8.4./ 900-1050. Rivalité stable : Omeyyades II, Bouyides, Fatimides. Vive méreuporie

Sources : J. Demorgon, E. Klein:

https://www.ecredu.ro/produs/jacques-demorgon-si-etienne-klein-stiinta-s-a-nascut-in-occident/

 

a./ La période « 900-1050 » est couverte par « Trois États de force équivalente qui se font mutuellement contrepoids » : l’Espagne-Portugal omeyyade (929-1031), l’Iran-Irak bouyide (945-1055) et l’Égypte fatimide (929-1171). Il s’agit en l’occurrence de trois centralités Afrique. On a pleinement une division politique stable. Ce sera la seule fois à cette échelle. 

b./ Précisons que cette rivalité entre les trois États est déjà fondée dans leur concurrence confessionnelle à l’intérieur du monde culturel musulman. « Chacun des trois revendique la légitimité exclusive du califat universel disparu. ». 

c./ Le seul Omeyyade, ayant échappé au massacre perpétré par les Abbassides dans leur prise violente du pouvoir, s’est réfugié en Espagne andalouse. Se réclamant de ce premier califat omeyyade, il s’autopro- clame calife en 929. 

d./ Quant aux Fatimides que leur nom réfère à leur descendance de Fatima, fille du Prophète, ils s’estiment encore plus en droit de porter le califat (909). Victorieux en Égypte, ils fondent Le Caire, en 969, et y proclame le califat fatimide d’Égypte. Ils restent au pouvoir jusqu’en 1171. 

e./ Enfin, « les Bouyides, persans, se posent en protecteurs du calife officiel. En réalité, ils ne lui laissent guère qu’un « rôle de figurant dans son palais à Bagdad ». 

A la même époque, on a encore un autre État stable et prospère, l’émirat de Sicile. L’ile musulmane est indépendante sous la dynastie des Kalbides (948 – 1044). 

f./ Pour Cosandey (2007 : 330-334), les références confessionnelles opposées des trois grands États, confirment une caractéristique régulière des méreupories. Le système stable d’États se constitue dans une même zone culturelle, en l’occurrence, ici, pleinement musulmane. Le système ne s’étend même pas à l’empire byzantin pourtant proche. 

g./ Dans ce cadre, « chaque souverain s’efforce de mettre en valeur ses États pour disposer des rentrées nécessaires aux guerres et l’emporter contre ses rivaux… les besoins des armées exercent, en retour, un effet d’entrainement sur l’économie. » Ainsi, dans l’Iran Irak bouyide, on a plusieurs marchés militaires spécialisés : « armes, chevaux, foin ». 

h./ Sur la base exemplaire de leur opposition confessionnelle, les trois États ne manquent pas d’autres raisons d’hostilité immédiates et concrètes. Cosandey souligne (2007 : 331) « qu’entre les trois empires, les conflits font rage pour le contrôle des provinces limitrophes telles que la Syrie, le Maghreb… La Syrie est partagée entre un nord-est bouyide et un sud fatimide. « Le Maghreb occidental se trouve sous le contrôle omeyyade de Cordoue, le Maghreb oriental est soumis au Caire fatimide. » 

i./ En 955, une escadre fatimide attaque et détruit une partie de la flotte omeyyade jusque dans le port d’Almeria. En 956, « une flotte omeyyade andalouse attaque et pille, en représailles, les côtes tunisiennes sous contrôle fatimide ». En Égypte, les mêmes fatimides « essaient de détourner le trafic maritime du golfe Persique vers la mer Rouge » afin de ruiner les Bouyides. 

