12e émission : Cultures et structures familiales

Les grandes orientations culturelles
Cours de formation à l’interculturel

Encyclopédie sonore des Universités, Université de PARIS X - Nanterre

II. Domaines et cultures

12e émission : Cultures et structures familiales

Les structures et cultures familiales sont et sans doute ont toujours été en interaction profonde avec les structures et cultures politiques comme avec les structures et cultures économiques. Nous sommes là au coeur de la genèse complexe et enchevêtrée des cultures humaines. Cet enchevêtrement humain fondamental passe aussi par la réalité géo-historique de cultures particularisées et singularisées selon les lieux, les époques et les événements. D’où une première nécessité, celle d’éviter la confusion en séparant clairement ce que nous disons des structures familiales en fonction de ces contextes historiques selon lesquels elles ont déjà différé.

 

Ainsi, Todd, aux travaux de qui nous allons recourir, souligne que les structures et cultures familiales européennes peuvent être considérées comme constituées à partir du XVe siècle. Leur genèse est donc antérieure. Elle s’est faite à partir de causes endogènes sans doute liées à l’économie domestique et de causes exogènes liées aux contextes politiques. Il faut encore préciser que ces structures et cultures familiales n’ont cessé d’être entamées, laminées voire détruites par les évolutions contemporaines à tendance démocratiques. Cependant, entre temps, pendant un demi-millénaire, elles ont contribué à la genèse de nos cultures nationales. D’ailleurs, si elles sont devenues désuètes au terme des législations modernes, elles influencent encore parfois certaines conduites avec la bienveillance d’hommes de lois qui se sentent d’abord au service de leur clientèle avec ses particularités. De plus, si les structures et cultures familiales anciennes s’effacent, elles ne le font pas partout de la même manière et à la même vitesse. Enfin les problématiques, intergénérationnelles, intersexuelles, elles, n’ont pas disparu et apparaissent plutôt comme n’ayant pas trouvé les solutions idéales, ce qui encourage les polémiques comparatives interculturelles, intercivilisationnelles, sur les structures familiales, anciennes et actuelles. Nombreux sont, dans notre actualité, les chocs interculturels qui se manifestent à cet égard. L’écart est extrême en effet entre, d’une part, les valeurs du confort féminin à l’occidental et le féminisme qui les défend et, d’autre part, le contrôle juridique et vestimentaire qui peut être extrême des femmes dans certains pays islamiques comme l’Iran et l’Afghanistan.

E. Todd s’appuie sur les travaux de Le Play et les complète sur des bases démographiques et politologiques de façon à obtenir si possible une typologie des structures et cultures familiales à l’échelle de la planète entière.

 

Le Play établit sa propre typologie des structures familiales en se fondant sur les idées de liberté et d’égalité apparues pendant la Révolution française. A travers l’opposition autorité/ liberté et l’opposition égalité/ inégalité, il définit d’abord les deux formes traditionnelles de la famille. D’une part, la “famille patriarcale” (autoritaire et égalitaire) et, d’autre part, la “famille-souche” (autoritaire et inégalitaire). Il y a pour lui une troisième forme récente issue des idées de la Révolution française, elle s’oppose aux formes traditionnelles puisqu’elle est libérale et égalitaire. Le Play la baptise “famille nucléaire” mais aussi “famille instable”. C’est précisément contre cette nouvelle instabilité qu’il se bat. En effet, pour lui, la famille et l’éducation des enfants qu’elle assume ont le plus grand besoin de stabilité, de continuité et d’autorité.

 

E. Todd, lui, va retenir quatre formes : la famille patriarcale qu’il nomme “communautaire”; la “famille-souche” qu’il nomme “autoritaire”. Il leur oppose la “famille nucléaire égalitaire”. A l’opposé de Le Play, elle ne découle pas de la Révolution française, elle en est à l’origine. Cette révolution est pour une large part une transposition des valeurs anciennes (15e siècle) de liberté et d’égalité du plan familial au plan politique où l’ancien régime politique les repoussait. La quatrième forme est la “famille nucléaire absolue” présente en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas, au Danemark. Elle est aussi profondément orientée vers la liberté mais l’inégalité devant l’héritage lui semble mieux convenir à la diversité des personnes. Sur ces bases, trois différences importantes sont à souligner entre Todd et Le Play :

