Des Auteurs-Monde : Introduction

Des Auteurs Monde !

« Les livres sont nos biens les plus précieux. Ils ne sont pas seulement des témoignages du passé, ils sont aussi des vaisseaux d’exploration qui nous permettent de mieux comprendre le monde ».

J. M. G. Le Clézio, 2019, Quinze causeries en Chine. Gallimard.

« Au cœur de la tourmente, qui ne voit qu’elle prend deux formes, assourdissantes : celle des bavardages incessants et celle du grand silence apeuré ? Nous ne pourrons les affronter que par une conjuration de patience, de travail, d’amitiés, d’invention, de courage – bref, une conjuration d’intelligences qui trouve sa forme dans l’ordre des livres. » 

P. Boucheron, 2016, Ce que peut l’histoire, Fayard.

1./ L’esprit du temps et son « vacarme » constant dans l’espace-temps du monde

Dans Mauvaises pensées et autres, à la « pensée » de Pascal « Le silence éternel des espaces infinis m’effraie », Paul Valéry oppose son négatif : « Le vacarme intermittent des petits coins où nous vivons me rassure ». Vacarme, aujourd’hui, pluriel et permanent : mielleux slogans des publicités commerciales ; médiatique bateleur des politiques politiciennes ; harcèlement, économique et politique, sempiternel ; pollutions physiques et mentales. Soudain, bonheur de lecture : Un été avec Paul Valéry. Régis Debray, en 2019, le découvre en « lanceur d’alerte insoupçonné ». Debray propose, pour le programme de l’ENA, Regards sur le monde actuel (1931) où tout est encore, dit-il, d’une « totale actualité ». Pour se comprendre, une personne se penche sur son passé. Par contre, pour l’humanité, on trouve normal de se désintéresser de son origine et de son développement. On s’effraye d’un présent qui nous laisse impuissants. À côté d’une humanité bavarde qui masque les tragédies, une humanité s’interroge et réfléchit sur la connaissance de ces mondes humains ne cessant de se produire et de se réduire. Valéry, Debray, deux lanceurs d’alerte, deux auteurs monde !

2./ Productions et réductions du monde 

Dans sa globalisation économique tronquée, le présent désaxé ne dément pas le passé. Voyons cela. Et d’abord, côté Religion. Dans l’Europe occidentale post-romaine, le monde relève d’elle, chrétienne puis catholique (universelle). Alliée au politique, elle le domine si possible. Devant faire ses preuves, elle est même « miraculeuse ». La domination obtenue, elle sélectionne, privatise, pervertit jusqu’au Paradis vendu en indulgences, ses sub-primes. Schisme protestant et guerres de religion sont l’occasion pour le pouvoir politique de retrouver ses atouts. Un « consortium d’États européens », divisés et rivaux, atteint le sommet du pouvoir. Le servage a été dépassé mais l’esclavage colonial planétaire se déploie. Ces États européens crispés sur leur imaginaire de domination se défigurent à l’extrême. Un boomerang de sa violence leur revient avec les tragédies guerrières, militaires et civiles, de 1914 à 1945. Une telle inhumanité du politique encore dominant va bientôt laisser la première place à « l’économie politique » dont sa dénomination disait déjà la vérité. Des inventions athéniennes, économie monétaire, métaphysique, science, politique élitiste se retrouvent en Europe de l’ouest. Dans la Baltique et la Mer du nord, la Ligue hanséatique tient déjà tête au roi du Danemark. En Méditerranée, les cités marchandes italiennes, avec Venise dont le doge décline le titre de roi. Venise est devenue plus riche que son principal commanditaire, l’empire byzantin. Il faudra quand même attendre un millénaire jusqu’en 1989. À cette date, la seule concurrence économique stimulée au sein de la Triade – USA, Europe, Japon – met, sans guerre chaude, l’URSS à genoux et oblige la Chine à considérer dans sa politique la perspective capitaliste. L’occident, à dominante étatsunienne, déploie son atout, l’économie financière informationnelle mondiale.  