Résultat : les deux puissances investissent la mer Rouge et le commerce s’amplifie. Enfin, caractéristique de toute méreuporie longue: « Les guerres peuvent être acharnées sans jamais atteindre les centres nerveux des trois califats ». Bel exemple de « tempérance antagoniste » ! 

j./ Pour Cosandey (2007 : 332-334) : « L’Islam atteint alors son apo- gée économique. Les Arabo-musulmans sont à la tête d’un gigantesque réseau d’échanges qui s’étend à l’ensemble de l’Ancien monde… Grâce à la maîtrise des mers, le commerce musulman respire et s’accroît.» 

k./ Les Arabes naviguent dans tout l’océan indien et vont jusqu’en Chine. Cosandey conclut : « A l’exception de l’Asie centrale, l’intervalle 900-1050 dégage une image lumineuse du monde musulman. Une éclatante prospérité se combine avec un système stable d’États prospères et rivaux pour produire un développement technique et scientifique rapide qui corrobore la théorie méreuporique ». 

l./ « Le monde musulman vit dans l’opulence. Les États frappent des monnaies d’or et d’argent ». Dans l’Hindou Kouch, les mines d’argent emploient plus de 10.000 mineurs au dixième siècle; elles sont gérées selon des méthodes tout à fait « capitalistes ». 

m./ Villes importantes et ports voient croître leur population : « Cordoue et Palerme atteignent 100.000 habitants, Alexandrie 400.000 (autant que Byzance). Bagdad la sublime dépasse le million d’âmes… En 993 on y trouve 1500 bains et 870 médecins. A la même époque, Paris compte moins de 50.000 habitants. »

n./ Cosandey (2007 : 335-336) cite Robert Mantran (1991 : 296) recensant les inventions commerciales d’alors : « On administre les opérations à distance. La lettre de change et le chèque (shakk) apparaissent. Dans les grands ports, des formes primitives de Bourses se mettent en place. Dès la fin du IX siècle, la croissance du commerce et de l’entreprise à grande échelle conduit au développement de la banque… le sarraf ou changeur devient vite un élément essentiel de tout marché musulman. Il se transforme en banquier, soutenu par de riches marchands détenteurs de capitaux à investir ». 

o./ Cosandey ajoute que la bourgeoisie commerçante conquiert « l’estime des autres couches sociales et la sienne propre en faisant admettre comme respectables ses activités… Le marchand honnête est élevé à la hauteur d’un type éthique idéal. » 

On va chercher et on découvre dans le Coran des propos en sa faveur. Six siècles plus tard, avec le soutien du protestantisme, les marchands jouiront aussi en Europe d’une semblable estime nouvelle, comme Max Weber l’a montré. 

p./ Dans cette conjonction de division politique stable et de prospérité économique, la science arabe atteint son âge d’or. Les savants bénéficient des rivalités politiques et économiques. D’une part, ils donnent des cours privés qui leur rapportent. Les mathématiciens publient plusieurs arithmétiques commerciales qui se vendent. 

q./ D’autre part, ils trouvent des mécènes politiques ou économiques. Ils ont à leur disposition des bibliothèques exceptionnelles. « Dans le grand port persan de Siraf, une vaste bibliothèque privée entourée de lacs et de jardins comprenait 360 salles ». 

Vers 970, à Cordoue, la bibliothèque califale devait approcher les 400.000 volumes. Cosandey (345-348) cite Braudel précisant que, près de quatre siècles plus tard, la bibliothèque de Charles V, roi de France, ne contenait encore que 900 volumes. 

r./ Au Caire, « Le calife fatimide, al Hakim (996-1021) inaugure (1005) une maison de la sagesse, dotée d’une bibliothèque de cent mille volumes ». Les divers savants reçoivent un traitement de l’État. Ces « Maisons de la sagesse » ne sont pas sans rappeler ce que seront bien plus tard « les académies royales européennes ». 

s./ Les rivalités entre les trois empires offrent des possibilités de liberté aux savants. C’est ainsi que « le chef suprême des médecins de Bagdad, Sinan ibn Thabit ibn Qurra, considéré de son vivant comme le meilleur praticien du califat, se réfugie au Khorassan, dès qu’il est en proie à l’hostilité du calife. » De même, directeur d’hôpital à Bagdad, grand savant et prestigieux médecin, al-Rhazi s’éclipse dès que ses relations se dégradent avec le pouvoir.

t./ Exception, pendant cette période de division politique stable, l’Asie centrale connaît une très forte instabilité qui perturbe à l’extrême les savants. En astronomie, al-Biruni établit, dès 1035, que ses observations s’accommodent aussi bien d’une terre tournant autour du soleil. » Pendant un certain temps, Avicenne et lui arrivent à fuir dans un État voisin quand le prince local est trop menaçant. 