 

1) D’abord, Todd entend préciser avec rigueur le sens des termes retenus. L’égalité et l’inégalité ne concernent que les modes de répartition de l’héritage entre les frères. “Autorité” et “liberté” sont, aussi des termes quasi-techniques limités au plan des structures familiales. L’autorité résulte de l’intériorisation du pouvoir des adultes sur les enfants. Cette intériorisation se fait dans la famille patriarcale à partir de la distance hiérarchique au pater familias. Elle a d’autant plus le temps de s’effectuer et de se consolider que les enfants poursuivent leur vie à l’ombre de l’autorité des parents. Et cela même une fois mariés et pères eux-mêmes. C’est seulement après la mort du père que ses fils (et par la suite ses filles) se partageront le bien à égalité.

 

Dans la famille souche, il faut distinguer l’enfant héritier et les autres. Le premier (lui, pas ses frères et soeurs) va (lui aussi, y compris une fois marié) vivre sur le lieu familial avec ses parents jusqu’à leur mort. L’autorité paternelle est d’autant plus intériorisée que, dans cette structure familiale, c’est un lien filial exclusif qui est éprouvé jour après jour tout au long d’une vie au service des mêmes tâches, de la même entreprise, de la même oeuvre de conservation et de développement du bien terrestre: la terre nourricière, la ferme familiale. Cela implique des dimensions culturelles valorisant la précision, la qualité et la continuité.

 

Quant à la liberté, alors qu’elle est pour Le Play une menace concernant la famille, elle est de nouveau pour Todd une caractéristique technique, juridique. Elle est référée au statut juridique de la majorité : âge à partir duquel dans les deux familles nucléaires les enfants peuvent quitter le domicile familial et, de leur propre chef, décider désormais de leur vie.

 

2) Ensuite les deux auteurs ont une conception diamétralement opposée de la succession des formes familiales dans l’histoire.

 

Pour Le Play la famille nucléaire égalitaire est, au 19e siècle, une forme récente. C’est sous l’influence de la Révolution française qu’elle privilégie la liberté et l’égalité contre l’autorité et l’inégalité, deux valeurs qui elles, relèvent du réel de la nature comme de la société. Pour Le Play ce déni du réel qu’opèrent la liberté et l’égalité entraîne des résultats désastreux car la famille a besoin d’autorité pour mener à bien les tâches éducatives. Il combat cette forme de famille et préconise le maintien des formes traditionnelles. Pour Le Play, la famille nucléaire est donc la conséquence d’une évolution politique regrettable. Pour Todd, au contraire, bien loin d’être un produit de la Révolution française, la famille nucléaire égalitaire existe dès le 15e siècle en Ile de France et ce sont ses valeurs qui s’imposeront en politique avec la Révolution française.

 

3) Les deux auteurs sont donc opposés. Pour Le Play, c’est bien le politique qui est déterminant. Et la coupable c’est la Révolution française. Pour Todd, c’est le familial qui est déterminant. La France, selon ses régions, relève d’au moins trois types de structures familiales mais l’évolution du destin politique français va se jouer à partir de l’Ile de France. Le modèle nucléaire égalitaire de cette région va jouer un rôle prédominant. Il y a en réalité un considérable enchevêtrement entre le politique et le familial. Le
primat de l’Ile de France tient aux structures géopolitiques françaises fruits de conjonctures historiques anciennes. Mais, Todd le souligne, à travers la Révolution française, le peuple de l’Ile de France a imposé la liberté et l’égalité en politique parce qu’il vivait déjà cela au plan de ses structures familiales et des mentalités d’ensemble qui en résultaient.

 

Pareillement, les structures familiales nucléaires absolues propres à la Grande-Bretagne sont, pour Todd, à l’origine de caractéristiques culturelles britanniques comme un attachement profond à la liberté mais aussi une acceptation de l’inégalité. Celle-ci se traduisait dans la liberté de tester par laquelle les parents choisissaient pour leurs enfants ce qu’ils voulaient léguer aux uns et aux autres. Cette inégalité, aujourd’hui encore, reste mieux acceptée même dans d’autres domaines, par exemple dans le sort des personnes face à leurs moyens d’existence. Récemment, il y avait désaccord entre “L’Europe” et la Grande-Bretagne sur le maintien d’horaires de travail légaux de 48 heures par semaine. Quant à la liberté elle a joué un grand rôle dans de nombreux domaines. D’une part une progressive transformation du politique à partir d’un développement des initiatives économiques; d’autre part, une autonomisation du religieux par rapport à la Papauté avec l’invention de l’anglicanisme.