3./ Globalisation économique et information monde : les auteurs monde 

Face à l’information médiatique plus ou moins serve, l’information « vérifiable, falsifiable » du réel en devenir, résiste et s’exprime. D’un côté, les lanceurs d’alerte affrontent des adversaires déclarés qui les combattent. D’un autre côté, la même « domination » ayant aussi besoin d’informations véridiques, objectives, est conduite à ne pas rejeter d’emblée les œuvres des auteurs monde. Certes, les perversions se poursuivent par insouciance, intérêt privé, ignorance, rendant souvent confuse la distinction entre les deux globalisations économique et informationnelle. Les auteurs monde doivent constamment reconfigurer l’ensemble à grand frais. De ce fait, leurs travaux requièrent quantité de connaissances et déploient profondeur des analyses et des synthèses. Même si nombre d’entre eux cherchent à rendre plus facile l’accès à leur œuvre, les bruits incessants paralysent la lecture. Cela n’empêche pas que les auteurs monde, depuis leurs ancêtres dès les écritures inventées, se multiplient aujourd’hui.  Ils commencent même à nous apparaître ensemble comme un collectif d’inventeurs de nouveaux langages informationnels. En relation aux mondialisations et mondialités, anciennes ou récentes, ils produisent les langages d’une « action-pensée » monde nouvelle. À partir de leur spécialité, étendue et approfondie, les auteurs monde se situent dans un horizon non limité de connaissance du tout du monde. On peut déjà les regrouper selon au moins trois orientations interdépendantes : Histoire monde, Science-monde, Philosophie-monde. 

4./ Histoire identitaire événementielle et histoire plurifonctionnelle destinale

Subrahmanyam (2014 : 18) rappelle qu’en mai 2000 il avait, avec Gruzinski, organisé une journée d’études : « Penser le Monde, XVe-XVIIIe siècles ». Il observe que « Dans un premier temps, l’Histoire est un récit égoïste. » Depuis celle du clan jusqu’à celle de l’État-nation. Toutefois, l’histoire comparée, l’histoire réfléchie quant aux fonctionnements des différentes sociétés sont fort anciennes. Hérodote s’interroge sur l’absence en Égypte d’institutions analogues aux Jeux Olympiques grecs. De comparaison en comparaison, les sociétés et les pays étudiés commencent à faire un monde et les durées s’allongent. Polybe (208-126 AEC) est, pour Subrahmanyam (2014 : 25-29), l’auteur d’une « première histoire universelle par sa méthodologie sinon par sa géohistoire qui traite de l’ensemble du monde romain ». Quelques décennies après, Sima Qian (145-86 AEC), dans sa grande œuvre, Shiji, couvre presque 2.000 ans d’histoire chinoise. Stuurman (2013) réunit ces auteurs avec d’autres, bien après eux, dont surtout ibn Khaldûn (1332-1406). Il indique ainsi que la construction de l’histoire globale s’est poursuivie sur plus d’un millénaire en s’étendant sur au moins trois civilisations et trois continents. L’histoire référée aux identités des gouvernants comme aux événements qui les glorifient, reste d’abord identitaire évènementielle, locale et ponctuelle. Ensuite, elle se développe aussi en temps, espaces et fonctions : des pays aux continents, à la planète. Elle entraîne le simple identitaire événementiel vers une interrogation destinale humaine. 

