CHIFFRE

Sources : Les grandes orientations culturelles. Cours de formation à l’interculturel présenté par J. Demorgon et Nelly Carpentier. 

III. Relations et complexes interculturels, du quotidien au mondial

20e leçon : Le quotidien des cultures – pratiques, rencontres et gestuelles

98. LA CLEF DES GESTES ET DES SIGNES

Le langage des gestes varie avec les cultures. En Occident, pour se désigner soi-même généralement on porte sa main à sa poitrine. Les Japonais montrent leur visage avec leur index. Pour montrer qu’il pleut, en France on tend le bras droit plus souvent dos de la main vers le ciel. Au Japon, c’est plus souvent la paume. Dans ce pays encore, de nuit, par temps de pluie, deux doigts en l’air ne signifie pas “victoire” mais que vous êtes prêt à payer deux fois le prix de la course si un taxi passe et veut bien s’arrêter. D’ailleurs en Occident, ce signe est un signe de victoire inventé par Churchill. Il suppose que la main soit orientée vers les autres, du côté paume. Dans le sens inverse, le signe est très injurieux dans plusieurs cultures européennes.

Certes, les cultures sont importantes pour la détermination des gestes et des signes mais il faut aussi souligner que certains signes, sans doute rares, peuvent être considérés comme quasi universels. Il en va ainsi des signes oui et non qui manifestent accord et désaccord à partir de mouvements de la tête. Pour l’assentiment, on abaisse la tête puis on la relève une ou plusieurs fois avec une accentuation dans la position basse. C’est un peu comme si l’on commençait une révérence. Les aborigènes australiens faisaient ainsi bien avant l’arrivée des blancs. Chose plus étonnante que souligne Desmond Morris, ce signe a “même été observé chez des sourds-muets de naissance et chez des microcéphales incapables de parler”. Bien entendu, cette grande généralité du signe n’en rend pas pour autant l’interprétation facile. On peut, avec Morris et d’autres auteurs, distinguer plusieurs significations du signe. On a le signe simplement phatique : “oui, j’écoute toujours”; le signe d’encouragement : “oui, c’est intéressant”, je vois ce que vous voulez dire”; le signe d’approbation simple : “oui, c’est correct”. Enfin, le signe d’accord : “oui, je le ferai”.

Le désaccord s’exprime lui aussi de façon quasi-universelle par une rotation de la tête à l’horizontale, de gauche à droite et de droite à gauche. Ce mouvement est alors très proche du mouvement qu’effectue spontanément le petit enfant pour refuser sa nourriture. Il détourne sa bouche successivement, à droite et à gauche pour ne pas la maintenir face à la nourriture. Par la suite, cela va recouvrir diverses significations voisines. Morris distingue : “je ne sais pas”; “je ne peux pas”; “je ne veux pas”; et donc aussi : “je ne suis pas d’accord”.

On a cherché des exceptions à ces façons d’exprimer l’accord et le désaccord. On en a même dans une certaine mesure trouvé. Ainsi, dans certaines parties de la Grèce, de la Bulgarie, de la Yougoslavie, de la Turquie, de l’Iran, du Bengale, on a trouvé pour dire “oui”, un balancement de la tête proche de ce qu’est ailleurs le hochement de tête négatif. Cette donnée fut particulièrement remarquée au XIXe siècle en Bulgarie lors de l’occupation russe. Elle donna lieu à des difficultés de communication importantes. En réalité, le mouvement effectué n’est pas observé soigneusement. Dans la négation, la tête est fixe et pivote horizontalement sur son axe de droite à gauche. Dans le “oui” bulgare, c’est toute la tête qui penche alternativement à droite et à gauche. Cette flexibilité symbolise une attitude conciliante, comme si l’on allait poser sa tête sur une épaule. “La langue bulgare a d’ailleurs des expressions évoquant le sens de ce balancement de tête. On dit “prêter l’oreille à son partenaire”.

On signale dans certaines parties de la Turquie et de la Grèce, un “non” “vertical”. Mais là encore, si l’on y regarde mieux, on n’a pas une verticalité complète. Il s’agit d’un simple rejet de la tête en arrière non suivi d’un abaissement. C’est ce dernier mouvement qui est soumission ou acceptation et signifie “oui”. Le rejet de la tête en arrière mime au contraire physiquement un écart pour refuser quelque chose. De nouveau, on constatera que le petit enfant adopte aussi cette attitude pour éloigner sa bouche du sein ou de la nourriture avancée.

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A l’opposé de cette quasi-universalité des “oui” et des “non”, on trouve de nombreux gestes et signes dont les significations changent avec les cultures et produisent des malentendus. L’un des plus remarquables de ces gestes à signification variable, est celui par lequel l’index va rejoindre le pouce en dessinant un zéro. Au Japon, on a simplement une allusion à la pièce de monnaie donc à l’argent. En France, le même geste signifie : “c’est zéro, c’est sans valeur”.

Au contraire, pour les Américains, il signifie “C’est OK”, “c’est parfait”. Cette signification se répand désormais en Europe. L’origine du geste vient d’une visée de précision dans la saisie de quelque chose entre le pouce et l’index.

On a encore une quatrième signification dans les pays méditerranéens, où ce signe est plutôt une insulte obscène destinée à l’un ou à l’autre sexe, par exemple, en Grèce et en Sardaigne. A Malte, on désigne ainsi l’homosexuel. Cette référence sexuelle du geste est d’ailleurs toujours pratiquée. Elle était déjà présente dans des peintures anciennes ou sous forme d’amulettes ou de sculptures.

Enfin en Tunisie, l’index et le pouce sont couplés et les trois autres doigts bien serrés forment un couperet. Le message est très menaçant : “je te tuerai demain car tu ne vaux pas cher”.