Engagé dans son aventure de compréhension des cultures humaines politiques et économiques à partir des structures familiales, Emmanuel Todd avait renoncé à chercher d’où venaient ces structures familiales elles-mêmes. Il constatait leur présence en tel ou tel pays et se contentait de cette contingence inexpliquée. Citons son autocritique : “Non content d’avoir expliqué l’idéologie par la famille, j’avais en prime voulu poser cette détermination sur une flaque d’huile, en affirmant le caractère aléatoire de la distribution géographique des types familiaux, dont je prétendais qu’elle n’avait aucun rapport avec l’environnement ou l’histoire.” Or, mon ami Laurent Sagart, linguiste, spécialiste des dialectes chinois et de la généalogie des langues asiatiques, me fit remarquer que ma carte mondiale des types familiaux, bien loin de refléter une distribution au hasard, disait quelque chose de simple et de clair sur l’origine et la logique des types de structures familiales”.

 

Todd avait en effet joint à ses ouvrages une carte du monde concernant la répartition géographique des structures familiales. Or la famille patriarcale (ou communautaire exogame et endogame) occupait sur cette carte du monde une très vaste zone d’un seul tenant et concernait 41 % de la population mondiale. Les autres types de structures familiales se trouvaient tous situés à la périphérie de cette zone. Sagart lisait aussitôt cette répartition selon le principe linguistique diffusionniste du “conservatisme des zones périphériques”. Todd le définit : “soit une innovation culturelle (linguistique ou autre), elle se diffusera à partir de son lieu d’émission et n’atteindra que plus tard ou même jamais les périphéries.” Mais plusieurs questions se
posaient : – En quoi la famille patriarcale était-elle une innovation ? – Pourquoi et comment s’était-elle diffusée ainsi ? A ce niveau d’ampleur de la diffusion, il ne semble y avoir qu’une seule réponse possible : la naissance et le développement de la famille patriarcale ont été historiquement solidaires de la naissance et du développement des sociétés royales-impériales.

 

Regardons mieux la carte de Todd avec sa zone ramassée centrale où se situe la famille patriarcale. Sous l’aspect exogame, la famille patriarcale va de l’est de l’Europe en passant par la Chine, l’Inde jusqu’au Vietnam. S’y ajoutent quelques localisations telles que sud du Portugal, partie du massif central, zone côtière sud de la France, nord de l’Italie, Balkans (sauf la Roumanie). Sous l’aspect endogame, la famille patriarcale va, d’est en ouest, de la frontière de la Chine à la Turquie, au Moyen-Orient et par l’Arabie s’étend sur toute l’Afrique au dessus du Sahara. La carte de la diffusion mondiale de la famille patriarcale coïncide exactement avec les territoires des grands empires : Russie, empires des steppes, Chine, Inde, Égypte, Islam; empire ottoman. A mesure que la forme sociétale royale impériale s’inventait avec ses nombreuses variantes, la forme familiale patriarcale faisait de même. Elle se sont ainsi diffusées sur le même ensemble de territoires. Une réciprocité interactive dans leur développement a été en quelque sorte l’une des conditions de leur réussite sur autant de temps et dans autant de pays; avec, certes, on l’a dit des expressions variables. Nous sommes là en présence d’un champ de recherches considérable concernant la genèse des cultures humaines, optique nouvelle différente d’une part de l’histoire événementielle, d’autre part de l’ethnographie mais qui a le plus grand besoin des travaux de ces disciplines.