5./ Histoire et Civilisations : Berr, Spengler, Valéry, Febvre, Bloch, Toynbee

La quantité des données historiques est telle qu’elle requiert des fils conducteurs qui les organisent. Analyses et synthèses sont sollicitées de multiples points de vue dans un maximum de domaines. Henri Berr (1863-1954) fonde en 1900, une Revue de synthèse historique et, en 1920, la collection éditoriale Évolution de l’humanité. Dès 1918, Spengler avait déjà titré sur la fin de la civilisation occidentale. Valéry se rend célèbre en généralisant : « Nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. » En 1929, Lucien Febvre et Marc Bloch soulignent que leurs Annales d’histoire économique et sociale ont pour perspective une histoire « complète », une histoire « totale ». De 1934 à 1961, Arnold Toynbee (1889-1975) produit une douzaine de volumes présentant les civilisations selon la métaphore biologique. Les civilisations naissent en répondant à un défi écologique et font alors souvent des miracles. Elles rencontrent aussi d’autres défis qu’elles surmontent mal. Leur déclin commence. Se raidissant pour l’éviter, elles aggravent la situation. Toynbee (1994) va jusqu’à parler du « cancer du militarisme ». Voyons maintenant l’après Toynbee.

6./ Après Toynbee. Sociétés, civilisations, histoire humaine une et fractale

Toynbee reste dans une histoire monde à dominante identitaire événementielle. Toutefois, elle intègre le premier niveau des grands pays politiques dans un deuxième niveau : les civilisations. Certes le lien entre les deux est souvent fort. C’est néanmoins une réussite exceptionnelle d’avoir fait passer l’histoire à des degrés supérieurs d’identités et d’évènements. On parle de civilisations mésopotamienne, égyptienne, chinoise, européenne. Mais il n’y a quand même pas stricte identification. La civilisation déborde son pays de naissance et de développement. On parle de civilisations asiatique, occidentale, africaine… Ou aussi de civilisations chrétienne, musulmane, à partir d’une déclinaison sur un grand nombre de pays politiques différents. Après ces deux niveaux des grands pays et des civilisations, l’histoire monde accède au troisième niveau de l’humanité globale, en nécessité de se définir avec et après Toynbee. En effet, ce 3e niveau ne peut pas dépendre d’une nature humaine prétendument commune. Elle n’existe pas et n’a pas à exister. Il y a en lieu et place bien plus : la possibilité de vivre avec, dans et pour une création continuée, antagoniste ensembliste. Seul ce niveau d’humanisation problématique est en mesure de faire exister une humanité autre qu’espèce, telle qu’en elle-même. 

Encore fallait-il que ce 3e niveau puisse trouver ses bases expérientielles spécifiques fondamentales ! C’est là qu’interviennent les trois grandes Figures de l’humain. Elles ne constituent pas un commun naturel mais un commun pratique effectif produit dans l’ensemble des constructions historiques. Il y a, d’abord la 1ère Figure de l’humain. Elle est constituée par les milliards de conduites concrètes « actives, passives » toujours difficilement distribuées que produisent les milliards d’êtres humains. Elles comportent toutes leurs (dés)orientations, leurs (é) motions, leurs (dés) stabilisations, leurs fantasmes et leurs fantaisies. Elles tendent à s’organiser en degrés d’extension temporelle, spatiale, fonctionnelle comme en degrés d’intensité expressive. Même si elles vont ainsi dans tous les sens, elles se retrouvent prises dans de grandes fonctions sociales organisatrices dont nous avons vu que l’histoire les a plutôt regroupées en de quasi mondes rivaux peut-être complémentaires (sans garantie) : religieux, politique, économique puis informationnel. Avec leurs mondes apparentés : écologiques, esthétiques, familiaux, scientifiques… Tous ces regroupements rivaux et interdépendants constituant la 2e grande Figure de l’humain la plus ostensiblement contradictoire et en même temps médiane et médiatrice. Enfin, articulant diversement toutes conduites et toutes institutions, les grandes Formes de société, 3e Figure de l’humain. Diversifiées, opposées voire hostiles, elle se font face, se tiennent (!) se maintiennent (!) se développent (!) voire l’emportent (!) Plusieurs auteurs monde du 20e et 21e siècle ont contribué, en tout ou partie, aux études pratiques et théoriques inventant ce nouveau langage des trois grandes Figures de l’humain, indispensables au 3e niveau de formulation globale. C’est par exemple le cas de Dumézil, Needham, Cosandey, Jullien… Voyons comment. 

