Philippe DESCOLA

Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Gallimard, 2005. 

Analyse effectuée par Jacques Demorgon


Dans « Par-delà nature et culture », Philippe Descola veut en finir avec l’« humanisme épuisé » de l’anthropologie. Un tel dualisme pensé comme définitif doit être remis à sa place. Ce n’est là qu’une vision du monde qu’il nomme « naturalisme » et qu’il traite d’« anthropocentrisme ». En effet, ce « naturalisme », au plan physique, définit tous les existants comme assimilables sur la base des sciences physico-chimiques mais, au plan de l’intériorité, pose les humains comme radicalement différents du monde non humain, en leur réservant la culture et la science. Cet « anthropocentrisme » doit être corrigé en nous référant à trois autres grandes « identifications » du monde. « L’animisme » inverse les prémisses du « naturalisme » : si, humains et non humains diffèrent au plan physique, ils sont semblables au plan de l’intériorité puisque tous peuvent communiquer entre eux. C’est là, pour l’auteur, un « anthropogénisme ». On a encore deux autres grandes identifications possibles du monde. Dans le « totémisme », la similitude l’emporte sur les deux plans. Humains et non humains sont produits ensemble dans des classes totémiques, avec des « attributs matériels et spirituels communs ». L’auteur définit donc le totémisme comme un « cosmogénisme ».
Enfin, dans « l’analogisme », ce sont, cette fois, les différences qui l’emportent entre humains et non humains : tant au plan physique qu’à celui de l’intériorité. Toutefois, au cœur de cette extrême diversité, ils sont, les uns et les autres, référés à des analogies et à des hiérarchies qui les composent au sein d’un « cosmos organisé comme une société », ce que l’auteur nomme justement « cosmocentrisme ». Comment passer de cette logique analytique aux concrétudes ethnologiques et historiques des sociétés ? D’abord, si dans tel ensemble humain, l’une ou l’autre de ces visions est dominante, elle n’est pas pour autant exclusive d’une présence dominée des autres visions. Ensuite, chaque grande vision du monde est aux prises avec le jeu différent de relations inégalitaires : production, protection, transmission – ou réversibles : échange, prédation, don.
L’auteur donne de nombreux exemples de cette complexité. Mais peut-on se dispenser d’une référence à l’évolution : animisme et totémisme primant dans les communautés et tribus ; l’analogisme, dans les empires ; et notre naturalisme, dans la modernité ? L’auteur fait un pas en ce sens, soulignant avec Granet, la prégnance de l’analogisme en Chine et en Inde. Le progrès en anthropologie doit tourner le dos à notre anthropocentrisme et découvrir plutôt notre faillite interculturelle. L’Orient et l’Occident ne se sont peut-être toujours pas rencontrés ! La révolution épistémique qu’opère Philippe Descola conduit l’anthropologie à devenir une autre science désormais aussi au service de l’avenir.

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