrer la plus grande part de ses travaux à rétablir en langue française la connaissance et la compréhension du vrai Darwin. Il fonde l’« Institut Charles Darwin International » qui prend en charge sur le long terme l’édition des « Œuvres complètes ». Il accompagne ces publications exigeantes et soignées d’études appropriées. Il va jusqu’à produire, seul ou collectivement,  25 livres sur Darwin dont Dictionnaire du darwinisme et de l’évolution (3 vol.). Méconnaissance, caricature, amputation sont advenues à cette théorie darwinienne de l’évolution du fait d’une mauvaise foi idéologique  mais aussi, par paresse et ignorance prolongées. Dès lors, il faut restaurer l’ensemble de l’œuvre de Darwin. Et, en particulier,  mettre en évidence l’importance de sa « seconde révolution», celle exposée dans « La filiation de l’homme et la sélection liée au sexe » (Darwin, 1871). Rappelons déjà que la reproduction sexuée en général est un processus par lequel chaque individu produit l’est à partir d’une sélection des lots génétiques de ses ancêtres. L’originalité singulière de chaque individu en fait bel et bien un nouvel atout unique au service de son espèce tout entière. Elle progresse ainsi en diversification pré-adaptative. Les individus et leur espèce sont bien liés entre eux. L’« interprétation expéditive du darwinisme » par « la survie du plus apte », ne doit pas être considérée comme fondatrice à elle seule de l’évolution. Elle situe les rivalités des individus au sein de leur espèce mais cette rivalité interindividuelle est à référer au problème plus vaste de l’adaptation des espèces au monde et entre elles. Reste à comprendre le lien allant de la sélection naturelle entre individus à la sélection naturelle entre espèces. 

8./ Médiation de la sélection sexuelle entre « égoïsme  et altruisme »

Darwin met en évidence le rôle de transformateur que joue la sélection sexuelle. Un glissement décisif s’opère. La sélection naturelle entre individus privilégie les plus aptes et semble ainsi promouvoir une perspective individuelle « égoïste ». La sélection par le sexe le fait aussi. Sauf que les mâles sélectionnés le sont au service de leur espèce soumise à la sélection naturelle entre espèces. Il est difficile de nommer correctement ce phénomène. Patrick Tort (2008) opte pour l’expression d’ « effet réversif ». D’autres mots voisins peuvent éclairer ce processus complexe. Ainsi, « retournement » ou « conversion ». La nature paraît certes engagée dans une sélection des individus les plus aptes mais c’est à chaque fois seulement d’un certain point de vue. Par exemple, elle sélectionne la vigueur en effet indispensable. Sans elle, l’individu risque de n’être pas en position de surmonter les dangers. Il ne pourra être une aide ni pour lui ni pour son espèce. Mais si cette vigueur, il en use contre des membres de sa propre espèce, pour les dominer voire pire, cette opposition en son sein risque d’être contre-productive pour l’espèce. Or, dans la sélection sexuelle cette division bien présente, potentiellement nuisible est retournée en donnée positive. Les plus vigoureux se reproduisent, l’espèce en est bénéficiaire. L’effet réversif est ainsi l’intégration d’un processus complexe dont la négativité potentielle se trouve comme reversée dans l’adaptation positive au niveau supérieur à l’individu c’est-à-dire au niveau de l’adaptation de l’espèce. Les oppositions entre destin individuel et destin d’espèce se retrouvent en étonnante composition. La perspective individuelle « égoïste » demeure mais en même temps se change en perspective altruiste. Tout en restant sélection de l’individu le plus apte, la sélection sexuelle la met au service de l’espèce, opérant ainsi l’unité d’un « continuum égoïsme-altruisme ». 

9./  « Réversion » des opposés en composition, d’Euclide à la topologie de Moebius

Patrick Tort a souhaité que le lecteur puisse même visualiser cette sorte de miracle que la Nature opère ainsi. Il a paradoxalement trouvé cet équivalent visuel dans une autre « magie » saisissante aisément productible par tout-un-chacun. Il suffit de partir d’un ruban rectangulaire de quelques centimètres de large et de moins de 20 de long. L’objet évoque un rectangle euclidien. Il affiche ostensiblement ses oppositions – « dessus, dessous », « début et fin », « côtés opposés ». En accolant les deux extrémités du ruban après avoir produit une torsion de 180 degrés, on obtient une figure de Moebius du nom de son « inventeur » Ferdinand Moebius (1790-1868). Il s’agit alors d’une figure de géométrie topologique unifiée : une seule surface, un seul côté. Les oppositions se sont composées. L’objet obtenu se nomme encore boucle de Moebius ou ruban de Moebius. La composition des opposés, loin d’être une exception est bien plutôt un phénomène structurel-fonctionnel courant. Sans lui, l’existence de tout ensemble – mondain d’abord, vivant ensuite, humain enfin – serait à proprement parler impossible.  