7./ Georges Dumézil : les trois puissances des sociétés humaines antiques

On a polémiqué autour de son œuvre, dans la mesure où, avec sa mise en avant de la mythologie tripartite indoeuropéenne, il aurait contribué à renforcer le détachement, le reniement du mythe biblique à la source du christianisme, référence pour partie fondatrice de l’Europe. Mais l’œuvre d’un auteur ne peut pas être ainsi toute responsable de ce que d’autres pensent y trouver. Quant à l’auteur, les exceptionnelles intuitions, documentations, analyses et synthèses qui sont les siennes ne sont pas compromises par un défaut mineur de généralisation qui paraît s’y trouver. Au contraire même. Si Dumézil (1995) avait d’emblée énoncé la tripartition entre le roi-prêtre, le chef politique militaire, l’acteur économique diversifié comme caractéristique fondatrice de toutes les sociétés humaines, que n’aurait-on pas critiqué dans une telle généralisation non prouvée et d’ailleurs non prouvable ! Sa centration, sur les « indoeuropéens » et leurs panthéons, relevait de la simple rigueur d’une étude devant respecter les singularités étudiées. À d’autres, de savoir et de découvrir qu’ailleurs les investissements des acteurs humains religieux, politiques (administratifs et militaires), économiques (techniques, commerciaux, industriels), se manifestaient aussi sous d’autres sortes de formes et de symboles. En tout cas, Georges Duby (1919-1996) voit bien la tripartition au Moyen Age chrétien : « oratores, pugnatores, laboratores » (2019). Fernand Braudel (1902-1985) tient compte de cette tripartition pour organiser « Le Temps du Monde » (2017, 1979). Leurs actuelles rééditions attestent bien des références toujours nécessaires à ces auteurs monde d’hier.

8./ David Cosandey : Méreuporie, quadripartition des sociétés, destin des humains ?

Georges Dumézil (1898-1986) et David Cosandey, qui avait 21 ans à la mort du premier, apparaissent a priori peu rapprochables. L’information monde et la pensée monde qui sont en œuvre permettent de comprendre qu’ils le soient aujourd’hui devenus. En raison de l’intelligibilité supplémentaire de l’histoire que ce rapprochement apporte. Là où Dumézil, minutieusement, se cantonne largement à l’Antiquité, Cosandey traverse en un seul livre les trois derniers millénaires. Ayant souvent présenté son œuvre (Demorgon : 2016, 2018, 2019), nous serons bref. Il met en évidence un phénomène historique planétaire de première importance « la méreuporie » qui, à notre connaissance, n’a jamais été découverte comme régulièrement reproduite dans un tel déploiement planétaire et sur une telle durée. Cette découverte peine d’ailleurs à se faire chez les politologues, historiens, et épistémologues et dans le grand public à l’exception d’une partie de la nouvelle philosophie de l’histoire. La « méreuporie » (division à bonne issue) est un très beau néologisme pour rendre compte de ce phénomène exceptionnel. Cosandey a failli le retirer en le remplaçant par une expression longue : « système stable d’États divisés, prospères et rivaux ». De quoi s’agit-il ? Lors de guerres que se font des États, il arrive qu’aucun belligérant ne l’emporte sur les autres. Un régime de rivalités poursuivies s’organise variant d’intensité. Des moments émergent permettant aux États d’attendre découvertes scientifiques et inventions techniques susceptibles d’être décisives. La victoire obtenue, l’État vainqueur fonde un empire qu’il doit consolider, développer, étendre. L’autorité et les contrôles nécessaires sont peu compatibles avec la liberté indispensable au progrès en science et en technique. Sans être oubliées, celles-ci sont négligées. Mais les empires, même les plus puissants, s’affaiblissent, sont envahis, vaincus. Quand ils se morcellent, ils font souvent émerger de nouveau le contexte favorable à la méreuporie. Cosandey étudie possibilités et réalités des méreupories du 2e millénaire AEC à nos jours. Sa démonstration est sans appel. Le cumul quantitatif et le développement qualitatif des méreupories vont avoir une influence décisive sur l’évolution des sociétés. C’est un véritable fil rouge de l’histoire. Pourquoi et comment ? Les premiers grands États fondent leur autorité en associant religion et politique administrative et militaire. Ils contrôlent mieux ainsi les acteurs de l’économie dont les intérêts, les libertés, la réussite, l’influence risquent de leur échapper. Or, la suite des méreupories va régulièrement développer l’information scientifique et technique. Celle-ci, une fois désappropriée, diffusée, partagée, cumulée, réorganisée, devient pour les acteurs de l’économie une ressource décisive. Ils en usent et font tout pour l’accroître. C’est ainsi qu’associées, l’économie et l’information deviennent alors le moteur le plus efficace de développement des sociétés. La religion et la politique perdent en Occident la place première qui était la leur. Elles se retrouvent subordonnées. L’œuvre de Cosandey nous décrit ainsi scientifiquement le long passage de la tripartition dumézilienne des sociétés à la quadripartition actuelle de l’humanité. L’équilibre instable privilégiant le théologico-politique ou le politico-religieux s’est en Occident retourné en un équilibre instable privilégiant l’économie informationnelle et ses acteurs leur permettant de partir à la conquête de la planète. Le destin des humains relève dès lors des meilleures dis-associations d’économie et d’information, de politique et de religion. Le secret n’en est pas trouvé ! Impossible de préjuger de la suite des erreurs et des fautes que les ensembles humains et leurs gouvernants continuent déjà de commettre !