Hélas, aucun des deux ne peut se protéger des chaos militaires. Al-Biruni capturé, condamné à mort, échappe de peu à son exécution. « Avicenne, en 1034, lors du sac d’Ispahan voit disparaître son maître ouvrage de philosophie, un texte immense répondant à 28 000 questions. » Il mourut trois ans plus tard sans avoir eu le temps de le reconstituer. 

u./ Partout ailleurs, les disciplines brillent de leur plus bel éclat. Avec de nombreux résultats qu’énumère Cosandey : « En mathématiques, c’est l’invention des fractions décimales, l’approfondissement de l’algèbre, le renouveau de la trigonométrie sphérique, les premières solutions géométriques à l’équation du troisième degré. À Bagdad, c’est al-Karaji, qui développe le binôme (a+b)n qu’il présente en un tableau triangulaire : premier « triangle de Pascal » de l’histoire. 

v./ Nombre de grands savants travaillent dans plusieurs disciplines, par exemple Ibn al-Haytham. Il est déjà « le plus grand physicien du monde arabo-musulman médiéval… Ses travaux relèvent de la science moderne. Pour lui, le savant formule ses hypothèses en termes mathématiques et les vérifie au moyen d’expérimentations rigoureuses. Il semble bien être ainsi clairement passé du premier régime de science empirique au second, mathématique et expérimental. Il n’hésite pas à remettre en cause l’autorité des anciens. Son optique dépasse celle des Grecs sur la vision, la réflexion et la réfraction de la lumière ainsi que sur la notion de rayon lumineux. Également mathématicien, il imagine une formule pour calculer le volume d’un paraboloïde de révolution. C’est la réalisation de l’islam médiéval qui se rapproche le plus du calcul différentiel et intégral ». 

w./ Le médecin-chimiste persan, al-Rhazi (854-935), à Bagdad, « se moque des spéculations métaphysiques des alchimistes pour ne garder que la part expérimentale de leurs travaux… il classifie systématique- ment les substances connues ». En médecine, ses descriptions des maladies, telles que « variole et rougeole », sont très rigoureuses et détaillées. Il observe l’effet du traitement et l’évolution de la maladie, tenant compte « même de la dimension psychologique du patient ». 

Philosophe aussi, il voit « la science caractérisée par un progrès continu ». Il se méfie des dogmes. Il écrit un livre contre les Supercheries des prophètes. Il n’épargne pas les autorités anciennes reconnues. C’est ainsi qu’il exprime certains « Doutes concernant Gallien ». 

x./ Cosandey souligne le caractère très répandu de cette disposition d’esprit : « Dans l’ensemble de l’Islam, la falsafa, la philosophie d’inspiration grecque favorable à la raison et aux sciences, s’épanouit avec de grandes figures tels qu’al-Farabi, à Damas, et ibn Sina (Avicenne) en Asie centrale. »

y./ Du côté des techniques, les surfaces cultivées sont augmentées grâce au drainage des marées et à l’irrigation. En Sicile, au Maghreb, en Espagne-Portugal, des cultures nouvelles sont implantées telles que « l’oranger, le mûrier, la canne à sucre, le palmier-dattier et le coton, ». Dans la Péninsule Ibérique, les « conquérants arabes ont redistribué des terres, créant ainsi une classe de petits paysans propriétaires, à l’origine de la prospérité du califat de Cordoue ». En Égypte, « la culture de la canne à sucre, broyée à partir des moulins à vent, devient quasiment industrielle. 

z./ Dans l’industrie textile, « en Espagne, les villes de Cordoue, Malaga, Almeria travaillent la laine et le coton. La seule Cordoue compte 1300 tisserands au X siècle… Le coton et la soie d’Espagne et de Sicile s’exportent, par bateaux entiers, vers les ateliers d’Égypte et du Levant. Damas devient célèbre pour ses damasseries. Mossoul pour ses mousselines, Gaza pour ses gazes… 

L’industrie du textile de luxe prend pied en Tunisie ». Ajoutons que l’Égypte produit « du papier fin et du verre de qualité … la fabrication de papier se développe en Espagne, au Maroc, en Lybie, en Syrie, à Bagdad et à Samarkand ». 

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