 

Bien évidemment, un immense travail reste à faire pour découvrir les formes politiques et les formes familiales particulières et singulières qui se sont engendrées au cours d’histoires différentes. Comment l’ont-elles fait ? Par quelle dynamiques qui se renforçaient, se compensaient, s’équilibraient ? Sans compter que, dans ces royaumes ou empires fortement hiérarchisés, il importe de distinguer ce qui se met en place à proximité du pouvoir et contribue à le fonder et ce qui échoit aux populations plus nombreuses. Parfois ce qui existe au sommet descend vers cette base avec le temps, tout en y prenant des formes encore modifiées. Quant à l’innovation proprement dite de la famille patriarcale, elle n’a pas eu lieu une fois pour toutes. Elle s’est renouvelée tout en se maintenant dans sa fonction hiérarchique structurellement homologique à celle du pouvoir politique. Cela permit aux royaumes et aux empires de perdurer par delà même leurs effondrements successifs. A l’origine, cette innovation a dû survenir dans des périodes économiquement favorables au développement démographique. C’est d’abord à proximité du pouvoir que les familles en croissance se sont constituées comme des microsociétés relevant, chacune à l’intérieur d’elles-mêmes, d’une autorité centralisée. Nous allons maintenant en donner un exemple historique.

Ne prenons qu’un exemple, l’un des plus remarquables. Il se situe mille ans avant J-C, en Chine sous les Zhou qui régnèrent pratiquement pendant huit siècles et qui constitueront les bases fondamentales de la culture impériale chinoise. Le roi Zhou est un père, les structures politiques sont définies en termes de relations de parenté dans l’aristocratie. En distinguant aînés fils d’aînés, aînés et cadets, ces structures politiques établissent, au dessous du roi, “une hiérarchie de trois degrés : seigneurs, grands officiers chefs de clan; simples officiers”. Cette hiérarchie est “indistinctement politique et familiale”.

 

Comme le souligne le spécialiste qu’est Jean-François Billeter :

Deux sortes de cultes des ancêtres coexistent, majeurs et mineurs. Dans le culte que le roi préside s’affirme son autorité, non seulement sur toute l’ethnie mais sur l’humanité entière. Dans les cultures présidés par les seigneurs s’illustre l’autorité qu’ils ont sur tous les descendants du fondateur, c’est-à-dire sur tous les membres de leurs maisons respectives. La fonction politique de ces cultes est évidente : ils donnent une figure visible à l’unité de toute la communauté Zhou et à l’unité de chaque maison seigneuriale”.

Jean-François Billeter va jusqu’à parler d’une “consubstantialité de l’autorité politique et de l’autorité paternelle.” Le lien qui les unit est “le culte des ancêtres”. Il constate une “homologie des deux ordres”. L’unité de l’État dépend de l’unicité de l’empereur. De même, l’unité de la famille étendue dépend de l’unicité du rôle de chef de culte.” C’est ce qui s’exprime clairement dans les cultes majeurs. exclusivement rendus par “des aînés issus de lignées d’aînés à des ancêtres fondateurs officiellement reconnus comme tels.” Quant aux cultes mineurs, ils sont célébrés “par tous les aînés, qu’ils soient fils d’aînés ou non, et quel que soit leur rang. “ A ce niveau second, “leur fonction principale n’est plus de donner une expression politico-religieuse à l’unité de la communauté, mais de lui offrir un champ clairement organisé. Par rapport aux trois niveaux familiaux – aînés fils d’aînés, aînés et cadets – les deux sortes de cultes soulignent la hiérarchie et la dépendance : la communauté s’y trouve structurée “en groupes et en sous groupes parfaitement articulés et susceptibles d’être indéfiniment démultipliés, sans que jamais ne s’en suive aucun désordre”.

Revenons à Todd et à sa carte mondiale des structures familiales. La diffusion de la famille patriarcale se fit sur une vaste zone contiguë mais n’atteignit pas la terre entière. Dans ces conditions, les autres types familiaux se trouvent tous situés à la périphérie de cette zone. Par exemple, à l’extrémité est de l’Asie, on trouve la famille souche coréenne et japonaise. Géographiquement, il s’agit d’îles ou de péninsules. Historiquement, cet isolement et leur éloignement les ont longtemps tenus hors de portée des
influences externes diverses. Même les influences chinoises ont été partielles et tardives.

 

En Europe de l’Ouest, on trouve les familles souche (allemande et nordique) ou nucléaire (britannique, française, espagnole, italienne et grecque).