9./ De Joseph Needham à François Jullien

Arnold Toynbee a largement contribué au passage au niveau « supérieur » de globalisation – qui prend désormais l’humanité comme objet de recherche. La relation actuelle des deux niveaux prend cependant un nouveau sens aujourd’hui. L’un des auteurs monde qui y contribue est François Jullien. Son œuvre, référée à l’étude traditionnelle des civilisations, a suscité des incompréhensions. Pour Jullien, le sentiment dominant a été celui d’une impasse de la philosophie monde occidentale dans sa dominante métaphysique. Ce en quoi il rejoint la pensée critique qui s’est manifestée chez les plus grands : Marx, Nietzche, Bergson, Whitehead, Bachelard, Levinas, Derrida, Vioulac. Toutefois, au lieu de développer une critique interne, Jullien innove en s’engageant dans une critique externe à partir de la civilisation chinoise. Cette critique doit être aussi celle du concept de différence au bénéfice du concept d’écart. Ce n’est pas un détail mais un changement fondamental. La « différence » glisse facilement vers une opposition voire une incompatibilité irréductible. Mais l’orientalisme et l’occidentalisme ont vécu. Pour Jullien aussi, le primat est celui du 3e niveau : l’ensemble de tous les humains. On peut certes comparer ou opposer (comme Huntington) des civilisations, mais à quoi bon jouer les prophètes tant les données et leurs conséquences interactives peuvent changer. Mieux vaut tenter de comprendre ce que peut susciter de neuf la compréhension des écarts que les deux civilisations font faire aux humains dans leurs relations au monde et entre eux. C’est là que l’on peut trouver quelque chose d’encore inconnu. D’autant que les civilisations n’ont pas seulement compris qu’elles étaient mortelles, elles commencent à comprendre qu’elles ont plus de chance de survivre en comprenant leurs évolutions difficiles. L’œuvre très vaste de F. Jullien prend de mieux en mieux son sens à mesure que la difficulté de son travail augmente. Il lui faut intégrer « comparatif-descriptif », « compréhensif, explicatif » dans un dialogisme impliqué. Il s’agit de produire à nouveau frais une « action-pensée » monde qui tienne compte de ce que les deux civilisations chinoise et occidentale ont déjà elles-mêmes dû pondérer ou corriger de leurs orientations premières. Qu’il s’agisse de compléments, de corrections voire de retournements. Cela est patent pour un autre auteur monde, bien antérieur mais non dépassé Gaston Bachelard (1884-1962) dont Le nouvel esprit scientifique a clairement montré qu’il était parvenu à une Philosophie du non (1942) : géométries non euclidiennes, physiques non newtoniennes, épistémologie non cartésienne, logique non aristotélicienne, celle par exemple du « tiers inclus » de Stephane Lupasco (1900-1988) et de bien d’autres. Depuis Marx, Nietzsche, Bergson, Whitehead et d’autres, le changement d’orientation concernant la Science-monde et la Philosophie-monde résulte du passage