Autre exemple de signes à messages multiples : celui par lequel l’index tapote l’aile du nez. Son intérêt tient à ce que, de Grande-Bretagne en France et en Italie, sa signification varie selon l’histoire de ces pays. En Grande-Bretagne, cela signifie : “je vous le dis mais soyons malins c’est un secret, on garde ça pour nous !”. Par contre, dans le centre de l’Italie, il signifie “attention, méfions-nous d’eux, ils sont rusés ! ” Un autre geste voisin consiste, toujours avec l’index, à toucher le visage juste sous la paupière en tirant la peau vers le bas, ouvrant ainsi l’oeil. En Grande-Bretagne et en France, ce geste a pour signification dominante : “Je sais que vous voulez m’avoir mais vous n’allez pas me tromper”. Par contre, en Italie, le même geste signifie : “ faîtes attention ! gardez l’oeil ouvert, car on veut vous tromper”. Cette différence des significations entre d’une part Grande-Bretagne et France et, d’autre part, Italie, s’explique par l’histoire : au long des siècles, l’Italie fut régulièrement envahie par les Grecs, les Carthaginois, les Arabes, les Espagnols, les Autrichiens, les Français, les Allemands.

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Si un même geste peut avoir des significations multiples, il existe aussi pour une seule signification des gestes bien différents à travers les cultures. L’une des situations les plus exemplaires est celle des gestes par lesquels un homme exprime son admiration pour une femme. On y retrouvera le doigt qui tire un peu la joue sous l’oeil et qui signifie dans quelques provinces d’Italie et en Amérique du sud : “elle nous éblouit”. Au Brésil, on mime volontiers l’usage de jumelles. En Italie, on joue avec la pointe d’une moustache imaginaire, à la Salvador Dali. Toujours en Amérique du sud, l’homme place volontiers sa main droite sur son coeur. En Sicile, l’homme pince sa propre joue comme s’il le faisait à la femme qu’il voit passer. Parfois cela va plus loin. Sans doute sur un pari entre hommes, on a pu voir au Japon, un Japonais descendre de voiture pour aller pincer le sein d’une femme blonde qui marchait normalement dans la rue.

Toujours pour signaler la beauté d’une femme, le geste peut être plus plus complexe. Chez l’Indien d’Amérique du nord, la paume droite mime un miroir pendant que, signe habituel de positivité dans cette culture, le bras gauche est à l’horizontal, paume tournée vers sol.

99. CULTURES ET LANGUES. DES CHIFFRES ET DES COULEURS

La structuration des langues tient encore compte de la structuration hiérarchique de la société et de sa structuration en sexes. Toujours en japonais, on s’adresse différemment aux personnes selon qu’elles vous sont supérieures, égales ou inférieures.

C. Condominas tente de nous en donner une métaphore dans le cadre de la langue française. Par exemple, on s’adresserait au supérieur à la troisième personne : “Sa Majesté peut-elle recevoir les ambassadeurs”. Pour les égaux, on pourrait employer le “vous” et pour les inférieurs le “tu”. Toutefois cette transposition est sans doute possible dans la mesure où la langue française a été, elle aussi, produite dans le contexte d’une forte culture hiérarchique liée à la royauté. Cela va toutefois plus loin dans la langue japonaise : on se désigne soi-même en fonction du statut de son interlocuteur. On a ainsi quatre degrés : très poli, neutre poli, familier, très familier. Comme le terme varie s’il est employé par un homme ou par une femme, on a en réalité six façons de dire “je”.

Restons au Japon. La manière de compter n’y est pas la même. En Occident, nous trouvons normal de compter 1, 2, 3, 4, 5, du pouce à l’auriculaire. Les Japonais partent de l’index qui est 1 et terminent par le pouce qui est 5. Pour compter 10, ils refont la même chose avec la même main.

Langues et cultures se sont inventées ensemble en tenant compte plutôt de modalités concrètes que de relations mathématiques abstraites. Christine Condominas souligne que, dans la langue japonaise, compter n’est pas indépendant de ce que l’on compte. Le 1 n’est pas le même selon qu’il s’applique à un homme, à un animal ou à un objet. Demander deux bouteilles ne s’exprimera pas de la même façon que demander un autre verre.

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On sait aussi que les chiffres ont souvent des significations magiques. En Europe et aux États-Unis, on élimine souvent le chiffre 13, qu’il s’agisse de chambres dans les hôtels ou de personnes présentes à une même table. Au Japon, le chiffre 9 n’est guère recommandable car son homonyme “chu” signifie la douleur, la souffrance, la peine. Mais c’est surtout le chiffre 4 que l’on évite car il se prononce “chi” de la même façon que la mort. Sur cette base, on évitera de faire des cadeaux comportant, par exemple, quatre fleurs ou quatre gâteaux. C’est par cinq que l’on compte nombre de choses : les fleurs mais aussi les oeufs. Les Japonais n’emploient pas les dizaines, les douzaines ou les demi-douzaines. Enfin, d’une façon générale, les chiffres impairs sont ressentis comme plus bénéfiques que les chiffres pairs.

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Les couleurs nous réservent aussi bien des surprises. On a raconté la fortune du bleu qui est devenu couleur quasi-sacrée dans le christianisme alors qu’il était autrefois, chez les romains par exemple, une couleur vue plutôt négativement. Dans nombre de pays, la couleur du deuil n’est pas le noir mais le blanc. Ainsi, au Japon, où c’est le cas, il ne faut pas offrir de fleurs blanches. On évitera également d’offrir des plantes en pots, toujours en raison d’une homonymie. Les racines se nomment “netsuki” et ce mot signifie “alitement long”. Le cadeau serait ainsi de mauvaise augure.

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