 

Or c’est précisément de cette périphérie européenne que va surgir la grande transformation nationale-marchande. Il est donc probable que son développement a été facilité par ces structures familiales de type beaucoup plus individualiste, issues des contextes sociétaux de cultures communautaires. Les sociétés nationales-marchandes, en se développant, se sont approprié cet individualisme en le transformant. Celui-ci finira par se constituer en projet collectif comme défi idéologique et comportemental pour les sociétés royales-impériales.

 

Au niveau du monde d’aujourd’hui, les structures familiales et les cultures qu’elles impliquent demeurent diverses et même opposées. La famille patriarcale reste encore très prégnante en Russie, dans le monde chinois et dans l’Islam. Les conduites sont loin de se soumettre toujours au droit nouveau. Ainsi, l’importance d’une descendance masculine est fondamentale dans la famille chinoise en dépit d’une législation politique ne tolérant qu’un enfant. Le résultat en est un considérable déficit du nombre des naissances féminines. Sur tous ces plans, les études de Todd demeurent fondamentales. Les structures familiales influencent les conduites des personnes et des peuples. Todd avait commencé à développer cette thèse en faisant remarquer que l’idéologie communiste était en principe égalitaire et antiétatique. Or elle s’était transformée selon les cultures des pays dans lesquels elle s’était répandue pour des raisons à chaque fois singulières. Autre exemple : la diaspora chinoise développe un capitalisme familial et clanique bien différent du capitalisme occidental.

*

Mais la famille patriarcale, c’est aussi celle de l’islam, bien différente en ce qu’elle est endogame. La culture occidentale ne comprend pas facilement l’endogamie. Dans cette structure, le mariage est fréquent entre les enfants de deux frères. Todd distingue la famille communautaire endogame et la famille communautaire asymétrique présente dans l’Inde du Sud. Dans cette seconde structure, le mariage entre les enfants de deux frères est interdit. Par contre, il existe une préférence pour le mariage des enfants d’un frère et d’une soeur. Il est important de comprendre le sens de ces formes familiales mais comme souvent, il n’y a pas qu’un sens, il y en a plusieurs. Cependant un point important concerne le problème du morcellement des biens dans une structure familiale qui pose en principe le partage égalitaire entre les frères. La recomposition familiale endogame peut être une stratégie pour réduire ce morcellement.

 

C’est sans aucun doute aussi l’un des soucis qui a pu présider à la constitution de la famille-souche. Solution plus radicale puisqu’elle exclut le partage et valorise l’inégalité en favorisant un seul des enfants, généralement l’aîné. La priorité accordé à la sauvegarde du bien familial a pu jouer en faveur du statut des femmes. En effet, dans le cas où la descendance est exclusivement féminine, l’aînée des filles a pu être choisie comme héritière. Ainsi dans ces sociétés inégalitaires au plan de l’héritage des frères, la relation entre hommes et femmes a pu être influencée dans un sens plus égalitaire qu’en France, par exemple, société réputée égalitaire au plan politique. Soulignons cependant que la vision automatiquement négative de l’inégalité ne caractérise pas toutes les sociétés. Dans plusieurs sociétés, de structure familiale nucléaire absolue, par exemple anglosaxonnes, l’inégalité est aussi vue de façon positive comme principe de réalité et comme stimulant dans la concurrence sociale.

 

La diversité du monde est loin d’être épuisée par les remarques précédentes. Todd propose encore une septième forme de famille dite “anomique”. En dépit de sa dénomination, elle n’est pas dépourvue de toutes règles mais celles-ci sont plus affirmées théoriquement que pratiquées. On la trouve en Asie : Birmanie, Cambodge, Laos, Thaïlande, Malaisie, Indonésie, Philippines. Mais aussi à Madagascar ainsi que dans les cultures indiennes d’Amérique du sud.

 

Enfin, Todd déclare forfait en ce qui concerne les divers systèmes familiaux africains caractérisés par la polygynie et l’instabilité du groupe domestique.

L’orientation individualiste des sociétés et des cultures occidentales travaille le devenir de la famille. Une enquête importante a été faite sur les États Unis. En 1972, le ménage traditionnel composé d’un homme professionnel actif et d’une femme au foyer représentait encore 53 %. En 1998, ce type de ménage ne représente plus que 21 %. Ou si l’on préfère, en 1972, le ménage dit moderne où l’homme et la femme sont tous deux professionnellement actifs n’existait qu’à 32 %; en 1998, il approche des 60 %. Autre aspect, les ménages mariés avec enfant(s) représentaient encore 45 % des ménages en 1972. Ils ne sont plus que 26 % en 1998.