du second niveau des civilisations au 3e niveau de l’humanité planétaire qui est parallèle et interactif avec le passage du 2e au 3e régime de science que nous avons aussi mis en évidence (Demorgon, 2018). Le biochimiste britannique Joseph Needham (1900-1995) est exemplaire de ce passage. Il construit sa vie autrement après sa rencontre avec Lu Gwei djen, comme lui, biochimiste, mais avant lui historienne des sciences. Dès lors, il s’engage avec elle dans une histoire monumentale de la science chinoise en 27 volumes. Son intérêt pour la Chine ne l’empêche pas de formuler le problème auquel on a donné son nom : pourquoi la science chinoise, incroyablement en avance sur la science occidentale, s’est-elle arrêtée au 17e siècle, alors qu’à l’inverse la science européenne se développe de plus en plus et en tout domaine sans s’arrêter ? Avec Needham, comme avec François Jullien et d’autres aujourd’hui, quand deux civilisations se rencontrent, ce n’est plus seulement pour des études comparatives entre l’une et l’autre, c’est pour une question plus fondamentale : qu’en est-il à partir d’elles des modalités d’évolution de l’ « action-pensée » monde en mesure de rendre compte de l’évolution de l’humanité ? La question ne porte pas seulement sur l’histoire des sciences mais sur l’histoire entière. Vivent les auteurs monde qui s’y consacrent aujourd’hui ! Puissions-nous les accompagner et faire en sorte que les humains cessent de mettre des siècles à comprendre leurs histoires certes bien complexes ! Pour qu’elles puissent enfin n’en faire qu’une sans rien renier des écarts mais en les faisant travailler entre eux ! Bref, qu’advienne l’antagonisme ensembliste dans lequel nous tâtonnons y compris tragiquement !

Bibliographie

Bachelard G. 1942. La philosophie du non. PUF

Braudel F. 2017 (1979). Le Temps du Monde. A. Colin

Cosandey. 2007. Le secret de l’Occident. Flammarion.

Debray R. 2019. Un été avec Paul Valéry. Équateurs France Inter.

Demorgon J. 2019. L’histoire destinale des Civilisations. Ulim. Chisinau, Moldova.

Demorgon J. 2018. Cf. Synergies Monde méditerranéen n° 6. Gerflint, Sylvains-lès-Moulins.

Demorgon J. 2016. L’homme antagoniste. Économica.

Duby G. 2019. Œuvres. La Pléiade. Gallimard.

Giraud P.-N. 2018. L’homme inutile. 2e éd. Odile Jacob.

Dumézil G. 1995. Mythe et épopée. 3 t. Gallimard

Ibn Khaldûn. 2012 (2002). Le livre des exemples. 2t. Gallimard.

Needham J. 1954 +. Science and Civilisation in China. Cambridge : U. Press.

Subrahmanyam S. 2014. Aux origines de l’histoire globale. Collège de France et Fayard.

Stuurman S. 2013In Moyn et Sartori (dir.) Global Intellectual History. NY C. Univ. Press.

Toynbee A. 1994 (1976). La grande aventure de l’humanité. Payot.

Valéry P. 1931. Regards sur le monde actuel. Gallimard

Valéry P. 1942. Mauvaises pensées & autres. Gallimard.

La Révolution Prolétarienne, n° 806, septembre 2019, p. 8-11

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