Afrique du Sud

8e émission : Mondialisation et changements dans la conception des cultures

27. La mondialisation met en évidence l’hétérogénéité des sociétés

Dans les évolutions récentes, les transformations spatio-temporelles ont été les plus remarquables. Le déplacement des biens, des services et des personnes s’est trouvé grandement facilité. Dans le domaine des traitements et des transmissions de message, les vitesses de communication sont telles qu’on est en présence d’une quasi-instantanéité.

Ce qui est, par contre, moins visible c’est que cette co-présence à elle-même de l’humanité dans l’actualité lui révèle l’hétérogénéité des sociétés qui la compose et leur profonde hétérochronie culturelle. Même si tous les humains, actuellement présents sur la terre, pouvaient théoriquement, sinon techniquement, échanger des messages, communiqueraient-ils vraiment pour autant ? Non, car ils viennent en réalité, d’univers géohistoriques et géopolitiques si considérablement différents que cette communication est en fait irréalisable au plan des contenus et de leurs sens.

Il en est ainsi d’une communication entre un juge d’un tribunal français et une femme malienne de la banlieue parisienne. Comme elle vient de faire procéder à l’excision de sa fillette – rite qui, dans sa culture, commande l’accès au statut de femme adulte, à marier – elle se voit, au nom de la loi française, accusée de complicité de mutilation sexuelle. Ou encore, il ne peut y avoir de communication entre l’Imam Khomeiny et Salman Rushdie dès lors que le premier s’est cru culturellement et stratégiquement obligé d’énoncer un verdict de condamnation à mort de l’écrivain en tant qu’il juge ses écrits sacrilèges.

Pour signifier des impossibilités semblables, le philosophe français J-F. Lyotard a employé le terme de “différend”. Un différend résulte de la mise en oeuvre de genres de discours qui ne peuvent que s’opposer sans jamais pouvoir se composer (1). Les problèmes ne se situent pas seulement au plan interpersonnel mais à tous les niveaux. Les cultures continuent à être globalement dans des dynamiques différentes d’évolution. En raison de leurs trajets antérieurs différents, elles ne vivent pas les situations nouvelles de la même façon. Les stratégies opposées qui en résultent peuvent, à un moment donné, conduire à des violences extrêmes, voire même au génocide. Dès lors, nous pouvons dire, en paraphrasant Paul Valéry : “Nous autres civilisations savons maintenant que nous sommes criminelles”. Cependant, cette coexistence, toujours problématique, peut aussi devenir plus évolutive et plus inventive. Un exemple comme celui de l’évolution actuelle de l’Afrique du sud peut nous en convaincre.

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9e émission : Multiculturel, multiculturalisme et interculturel

36. Du multiculturel au multiculturalisme

Si le multiculturel signifiait une certaine coexistence partiellement inégalitaire mais momentanément stabilisée des cultures, si l’interculturel signifiait des moments de contacts violents ou pacifiques, les deux notions seraient pensées comme clairement séparées et toutes deux nécessaires. Il ne faut pas s’y attendre. En effet, chacune de ces deux notions est en réalité constituée en stratégie de perception, de réflexion et d’analyse, pertinente dans sa zone culturelle.

C’est ainsi que la notion de multiculturalisme qui sort du domaine des faits pour se présenter comme solution culturelle existentielle, politique, fait davantage partie des cultures dont les acteurs ont été conduits à se situer en fonction de la présence d’autres différents sur le même territoire. Le rejet ou l’acceptation de la coexistence avec les autres est acquise on non selon des orientations culturelles antérieures ou selon l’appréciation de certains avantages compensant les inconvénients.