10./ Pour Darwin, la « conversion » se poursuit de nature en culture et civilisation

Avec la sélection sexuelle la nature convertit une orientation éliminatrice d’un autre, le rival, en production d’un meilleur devenir de l’espèce entière. C’est aussi vrai avec la vive implication des femelles dans la protection des petits. Elle révèle la conversion de la protection de soi-même en protection d’un autre, le descendant fragile. Darwin situe la médiation qu’opère la sélection sexuelle sur un long chemin qui se poursuit à travers l’espèce humaine. La nature met en œuvre tout un ensemble de phénomènes complexes : des suspensions, des retournements, des conversion, des réversions. Avec l’espèce humaine, la nature d’elle-même se change en culture, en civilisation. Il y a encore de la « magie » mais l’implication des acteurs humains aux prises avec leurs pleins et vides de liberté fait partie des enjeux. Les miracles n’excluent ni les marasmes ni les effondrements de culture et de civilisation. Patrick Tort (2008 : 94) précise : Ce n’est pas une rupture mais une continuité réversive qui conduit de la face « Nature » (gouvernée par la sélection éliminatoire) à la face qu’on lui sait opposée (dominée par les conduites altruistes et solidaires). « Là où la nature élimine, la civilisation préserve mais il est nécessaire de ne jamais oublier que la civilisation n’est d’abord que le produit évolutif d’un long processus gouverné par la sélection. » Patrick Tort (2008 :95) insiste : « en aucun de ses traits distinctifs, la civilisation ne saurait se délier de son origine au cœur de cette nature si lointaine et si contraire dont elle est cependant le fruit ». De nature et culture nait civilisation mais celle-ci peut toujours retomber en barbarie. Comment comprendre mieux encore ce qui s’est passé et continue ?

11./ Après Darwin et Marx, la « néoténie » (1883) 

On ne l’a guère remarqué mais c’est l’année suivant la mort de Darwin (1882), qui se trouve être l’année de la mort de Marx (1883) que l’anatomiste et anthropologue allemand Julius Kollmann (1834-1918) invente le mot savant de néoténie (1883). Produit d’une étymologie grecque, le terme peut se traduire par « vie maintenue en état de jeunesse ». Voyons comment la nature va suspendre une orientation précédente et se réinventer. Donnons-en  deux versions évolutives différentes mais dans la même perspective de long terme. La première version concerne la  « néoténie » dans le monde animal non humain. Il arrive qu’à un moment, en un endroit, le milieu d’une espèce se retrouve déficient. Cela empêche cette espèce de mener à bien son programme de maturation sexuelle puis de reproduction. La nature sauve ces représentants de l’espèce de leur disparition en les munissant d’un autre mode de reproduction compatible avec cet état d’immaturité sexuelle. En état de jeunesse maintenue (néoténie), ils vont quand même se reproduire.  N’oublions pas que le phénomène étant local et ponctuel, on aura, en même temps ailleurs, d’autres représentants de la même espèce poursuivant sans difficulté maturation sexuelle et reproduction comme auparavant. Il y aura dès lors un accroissement de la biodiversité. En effet, la même espèce a désormais deux variantes fonctionnelles et formelles distinctes. Ce qu’il faut encore comprendre dans ce qui s’est produit, c’est le changement de référent dominant. « La nature » a pourvu cette espèce en général d’un programme reproductif précautionneux. « La nature » reçoit une information concernant un milieu devenu menaçant pour certains des représentants de l’espèce. « Elle » réagit en inventant une parade adéquate à cette menace même locale et ponctuelle. Le programme préalablement établi s’invente autre pour répondre aux requis du milieu changé.