 

Une enquête internationale de 1994 porte sur 26 pays, France exclue, et concerne les opinions concernant la femme et le travail. A la proposition “l’homme devrait travailler et la femme rester au foyer”, les 26 pays interrogés manifestent de grands écarts d’opinions et se rangent en trois groupes. Le premier groupe comporte douze pays qui sont en fort désaccord avec la proposition. Au sommet, l’Allemagne de l’est, à 78,6%, suivie d’une dizaine de pays soit nordiques européens, soit du monde anglo-saxon étendu : le Canada (75,5%), la Suède à (70, 7%), la Norvège (69,7%), les Pays-Bas (63,8%), la Nouvelle Zélande (59,5%), les États-Unis (59,4%), la Grande-
Bretagne (59%), l’Irlande du nord (57, 9%), l’ ie (55%). Deux autres pays géographiquement différents peuvent être rattachés à ce groupe en raison de leur score : l’Espagne avec 53,6% et Israël avec 60,9%.

 

Dans le deuxième groupe, le pourcentage de désaccords chute en dessous des 50%. C’est 48, 3% pour l’Italie, 47,7% pour l’Allemagne de l’ouest. On notera une fois de plus le très important décalage avec l’Allemagne de l’est. En Autriche, le résultat s’abaisse à 38,9 %.

 

Pour le troisième groupe de pays, surtout d’Europe centrale, mieux vaudrait dire qu’ils sont à 8O% d’accord pour que la femme reste au foyer. En effet le désaccord avec la proposition n’est plus que de 24 % en République Tchèque, de 20,8% en Pologne, de 18,1 % en Hongrie et en Russie. Pour aller plus bas, il faut passer à un quatrième groupe de pays en particulier asiatiques, le désaccord le plus faible, 9,4, se situant aux Philippines., c’est à dire que 90% des personnes pensent que la femme doit rester au foyer.

 

En conclusion, trois constats s’imposent.

  1. Il y a une évolution des moeurs familiales qui touche largement les pays d’occident. En réalité elle ne fait que développer la composante individualiste des sociétés nationales-marchandes.
  2. Toutefois même dans les pays les plus favorables, elle ne se fait pas si vite. Elle est encore plus freinée dans les pays qui ont au départ déjà résisté à l’évolution nationale-marchande en raison de leur culture sociétale royale-impériale ou catholique.
  3. Au niveau des autres régions du monde de très grands écarts subsistent permettant de conclure à une forte résistance à l’évolution individualiste de la famille qui reste caractéristique de l’occident.
Bibliographie

GROUSSET R., LÉONARD E;G; Histoire universelle. t.1. Gallimard, 1956

LE PLAY F., Les ouvriers européens (1855) Tours, Mame, 6 v, 1877-1879. Voyages en Europe, 1829-1854, Paris, Plon, 1899.

SAGART, in TODD E., Préface à La diversité du monde, Seuil, 1997.

THERY I., Couple, filiation et parenté aujourd’hui, O. Jacob, 1998.

NORC, Enquêtes sociales  globales du NORC, Centre national de recherche sur l’opinion,

University Chicago, General Social Surveys (GSS)

 

Emmanuel Todd

 

1) Le fou et le prolétaire, R. Laffont, 1979, Hachette, 1980

2) La chute finale. Essai sur la décomposition de la sphère soviétique, R.Laffont, 1976, 1990.

3) avec Le Bras H., L’invention de la France. Paris, Pluriel, 1982.

4) La Troisième planète. Structures familiales et systèmes idéologiques, Paris, Seuil, 1982.

5) L’enfance du monde. Structures familiales et développement, Seuil, 1984.

6) La Nouvelle France, Paris, Seuil, 1988.

7) L’invention de l’Europe. Paris, Seuil, 1990.

8) Le destin des immigrés. Assimilation et ségrégation dans les démocraties occidentales, Seuil, 1994.

9) La diversité du monde, Seuil, 1997.

10) L’illusion économique. Essai sur la stagnation des sociétés développées, Seuil, 1998.

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