A une époque ancienne, si les notions de multiculturel et de multiculturalisme n’existaient pas, certaines réalités y correspondaient déjà. C’était par exemple le cas pour les cultures communautaires. de l’Europe nordique avant et après une ère chrétienne qui ne les concernait pas encore. On y trouvait un certain “multiculturalisme” de juxtaposition qui permettait de maintenir – à la fois à distance et ensemble – de petites entités sociétales tribales. Elles gardaient leur autonomie et leur diversité mais si un danger les menaçait, (les armées romaines, par exemple ou plus tard les envahisseurs mongols), elles pouvaient s’associer en “ligue” pour un temps.

Plus près de nous, la constitution des États-Unis nous fournit un autre exemple. Elle s’est faite à partir de groupes sociaux bien différenciés, par exemple religieusement mais, à un certain moment, unis pour s’approprier les territoires antérieurement occupés par les Indiens.

Parfois, une phase d’arrangement multiculturel plus large s’installe enfin après une période guerrière violente et destructrice au cours de laquelle c’est l’extermination des autres qui était recherchée ou en tout cas leur rejet au-delà d’un certain territoire. Les groupes sociaux hostiles parviennent à s’arranger provisoirement d’un certain partage territorial.

Une telle coexistence ambiguë demeure souvent fragile. Elle peut se maintenir pacifiquement si des intérêts économiques sont partagés et un équilibre démographique respecté. Par contre, quand les déséquilibres économiques et démographiques s’associent, la reprise des conflits reste toujours possible.

Ce fut le cas du Liban hier en guerre civile pendant quinze ans. Actuellement, les Balkans sont aux prises avec ce problème. La Yougoslavie puis la Serbie avec le Kosovo, la Macédoine avec les Albanais, en sont des exemples particulièrement significatifs.

Depuis plusieurs décennies Israéliens et Palestiniens vivent aussi ce problème. Ils cherchent à se séparer culturellement, politiquement, territorialement. Et, en même temps, leurs territoires sont encastrés les uns dans les autres et nombre de Palestiniens travaillent quotidiennement en Israël.

On pourrait évoquer aussi le cas des Kurdes en Turquie, en Irak, en Iran. Parfois une stabilisation peut devenir durable comme à Chypre entre Grecs et Turcs. Les circonstances peuvent faire resurgir les anciens griefs ou, au contraire, améliorer la relation. Ainsi les Grecs se montrèrent soucieux des malheurs turcs après les tremblements de terre qui dévastèrent plusieurs sites en Turquie.

Dans d’autres cas, c’est un tiers – conquérant ou chef prestigieux – qui impose la paix en obligeant à respecter les cultures différentes. Ainsi la colonisation britannique en Inde se juxtaposa aux cultures elles-mêmes déjà très diversifiées de ce sous-continent. Autre exemple, après sa victoire dans la Seconde Guerre Mondiale, la Yougoslavie de Tito parvint à maintenir son unité pour encore une cinquantaine d’années.

Dans d’autres cas encore, le conquérant tolère des populations marginalisées pour les exploiter. On a là un multiculturalisme de ségrégation et non plus de juxtaposition pacifique ou de tolérance bienveillante. Toutefois, notons qu’en Afrique du Sud même, ce multiculturalisme d’apartheid, après des violences extrêmes, a connu sa conversion politique en une coexistence moins inégalitaire et plus pacifique.

Comme on le voit, les exemples de renversement de tendance existent. Il est donc inévitable que le multiculturalisme ait un visage ambigu. Souvent l’imposition d’une domination – à des populations qui ne la souhaitaient pas – a d’abord primé. Une fois victorieuse, cette imposition ne fut pas toujours exterminatrice, elle trouva parfois son avantage à coexister avec le reste des populations antérieures.

Ainsi le multiculturalisme a pu se retrouver exterminateur, ségrégationniste, puis se montrer indifférentiste et même conquérir une position morale en cherchant à promouvoir un différentialisme du respect des différences.

Tout cela existe et c’est donc époque par époque et lieu par lieu qu’il faut traiter ces questions. Au cas par cas donc et non en fonction d’une idéologie d’ensemble qui ne peut qu’être démentie par telle ou telle situation, aujourd’hui ou demain.

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