12./ La néoténie fondatrice de l’animal culturel humain

La néoténie humaine s’inscrit dans la même perspective de prise en compte du milieu mais avec une tout autre ampleur. L’être humain, d’emblée « délivré »  d’une large part de programmation rigide, dispose maintenant de nouveaux moyens développés de référence au milieu. À lui d’en tirer profit pour des adaptations immédiates. À lui de comprendre aussi que, dans cet état de jeunesse maintenue, il est destiné à découvrir, comprendre, apprendre au cœur d’un environnement infini dont il cumule et compose les données observées, analysées, synthétisées. Il peut en tirer ce dont il a besoin. Il peut inventer des nouveaux moyens de référence adaptés à de nouveaux milieux. On voit l’extraordinaire effet réversif que constitue la néoténie, déjà chez l’animal et, plus encore, chez l’humain. À l’origine, l’être vivant est largement programmé. Dans un premier moment, le programme est naturellement changé sous l’influence du milieu. Dans un second temps, l’humain relève moins d’une nature programmée que d’une condition lui permettant d’explorer et de traiter nombre de  milieux pour en tirer les moyens nécessaires à son adaptation poursuivie. La culture devient poursuit, (ré) adaptation sans fin à des milieux eux-mêmes sans fin. Sans aller jusqu’à cette compréhension explicite par la néoténie, 3 millénaires plus tôt, le mythe grec d’Épiméthée et de Prométhée l’évoquait poétiquement. En bref, Épiméthée l’étourdi, chargé par les dieux de distribuer aux êtres vivants les moyens nécessaires à leur vie, leur a déjà tout donné quand il arrive à l’homme. Son frère, Prométhée vole le feu aux dieux, sauvant la vie des humains. 

13./ La nature se réverse en humains voués à la culture (Fornet-Betancourt)

Selon Raùl Fornet-Betancourt (2013 : 175), pour parler valablement de « nature » et de « culture », dé-culturalisons d’abord les cultures. Demander : « Que sont les cultures ? », c’est entrer dans le « culturalisme ». Ce « deuxième moment » nous cache le premier moment, évolutionniste, par lequel la culture advient à l’espèce humaine. Reconnaissons d’abord ce « don vital » de pouvoir produire de la culture sans limite assignée. Cette donnée fondatrice de l’humain, est si enfouie – inconscience ou déni – que Fornet-Betancourt, l’ayant  retrouvée, souhaite que nous la gardions. Pour cela, il invente une formule relationnelle et rationnelle, pertinente et prégnante : « l’unité du continuum « condition-humaine-culture » qu’il utilise à chaque page pendant huit pages (2013 : 174-181). Merci à lui. Précédemment, chez Darwin, ce qui tenait lieu de facteur de transformation entre sélection des individus et sélection des espèces, était la sélection sexuelle car, tout en restant sélection de l’individu le plus apte, elle le met au service de l’espèce. Elle opère ainsi l’unité d’un « continuum égoïsme-altruisme ». Maintenant, chez Fornet-Betancourt, ce qui tient lieu de facteur de transformation entre nature et culture », c’est la suspension – partielle ou plus importante – de ses programmes antérieurs qu’opère la nature elle-même surtout à travers l’avènement des êtres humains. Il serait temps pour eux de parvenir à suspendre le pseudo-programme de la pensée unique néolibérale, celle d’un prétendu homo oeconomicus voué à la concurrence sans limite. Cette caricature de l’humain caricature aussi les œuvres scientifiques comme celle de Darwin.

Bibliographie

  • Bernardini J.-M.  Le Darwinisme social en France (1859-1918, une idéologieCNRS, 2013.
  • Darwin C. La Filiation de l’Homme et la sélection liée au sexe, (P. Tort, « L’anthropologie inattendue de Darwin »), Champion, 2013. Slatkine, 2012. Syllepse, 1999.
  • Fornet-Betancourt R., « Cultures et traditions », in Gougbèmon S., Petit J-F ., Vers une démocratie interculturelle en Afrique ?  Éditions sociales, 2014.
  • Kropotkine P. L’Entraide, un facteur de l’évolution, Éd. du Sextant : 2010, (1902). 
  • Novicow J. La critique du darwinisme social, Alcan, 1910
  • Pichot A. La Société pure : de Darwin à Hitler, éd. Flammarion, 2001, 2000 
  • Pichot A. Aux origines des théories raciales, de la Bible à Darwin, Flammarion, 2008.
  • Tort P. L’Effet Darwin. Sélection naturelle et naissance de la civilisation, Seuil, 2017, 2008
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